«S’il le faut, nous ferons une loi pour encadrer l’addiction aux écrans», assure Mounir Mahjoubi

INTERVIEW Le secrétaire d’État au numérique n’exclut pas de légiférer pour forcer les plateformes à prendre des mesures pour aider les gens à se déconnecter…

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Le secrétaire d'Etat au Numérique Mounir Mahjoubi.
Le secrétaire d'Etat au Numérique Mounir Mahjoubi. — SIPA
  • Mounir Mahjoubi souhaite faire de la lutte contre l’addiction aux réseaux sociaux l’une des priorités de sa mandature.
  • Le secrétaire d’Etat au numérique serait prêt à légiférer « pour imposer aux plateformes plus de transparence vis-à-vis des internautes ».
  • Il souhaite également créer une « Constitution » européenne du numérique.

Il appelle à « une prise de conscience collective de la société ». Le secrétaire d’Etat au numérique Mounir Mahjoubi souhaite faire de la lutte contre l’addiction aux réseaux sociaux l’une des priorités de sa mandature. «  Le numérique peut nous rendre très dépendants », explique le ministre qui reconnaît lui-même avoir été « complètement hypnotisé par les alertes permanentes » sur son téléphone.

Cette dépendance aux écrans fait partie des sujets sur lesquels planchent actuellement les Etats généraux des nouvelles régulations numériques, lancés fin juillet à Paris, et qui rassemblent notamment des représentants de l’Etat, des parlementaires, des régulateurs ainsi que  le Conseil national du numérique. Le secrétaire d’Etat au numérique a expliqué à 20 Minutes quel cadre il souhaitait imposer aux acteurs du numérique en vue d’assurer la protection des utilisateurs.

Une loi est-elle à l’étude pour lutter contre l’addiction aux réseaux sociaux ?

Pour l’instant, l’heure est à la discussion. On a lancé des états généraux sur les nouvelles régulations numériques pendant l’été et l’un des thèmes majeurs, c’est celui de la dépendance aux écrans. Aujourd’hui, on a de plus en plus de personnes qui ont des comportements addictifs. C’est un constat que tous les parents font, que toutes les entreprises font vis-à-vis de leurs salariés, que toutes les administrations font vis-à-vis de leurs agents publics. La question, c’est de savoir « qu’est ce qu’on pourrait faire pour que chacun puisse mieux maîtriser ses usages ? » C’est ça notre volonté, ça n’est certainement pas d’interdire ou de limiter le temps passé sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’un grand sujet culturel, qui concerne toute la société. On est la première génération à vivre en permanence avec des écrans de partout. En quelques années, il a fallu que tout le monde s’adapte, et il est nécessaire aujourd’hui d’essayer d’avoir une consommation responsable.

Vous envisagez alors de légiférer pour contraindre les plateformes à êtres plus transparentes, plus responsables ?

Au final, si nous devions faire une loi, ce serait uniquement pour encadrer l’information faite par les plateformes. Mais moi je souhaiterais aujourd’hui qu’elles le fassent volontairement. Apple vient d’annoncer que IOS, le système d’exploitation d’iPhone, va proposer un tableau de bord pour comptabiliser le temps consacré sur son téléphone ou sa tablette. Facebook a aussi annoncé durant l’été qu’ils allaient informer les internautes du temps passé sur le réseau social. Donc tout ça, c’est de nature à faire prendre conscience aux gens de leur consommation parfois un peu trop excessive. Mais la loi, jamais elle n’ira limiter le temps passé par les gens sur les réseaux sociaux, c’est contre tous les principes. Certains ont caricaturé mes propos en indiquant que Facebook allait limiter à 8 heures par jour l’utilisation de son réseau, c’est complètement faux ! En revanche, je serai prêt à imposer aux plateformes d’êtres transparentes et responsables vis-à-vis des internautes, comme ce qu’il peut se faire aujourd’hui pour les jeux d’argent et de hasard.

