«J'aimerais aujourd'hui aider les jeunes à se servir des réseaux sociaux», raconte Mehdi Meklat après ses tweets haineux

INTERVIEW L’ancien chroniqueur du Bondy Blog et de France Inter, dont la carrière a été stoppée début 2017 après la découverte de tweets racistes et antisémites, s’explique dans un livre qui sort ce mercredi…

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Mehdi Meklat, ancien chroniqueur du Bondy Blog et de France Inter.
Mehdi Meklat, ancien chroniqueur du Bondy Blog et de France Inter. — Capture d'écran
  • Mehdi Meklat, ancien chroniqueur du Bondy Blog et de France Inter, est tombé en disgrâce en février 2017.
  • De décembre 2010 à février 2017, il a publié une dizaine de tweets racistes, antisémites, homophobes sous le pseudo Marcelin Deschamps.
  • Mehdi Meklat revient sur la polémique dans son livre Autopsie dans lequel il tente d’apporter des explications.

« Je m’appelle Mehdi, Thomas, Maximilien Meklat. J’ai vingt-six ans »… C’est par ces mots que débute le livre de l’ex-chroniqueur du Bondy Blog et France Inter, coqueluche des médias français, dont la carrière a été stoppée net en février 2017, après la découverte de tweets haineux. Alors qu’il effectuait la promotion de son dernier livre, des internautes avaient exhumé une dizaine de tweets à caractère raciste, antisémite, homophobe et sexiste, postés pendant plusieurs mois sur le réseau social sous le pseudonyme « Marcelin Deschamps ».

Des messages « bêtes et méchants » : « J’ai envie de commettre un acte homophobe pour qu’on parle de moi », « Pourquoi les juifs ont le droit de prendre le métro aussi ? », « Ben Laden me manque » ou encore « Je vais ouvrir une fondation pour que les pakpak puissent se laver. Et y aura des douches. Et du gaz »Deux ans après les faits, l’ex-Kid de France Inter revient sur la polémique dans son livre Autopsie* qui sort ce mercredi. 20 Minutes a rencontré le jeune homme qui prend la parole pour tenter de s’expliquer, et à nouveau « implorer le pardon ».

Pourquoi avoir décidé d’écrire un livre ? Pour « implorer le pardon » ou pour tenter de vous réhabiliter ?

J’ai décidé d’écrire pour essayer de comprendre ce qui m’est arrivé. Ecrire a été un moyen de me réapproprier mon langage à un moment où on m’avait confisqué la parole. Quand l’affaire a éclaté, j’étais inaudible. J’ai aussi écrit ce livre pour comprendre ce qu’on a fait de moi, ce qu’on a dit de moi, comment on m’a présenté. Dès le début, je me suis excusé pour ces tweets infâmes. J’implore aujourd’hui à nouveau le pardon de ceux qui se sont sentis blessés. Si ce livre pouvait dissuader ne serait-ce qu’un seul geek de se suicider socialement à coups de tweets, alors il n’aura pas été inutile. J’aimerais que ce livre puisse trouver écho chez les jeunes d’aujourd’hui, qu’ils ne fassent pas la même erreur que moi.

Autopsie, ça renvoie vers qui ? Mehdi Meklat qui s’est « tué socialement » en publiant ces tweets, ou votre avatar «Marcelin Deschamps», que vous avez définitivement enterré ?

Vers tout à la fois. Autopsie, c’est un mot qui vient du grec « autopsia », c’est une vue de soi-même. J’aurais presque pu le mettre au pluriel finalement. Dans ce livre, je réalise mon autopsie, mais aussi celle de notre société, du système, de nos pratiques. J’essaye d’analyser ce qui s’est passé, j’ai eu le temps en deux ans… C’est un livre extrêmement intime, il a fallu que je puise à l’intérieur de moi-même, des choses que j’ai vues, que j’ai vécues. J’ai pensé un temps à l’appeler Virtual suicide, mais ça faisait référence à trop de choses.

Vous invoquez votre « moi virtuel » pour justifier vos tweets, expliquant que vous étiez dans une course effrénée aux followers…

Ces tweets racistes, homophobes et antisémites, c’était pour moi une manière d’exister, d’être suivi par toujours plus de personnes. Mon « moi virtuel », « Marcelin Deschamps », était lancé dans une course folle aux followers. Pour en gagner, il fallait provoquer, être toujours plus transgressif. Je croyais à l’impunité sur les réseaux sociaux, je ne savais pas que les mots pouvaient tuer. Mais je ne pensais rien de ces tweets. Je voulais juste exister. Je commence mon livre en parlant des souvenirs de téléréalité de mon enfance, de Loft Story et de Loana. J’ai grandi avec cette génération qui était prête à tout pour exister. J’étais à la recherche d’une forme de notoriété virtuelle…

Vous rejetez la faute sur votre jeune âge et sur votre génération, biberonnée à Internet, et à qui on n'a jamais donné le mode d’emploi des réseaux sociaux…

Personne ne nous a donné les clés de ces endroits-là. Aujourd’hui, quand vous entrez dans une salle de collège ou de lycée, 100 % des élèves utilisent au moins un réseau social, que ce soit Snapchat, Twitter, Instagram ou Facebook. C’est quelque chose qui fait partie intégrante de leur vie, et personne ne leur a appris à s’en servir. Moi c’est pareil, je n’ai jamais été éduqué à ces pratiques-là. Les gens de ma génération, que j’ai croisés après « l’affaire », n’ont pas été aussi choqués que cela par mes tweets. Eux comprenaient la chasse aux followers, ils comprenaient cette course impossible à la provocation. Il est évident qu’il y a une explication générationnelle.

