Sexe-positif, égalitaire, queer… Que signifient ces courants féministes?

SOCIETE Trente ans après la mort de Simone de Beauvoir, le féminisme est traversé par une multitude de courants…

Audrey Chauvet

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L'Ukrainienne Inna Shevchenko, leader des Femen, et une autre membre du groupe féministe le 13 septembre 2013 à Paris.
L'Ukrainienne Inna Shevchenko, leader des Femen, et une autre membre du groupe féministe le 13 septembre 2013 à Paris. — LIONEL BONAVENTURE / AFP

Entre le Deuxième sexe et l’« empowerment », 67 ans se sont écoulés. Les femmes ont acquis le droit à l’avortement (1975), à l’égalité salariale (1972), ont eu accès à la contraception (1967), gagné des droits civiques, comme celui d’ouvrir un compte en banque et de travailler sans l’accord de leur mari (1965), mais les féministes n’ont pas fini de lutter. Abolitionnistes, queer, sexe-positives, intersectionnel… Simone y retrouverait-elle ses petites ? Alors que sort en librairie Sexpowerment, de la journaliste Camille Emmanuelle, 20 Minutes fait le point sur les nouveaux féminismes.

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Le courant égalitaire

Les « égalitaires » sont les féministes les plus classiques : « Le courant égalitaire lutte en faveur de l’égalité des droits, par exemple l’égalité salariale », explique Natacha Chetcuti, chercheuse au Laboratoire d’études de genre et de sexualité à l’université Paris 8. En France, les militants d’Osez le féminisme en sont un exemple : « Ils mènent des campagnes relativement classiques sur le viol ou le harcèlement dans l’espace public », ajoute Karine Berges, enseignante-chercheuse à l’université de Cergy-Pontoise.

La vague queer

Dans les années 1990, une Américaine bouleverse le paysage féministe : la philosophe Judith Butler publie Trouble dans le genre, un essai qui donnera naissance au courant « queer ». « On n’est plus dans la binarité des genres ou entre homo et hétéro. Ce n’est pas un féminisme qui revendique pour unique sujet "la femme" mais qui fait éclater les identités et révèle la multiplicité des catégories sexuelles », explique Karine Berges. Drag-kings, travestis, transgenres… « Le mouvement queer est dans une critique forte de l’hétéronormativité », ajoute Natacha Chetcuti.

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L’intersectionnalité

« On ne naît pas seulement femme », pourrait être le slogan de ce mouvement qui cherche à lutter contre toutes les formes de domination. « Cette pensée articule l’ensemble des rapports sociaux, classe sociale, race, sexualité et genre, dans l’idée que les rapports de domination doivent être compris à l’intersection de l’ensemble de ces rapports de pouvoir », explique Natacha Chetcuti.

Le « sexe-positif »

Qui a dit que les féministes étaient de vieilles filles aigries et moustachues ? Certainement pas le mouvement « sex-positif » qui considère que la sexualité est le terrain sur lequel les femmes doivent gagner leur émancipation. « La déconstruction des clichés sur la sexualité masculine et féminine est essentielle pour aller vers plus d’émancipation et vers l’égalité homme femme. Ce qui se passe dans la chambre à coucher a aussi des conséquences sur la vie sociétale : si on met la femme dans la case romantique et l’homme dans celle du dominant et du performant, on perpétue ces clichés dans la vie de tous les jours », estime Camille Emmanuelle, auteur de Sexpowerment (éd. Anne Carrière) paru le 7 avril dernier. De l’actrice porno Ovidie à l’auteur Virginie Despentes, ce mouvement essaime largement.

Les points d’achoppement

« On s’entend toutes sur l’accès à la contraception, sur le droit à l’avortement, sur l’égalité hommes-femmes au travail, mais il y a trois sujets clivants entre féministes qui sont liés au corps : le voile, la prostitution et le porno, et la gestation pour autrui (GPA) », explique Camille Emmanuelle, qui se souvient avoir quitté une réunion d’Osez le féminisme après un désaccord sur la condamnation d’une publicité qui faisait allusion aux films porno, considérés comme dégradants pour les femmes par les mouvements traditionnels. « Je considère qu’il y a des pornographies et qu’il faut mettre en valeur celles qui apportent un autre regard sur la sexualité féminine », estime Camille Emmanuelle.

La prostitution est aussi un sujet de discorde entre les mouvements qui considèrent qu’il s’agit d’un assujettissement du corps de la femme à la domination masculine, et ceux qui estiment qu’il peut exister une prostitution volontaire, ou au moins qui préféreraient assurer la sécurité des prostituées plutôt que d’interdire leur activité ou de pénaliser les clients.

Mais ça veut encore dire quelque chose, le féminisme ?

« Aujourd’hui, le féminisme veut dire lutter pour parvenir à l'"empowerment", c’est-à-dire l’autonomie des femmes, et à ce qu’elles investissent tous les cercles de pouvoir, explique Karine Berges. L’intérêt de toutes ces facettes est de faire sortir le féminisme des sphères militantes qui peuvent être difficiles d’accès ». Nul besoin de s’identifier à un courant pour se considérer féministe, assurent les chercheuses : chaque femme qui défend son autonomie financière, sa liberté sexuelle et son libre-arbitre peut se dire féministe. « De plus en plus de gens se revendiquent féministes et c’est plutôt positif car dans les années 2000 c’était un mot qui était associé uniquement aux femmes des années 1960-70. On peut remercier pour ça les Femen, qui ont quelque part permis au terme "féminisme" de revenir dans les médias », estime Camille Emmanuelle.

Mais alors, de la femme voilée qui revendique son choix, à la stripteaseuse, en passant par Beyonce et Elisabeth Badinter, tout le monde peut se dire féministe ? « On ne perd pas l’essence du féminisme mais on le décloisonne avec différentes portes d’entrée. C’est l’union et la collaboration de ces volontés qui font avancer le regard sur le féminisme », estime Karine Berges. Et qui contribue à lutter contre l’image éculée de la féministe « mal-baisée » ou castratrice encore véhiculée par les anti-féministes. « Le féminisme est encore aujourd’hui une lutte politique vaste. Au travail, dans l’espace domestique, vis-à-vis des violences subies, le rapport entre hommes et femmes est encore inégalitaire », rappelle Natacha Chetcuti.

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