«Femmes indignes»: «Pour combattre les contenus sexistes, il faut d'abord lutter contre leur banalisation»

SEXISME «Femmes indignes», un nouveau groupe Facebook sexiste est dans le viseur de la justice. Laure Salmona, co-fondatrice de Féministes contre le cyberharcèlement, réclame des mesures efficaces pour lutter contre le sexisme en ligne

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Pour s'attaquer au sexisme et aux violences envers les femmes, «il faut d'abord lutter contre leur banalisation».
Pour s'attaquer au sexisme et aux violences envers les femmes, «il faut d'abord lutter contre leur banalisation». — Alfonso Jimenez/Shutter/SIPA
  • Le groupe Facebook « Femmes indignes » réunissait des milliers d’hommes qui partageaient entre eux des photos de femmes nues, avec des commentaires violents et injurieux.
  • L’existence de ces groupes fermés repose une nouvelle fois aujourd’hui la question de la modération des grandes plateformes, et de la lutte contre les contenus sexistes en ligne.
  • « Il faudrait que les réseaux sociaux, notamment Facebook, puisse travailler conjointement avec la police », explique Laure Salmona, co-fondatrice de Féministes contre le cyberharcèlement.

« Chiennes », « salopes », « trous » ou encore « lave-verge »… Sur le groupe Facebook « Femmes indignes 6.0 résurrection », près de 56.000 hommes partageaient des photos volées de jeunes femmes nues, avec des commentaires violents et injurieux, a révélé 20 Minutes. Deux ans auparavant, un autre groupe Facebook sexiste nommé « Babylone 2.0 » avait déjà suscité l’indignation sur les réseaux sociaux.

L’existence de ces groupes fermés interdits aux femmes, accessibles uniquement par cooptation, repose une nouvelle fois aujourd’hui la question de la modération des grandes plateformes, et de la lutte contre les contenus sexistes en ligne. Comment lutter efficacement contre ces groupes ? Pourquoi la modération concernant les injures sexistes est-elle si compliquée ? 20 Minutes a interrogé Laure Salmona, spécialiste des violences sexuelles et sexistes, et co-fondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement.

Que faudrait-il faire pour lutter efficacement contre les injures sexistes en ligne et « les incitations à la violence en raison du sexe » ?

La première des choses à faire pour endiguer les contenus sexistes, c’est de lutter contre leur banalisation, en ligne et hors ligne. Il y a une permissivité autour des blagues potaches, du sexisme ordinaire dans notre société, et c’est un réel problème. Sans prise de conscience collective autour de ce sujet, les choses n’évolueront pas. Sur les réseaux sociaux, et plus précisément Facebook, le problème majeur, c’est la modération et le processus de signalement.

L’autre grand problème, c’est la préservation des preuves. Si on signale une publication ou un groupe qui ne respecte pas les « standards de la communauté », Facebook procède à sa suppression immédiate, et fait donc disparaître toute preuve. C’est un gros problème qui s’est notamment posé dans l’enquête concernant le groupe Facebook fermé « Femmes indignes ».

« Femmes indignes » a été infiltré par des personnes qui ont ensuite pu effectuer un signalement. L’infiltration est-elle la seule méthode pour lutter contre ces groupes fermés ?

Nous avons été en contact avec ces personnes qui ont réussi à s’infiltrer dans ce groupe, et qui ont pu signaler ces agissements. C’est aujourd’hui une des méthodes que nous utilisons, mais c’est à Facebook d’améliorer sa modération et son processus de signalement. Pour signaler des groupes fermés, il faudrait pouvoir être en relation directe avec un modérateur, une personne physique et non un bot. Dans ce genre de groupe, très restreint, où l’entrée se fait par cooptation, c’est très compliqué de savoir ce qu’il se passe et d’identifier les auteurs. Et quand finalement quelqu’un accède à une capture d’écran des conversations ou des échanges, il est très compliqué d’identifier les comptes impliqués. Il faudrait pouvoir effectuer un signalement à partir d’une simple URL.

Facebook s’est engagé à fournir les adresses IP de certains comptes qui enfreignent la loi. Est-ce une bonne nouvelle ?

Permettre aux réseaux sociaux de divulguer la véritable identité des utilisateurs en fournissant à la justice leur adresse IP, ça n’est pas une bonne idée. Ça peut être très dangereux de leur donner autant de pouvoir. Il faudrait au contraire octroyer davantage de moyens à la justice et à la police. Aujourd’hui, les enquêteurs peinent à remonter une adresse IP, car ils n’ont pas le temps, pas la bonne formation et surtout pas les moyens. Il y a un vrai travail à faire à ce niveau-là…

En quoi la proposition de loi du gouvernement sur la cyberhaine pourrait empêcher l’existence de ce type de groupe ?

Vouloir que les plateformes fassent elles-mêmes la police, c’est très dangereux, notamment pour la liberté d’expression. Quand on demande à des entreprises privées d’agir pour supprimer les contenus haineux et violents, on sait très bien qu’elles vont en priorité s’attaquer aux contenus violents liés au terrorisme, et reléguer au second plan les attaques sexistes et les appels au viol. C’est très bien d’avoir une loi, mais si elle n’est pas appliquée de manière efficiente, elle ne sert pas à grand-chose.

La violence des propos tenus dans ce groupe, et le nombre très important de ses membres, n’est-ce pas le signe de l’impunité qui règne sur les réseaux sociaux en matière de sexisme ?

Certains ont découvert l’ampleur du sexisme en ligne lors de l’affaire de la Ligue du Lol. Les gens ont été indignés, mais certains comportements n’ont pas pour autant changé. Aujourd’hui, il y a très peu d’affaires qui passent devant la justice, très peu de condamnations, d’où un sentiment d’impunité. Pour les victimes d’injures sexistes, d’appel au viol et  de revenge porn, c’est un véritable parcours du combattant pour aller porter plainte. Et ça peut surtout coûter très cher. Il faut savoir que pour faire certifier auprès de la justice une capture d’écran, il faut payer près de 150 euros. Imaginez quand vous en avez une centaine ! Il faudrait que Facebook puisse travailler conjointement avec la police et proposer des services, comme la certification officielle de screenshots de contenus issus de sa plateforme.