Vous parlez d’un fantasme raciste à votre encontre…

C’est la réalité. Quand un truc comme ça vous tombe sur la tête, mieux vaut ne pas s’appeler Mehdi. En cas de dérapage, la sanction n’est pas la même pour tout le monde. Ma carrière, celles de la chanteuse Mennel Ibtissem ou du haut fonctionnaire Rayan Nezzar  ont été remises en cause par ces tweets. Alors que d'autres n'ont pas eu de souci. Pourquoi ? Ça révèle un fantasme raciste. Je me suis excusé plusieurs fois, mais pour certains ça ne suffira jamais. Alors oui, quand on s’appelle Mehdi et qu’on vient d’un milieu pauvre, on n’est pas traité de la même manière.

Dans le livre, vous faites une analyse sociologique, et vous parlez même de mépris de classe…

La question de l’itinéraire social est omniprésente dans mon livre. On peut être promu dans la vie, mais à un moment donné, on est toujours rappelé à sa classe sociale, on est toujours rappelé à son identité. J’ai été journaliste pendant onze ans, j’ai travaillé pendant six ans à France Inter, mais je suis toujours resté « Mehdi », l’Arabe, la personne qui a réussi mais envers qui il y a toujours une part de suspicion. Pendant toutes ces années où j’ai travaillé dans les médias, je continuais régulièrement à me faire contrôler par la police, et ça c’est le quotidien de nombreux Arabes et Noirs en France. On peut faire huit ans d’études, être ingénieur, ça ne change rien au fait qu’on sera toujours considéré comme suspect.

Et c’est quoi « votre identité » ?

Je suis ce qu’on n’a pas dit de moi. Je suis Français, nés de parents français. Je suis un jeune garçon de 26 ans, qui effectivement a commis des erreurs, a écrit sur Twitter des choses à la fois bêtes et méchantes, et à la fois extrêmes et provocantes. Mais je suis aussi quelqu’un qui a écrit des articles et fait des reportages pendant onze ans. J’ai écrit contre l’antisémitisme, j’ai écrit contre le racisme. Et ça, on ne l’a pas dit à l’époque, c’était beaucoup plus simple d’extraire 5 ou 10 tweets parmi 53.000.

Vous prêchez pour un droit à l’oubli sur les réseaux sociaux…

Twitter encourage à l’improvisation, sans cesse. Mais il n’y a pas de droit à l’oubli. Les réseaux sociaux sont un endroit où l’on vit au présent, c’est ce que j’appelle dans le livre « l’éternel présent ». On a l’impression qu’un tweet n’existe que sur le moment où on l’a fait, on n’a pas l’impression qu’il va rester à jamais. C’est ça que je questionne. Quand je parle du droit à l’oubli, ça n’est pas pour réclamer une impunité pour tous les gens qui écrivent n’importe quoi. Je dis juste que quand on a 19 ans, on ne sait pas forcément que ce qu’on va écrire sur Twitter restera à jamais gravé.

Si Twitter avait fait son boulot de modération, vos tweets racistes et antisémites auraient probablement été supprimés. En voulez-vous au réseau social ?

Aujourd’hui avec du recul, je ne condamne pas Twitter, je ne condamne personne, simplement j’apporte une critique. Twitter, c’est un endroit où tout est possible, le pire comme le meilleur. Donald Trump a sans doute pu se faire élire grâce à Twitter, mais on y trouve aussi des mouvements de résistance comme #MeToo ou de dénonciation des violences policières. C’est un endroit où chacun peut s’exprimer, mais où paradoxalement, le dialogue est impossible. C’est le reflet de notre société.

Etes-vous toujours sur les réseaux sociaux ?

Je ne tweete plus du tout aujourd’hui. J’ai supprimé mon compte Twitter il y a deux ans. Mais je suis encore sur les réseaux, j’ai Instagram. C’est un endroit que je trouve très intéressant, c’est à la fois le lieu du faux et du beau. Et j’ai aussi un compte Facebook. J'aimerais aujourd'hui aider les jeunes à s'en servir. J’ai déjà commencé à répondre à des demandes dans des collèges et lycées pour venir raconter mon histoire, et faire de la prévention surtout.

*Autopsie, par Mehdi Meklat, aux éditions Grasset, en librairie le 21 novembre.