Facebook, Instagram et YouTube ont annoncé la mise en place d’outils pour mesurer le temps passé sur leur plateforme. Mais à côté de cela, elles continuent de tout mettre en œuvre pour créer de la dépendance…

C’est pour cela qu’il va falloir que ces démarches-là, elles soient faites de manière sincère. Il est évident qu’aujourd’hui, les designers de ces plateformes font tout pour créer des dépendances, des envies du retour, des envies de rester plus longtemps. Prenez le A/B testing, une procédure utilisée en marketing qui permet de mesurer les expériences « utilisateurs ». Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, les interfaces s’auto-optimisent en permanence pour accentuer l’addiction. Sur l’appli Facebook, par exemple, quand vous terminez de visionner une vidéo, une autre s’enchaîne automatiquement. Et si vous swipez, il y en a encore d’autres qui apparaissent, c’est sans fin… C’est contre ce genre de procédés qu’on veut lutter. Et ne soyons pas naïfs, si plusieurs plateformes réagissent aujourd’hui en mettant en place des outils, c’est parce qu’elles ont peur d’être régulées.

Vous vous êtes vous-même sevré des réseaux sociaux, vous voulez donner l’exemple ?

J’ai fait un choix radical en début d’été. J’ai pris mes distances, je me suis déconnecté. J’avais envie de me reconnecter avec les gens qui m’entourent, et que ma présence sur les réseaux soit vraiment volontaire. J’ai complètement changé ma manière de les consommer. J’ai supprimé les applications Facebook et Twitter de mon smartphone. Si je veux tweeter, je vais sur le site avec un navigateur web traditionnel. C’est moins sympa, ça met plus de temps à charger, mais c’est mieux comme ça ! J’ai aussi banni les smartphones dans nos salles de réunion, ça peut paraître paradoxal dans un ministère chargé du numérique…

Avec les états généraux du numérique, votre objectif à terme, c’est de créer une sorte de « Constitution » européenne du numérique ?

On a lancé les états généraux fin juillet, et l’objectif, après avoir écouté et débattu avec les Français, c’est d’avoir des propositions, des recommandations d’ici la fin de l’année. Ces états généraux doivent permettre de poser un cadre général de régulation des géants du numérique qui soulèvent aujourd’hui plusieurs problématiques. Ce que l’on souhaite aussi, c’est qu’ils nous permettent de définir une vision française, sur laquelle le gouvernement voudrait ensuite s’appuyer pour fédérer d’autres Etats européens et parvenir à tracer une « feuille de route » pour la prochaine mandature européenne issue des élections de 2019. Le retrait des contenus haineux sur les grandes plateformes fait partie des questions les plus « urgentes » à aborder au niveau européen. Si la prochaine Commission européenne ne fait pas quelque chose, chaque pays va sortir sa législation nationale. C’est ridicule ! J’ai déjà un peu fait le tour de nos voisins européens, et je suis persuadé qu’on se mettra d’accord sur de nombreux sujets.

Vous misez beaucoup sur les vertus de la révolution numérique. Selon vous, c’est un secteur qui peut aussi relancer l’ascenseur social…

J’en suis convaincu. C’est un secteur en croissance hyper accélérée qui n’est pas comme les autres. Il y a vingt ans, l’univers d’un jeune qui sortait de sa tour se résumait au quartier. Aujourd’hui, il a accès au monde entier grâce à son smartphone. Ça veut dire qu’au pied de chez lui, il peut se former à tout ce qu’il veut. Au pied de chez lui, il peut accéder à toute l’information, au pied de chez lui, il peut accéder à la culture… Le numérique, c’est aussi un secteur professionnel en lui-même qui recrute massivement, qui offre de très beaux salaires, et qui ne discrimine pas. C’est une opportunité formidable !

Vous avez récemment déclaré que si votre bilan n’était pas bon, « il fallait vous virer »…

C’est quelque chose que je pense très fort, je me suis engagé à une obligation de résultat, et c’est d’ailleurs pour ça que je publierai dans les prochains jours le bilan de ma première année, pour que les gens voient ce que j’ai fait. Toute l’action du numérique du gouvernement sera détaillée dans ce rapport. Je rendrai public le tableau de bord de l’action publique numérique de l’État : couverture numérique du territoire, cybersécurité, services publics en ligne, inclusion des plus pauvres. Sur tous ces sujets-là, il faut avoir des résultats. Et, si je n’ai rien fait, il faudra me virer !

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