Cyber-harcèlement: Politiques et médias s’emparent de l’affaire de la «Ligue du LOL»

CYBER-HARCELEMENT Une trentaine de journalistes parisiens, réunis au sein d’un groupe Facebook privé, auraient profité de leur notoriété pour «harceler» des femmes sur les réseaux sociaux entre 2009 et 2013

Hakima Bounemoura

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Illustration cyber-harcèlement
Illustration cyber-harcèlement — PIXABAY
  • Une trentaine de journalistes parisiens, réunis au sein d’un groupe Facebook, auraient profité de leur notoriété pour « harceler » des femmes entre 2009 et 2013.
  • Plusieurs « victimes » ont témoigné ces derniers jours sur les réseaux sociaux.
  • La secrétaire d’Etat Marlène Schiappa, interpellée sur Twitter par l’une des « victimes », a indiqué qu’elle était prête à étudier « l’allongement des délais de prescription » dans les cas de cyberharcèlement.

Sur Internet, rien ne disparaît vraiment… Depuis la publication vendredi d’un article de Libération sur la « Ligue du LOL », un groupe Facebook privé regroupant une trentaine de journalistes parisiens, les langues se délient. Plusieurs femmes ont témoigné ces derniers jours sur les réseaux sociaux, affirmant avoir été victimes de campagnes de cyberharcèlement menées entre 2009 et 2013 par les membres de ce groupe.

Les agissements de cette « fraternité » dépassent aujourd’hui le simple cadre des réseaux sociaux, et sont au cœur d’une polémique qui a fait réagir ce dimanche la secrétaire d’Etat à l’Egalité femmes-hommes, Marlène Schiappa. « Tout mon soutien et ma solidarité aux blogueuses et journalistes qui ont eu à subir le harcèlement sexiste de la #LigueDuLol ».

« J’en pleurais tellement c’était violent », raconte Mélanie Wanga

« La Ligue du LOL, c’est ce qui m’a poussée à quitter Twitter en 2013. C’est quoi ? A l’époque, une team de fringants journalistes qui s’adonnaient au harcèlement comme à un sport, avec pour cibles des féministes, des personnes LGBTQ et racisées. C’était une fraternité, un boys club qui fonctionnait par cooptation », explique à 20 Minutes Mélanie Wanga, cofondatrice du podcast Le Tchip sur Binge Audio. « C’était les maîtres de Twitter. Ils écrasaient tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec eux, tous ceux qui n’avaient pas le même humour. Ils pratiquaient des raids numériques, des dénigrements, des montages photo, des usurpations d’identité », détaille la journaliste.

Capture d'écran d'un tweet de Mélanie Wanga.
Capture d'écran d'un tweet de Mélanie Wanga. - Capture d'écran Twitter

« A l’époque, en 2009, j’étais l’une des seules journalistes à promouvoir sur Twitter l’afroféminisme. Dès que je tweetais un truc, ils arrivaient tous en “meute” pour m’insulter, me dénigrer. C’était du genre “je préfère faire partie du Ku Klux Klan plutôt qu’être ami avec elle”. J’en pleurais tellement c’était violent », raconte Mélanie Wanga. « Ça m’a complètement miné le moral, j’ai perdu toute confiance en moi et ça a probablement eu un impact sur ma carrière professionnelle. Pour me préserver, j’ai préféré définitivement quitter Twitter », ajoute la jeune femme, qui a tweeté ce vendredi pour parler de l’affaire, après plus de six ans d’abstinence.

Mélanie Wanga n’est pas la seule « victime » à être sortie du silence. Dans un thread posté samedi sur Twitter, la journaliste Capucine Piot a raconté son calvaire, des faits qui semblent dépasser le cadre du harcèlement sur Internet. « “La Ligue du LOL” m’a repérée et a commencé son travail de sape petit à petit : montages photo, vidéos visant à se moquer de moi… Tout ça de façon régulière, gratuite, et entraînant tout un tas de twittos dans leur sillage malsain et dévastateur (…) L’un des personnages m’a même fait croire qu’il avait le Sida pour me faire peur, et me laisser penser que je pourrais l’avoir », raconte la journaliste.

