Facebook toujours au top: «Le réseau social a été atteint, il se ringardise»

INTERVIEW Bénéfices records, nouveaux utilisateurs... Olivier Glassey, sociologue spécialiste des usages du numérique revient sur les derniers résultats de Facebook

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Illustration Facebook.
Illustration Facebook. — FRANCK LODI/SIPA
  • Selon les derniers chiffres, Facebook continue de progresser malgré les scandales de 2018.
  • Le nombre d'utilisateurs mensuels actifs s'élève à 2,32 milliards.
  • Le bénéfice net a explosé de 61% au dernier trimestre (6,9 milliards) et de 39% sur l'année (22,1 milliards), renouant avec des taux de croissance très soutenus. 

On parlait de désertion, c’est tout le contraire. Facebook continue de progresser : son bénéfice bat des records et le nombre de ses utilisateurs actifs a augmenté de 9 % par rapport à 2017, selon les chiffres annoncés dans la nuit de mercredi à jeudi par le groupe. 2018 a été une année cauchemardesque en termes d’image avec des scandales à répétition, mais cela ne l’a pas empêché d’engranger des bénéfices records et d’attirer de nouveaux internautes. A croire que rien ne peut atteindre la firme de Mark Zuckerberg.

Le réseau social devait à tout prix redonner confiance aux investisseurs après une année marquée par les crises, en particulier autour des données personnelles : l’action a bondi de presque 12 % dans les échanges électroniques suivant la clôture de Wall Street. Olivier Glassey, sociologue spécialiste des usages du numérique, revient avec 20 Minutes sur ces chiffres.

Comment expliquer l’augmentation des utilisateurs de Facebook alors que, depuis quelques mois, on parlait plutôt d’une désertion ?

Les derniers rapports montraient qu’il y avait un tassement en Europe. Les observateurs s’attendaient à ce que cette tendance s’affirme. Non seulement, elle ne s’est pas affirmée, mais il y a une légère reprise qui contraste avec la situation des mois précédents qu’on a observée en Europe, où il y a eu la nouvelle législation [RGPD] en plus des scandales, et aux Etats-Unis.

Qui sont ces gens qui n’avaient pas encore Facebook ?

Une augmentation peut cacher une désertion dans un groupe d’âge et une augmentation dans un autre groupe d’âge. L’année dernière, en Grande-Bretagne, on a vu une augmentation de plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs sur Facebook chez les 50 ans et plus alors qu’à peu près la même proportion de jeunes quittait le réseau. On peut observer des effets de vases communicants au niveau générationnel. L’accélération de l’adoption des seniors et plus laisse encore une petite marge de manœuvre de progression.

La marge de manœuvre est-elle grande ?

Facebook prépare les marchés de l’Amérique du Nord et de l’Europe à la stagnation voire à la régression. Ils ont évoqué la possibilité qu’à l’avenir ils ne donnent plus de chiffres distincts pour les différents types d’application. D’une certaine manière, ils vont intégrer les chiffres des utilisateurs de Facebook à ceux des utilisateurs d’Instagram, Messenger et WhatsApp. C’est sans doute une manière d’atténuer des effets d’annonce qui cibleraient le fait que la plateforme Facebook progresse moins rapidement que ce qu’elle avait l’habitude de faire.

Êtes-vous étonné par ces chiffres ?

Selon certaines études américaines, des gens ont arrêté, certains ont même désinstallé leurs applications pendant quelque temps. Il y a eu un phénomène de prise de conscience et même de rejet. Et puis, une partie de ces utilisateurs se sont dit : « Ce n’est quand même pas pratique, je ne vais pas refaire mon réseau d’amis ailleurs. » Je pense qu’il y a une inertie par rapport à tous les investissements que les utilisateurs ont déjà faits en y mettant leur vie depuis des années, leurs liens, dont il n’est pas facile de se défaire.

Facebook est-il inébranlable ?

Le réseau social a été atteint. Il se ringardise, si on peut dire, du point de vue des adolescents. A la fois, les intérêts de la population se déplacent, mais Facebook a les capacités soit de copier les fonctionnalités des concurrents [ les stories de Snapchat], soit d’acheter les plateformes qui lui semblent les plus prometteuses pour continuer à créer des synergies informationnelles autour de publics que la plateforme traditionnelle ne satisfaisait plus. Facebook nous suit là où nous allons.

Les chiffres annoncés sont vertigineux…

On parle de l’augmentation des chiffres mais il faudrait regarder l’augmentation du nombre de faux comptes et celle des doubles attributions. On parle de centaines de millions dans les deux cas. Cela pose la question des métriques. Que mesure-t-on vraiment ? Comment compte-t-on les vrais utilisateurs ? Il y a peut-être des hiatus sur la manière dont les chiffres sont présentés.

Que disent ces chiffres ?

La publication des chiffres donne des bonnes ou des mauvaises nouvelles aux investisseurs mais elle ne dit pas grand-chose sur les usages réels. On peut se retrouver dans un cas de figure dans lequel énormément de gens ont un compte Facebook. Pour autant, cela veut-il dire que les interactions y sont les plus importantes ? Des gens se sentent obligés d’y être parce que les autres y sont. Cela ne dit rien sur la lassitude ou le mécontentement des utilisateurs.