« J’attends de voir le traitement médiatique qui va être donné à cette affaire », explique Mehdi Meklat

La révélation des agissements supposés de ces journalistes parisiens a déclenché une vague de réactions sur les réseaux sociaux. Beaucoup ont rapproché cette histoire de l’affaire Mehdi Meklat, l’ancien chroniqueur du Bondy Blog et de France Inter, dont la carrière a été stoppée début 2017 après la découverte de tweets racistes et antisémites. Ce dernier a réagi sur Facebook ce dimanche. « Ces mâles blancs n’ont jamais eu à répondre de leur pratique anonyme, ni à s’excuser. Quand ils disent que c’était juste pour “provoquer” ou “rigoler”, nous les croyons forcément. S’ils s’excusent, nous les croiront aussi. Et puis, nous passerons à autre chose sans que leur carrière ou leurs privilèges ne soient mis en danger », explique-t-il à 20 Minutes.

« Je ne montre personne du doigt, je ne condamne pas, je questionne juste. Pourquoi la fachosphère et les membres du Printemps républicain n’ont jamais fouillé le passé de ces journalistes, pourquoi ils n’ont pas déterré leurs tweets », s’interroge l’ancien chroniqueur du Bondy Blog. « Si les féministes n’avaient pas révélé l’affaire aujourd’hui, ces gens-là continueraient à être au-dessus de tout soupçon. J’attends de voir la suite, le traitement médiatique qui va être donné à cette affaire. Est-ce que les politiques vont réagir ? Est-ce qu’il va y avoir un lynchage national ? Est-ce qu’ils vont devoir s’exiler à l’étranger pour se faire oublier ? », questionne Mehdi Meklat.

Après la publication de l’article de Libération, plusieurs des journalistes mis en cause ont pris la parole pour s’excuser publiquement. « Aux personnes qui se sont senties visées ici ou ailleurs depuis onze ans par une ou plusieurs de mes saillies ricaneuses, je peux difficilement dire autre chose qu’un sincère "je m’excuse" », explique sur Twitter le journaliste de Libération Alexandre Hervaud.

Le journaliste Henry Michel s’est également exprimé vendredi dans un post sur Facebook. « Je demande pardon à toutes celles et tous ceux que j’ai pu blesser directement ou indirectement en ayant contribué à la culture de ce groupe », écrit-il. « J’adorais le stand-up et, frustré de ne pas le pratiquer, je tuais mon envie de blagues sur les réseaux. Sans réaliser que ce que j’écrivais pouvait être sexiste, grossophobe, homophobe et constituer du harcèlement », explique de son côté le podcasteur et vidéaste Guilhem Malissen.

Vincent Glad, le journaliste à l’origine de la création de ce groupe Facebook en 2008, a quant à lui posté dimanche soir une lettre d’excuses sur Twitter. « Je ne sais pas si c’est audible, mais je présente mes plus sincères excuses aux personnes harcelées par la Ligue du LOL. Ce qui s’est passé n’est pas tolérable. D’aucune manière. Je m’en suis rendu responsable. »

Une suite judiciaire ?

Plusieurs « victimes » ont envisagé des poursuites en justice. « Nous avons été contactées par la Fondation des Femmes [fondation qui œuvre en faveur de l’égalité femmes-hommes et lutte contre les violences faites aux femmes], qui a souhaité recueillir nos témoignages afin d’envisager l’éventualité de porter l’affaire en justice », explique à 20 Minutes Mélanie Wanga. « On peut faire quelque chose, on peut tenter le coup. Mais ça risque d’être très compliqué, beaucoup de faits sont prescrits, beaucoup de preuves ont disparu ou ont été volontairement supprimées », précise la journaliste.

Depuis le mois d’août 2018, la loi punit les faits de cyber-harcèlement «en meute», plus communément appelés « raids numériques ». Le harcèlement est désormais caractérisé par la répétition des messages, tweets ou posts, et plus seulement corrélée à un seul auteur.  La secrétaire d’Etat Marlène Schiappa a par ailleurs annoncé ce dimanche sur Twitter, en réponse à une question de la youtubeuse Florence Porcel, elle-même victime de la « Ligue du Lol », que « rien n’empêchait d’étudier l’allongement des délais de prescription » dans les cas de cyberharcèlement, précisant qu’elle aborderait le sujet avec la ministre de la Justice, Nicole Belloubet.