Pourquoi autant de polémiques autour de l'humoriste Yassine Belattar?

LAÏCITÉ L’humoriste est qualifié de «Dieudonné de Macron» et d’«islamiste» dans certains médias…

Olivier Philippe-Viela

— 

Yassine Belattar le 7 juin 2017 à Paris, lors d'une réunion pour soutenir la candidate En Marche! Laetitia Avia aux législatives.
Yassine Belattar le 7 juin 2017 à Paris, lors d'une réunion pour soutenir la candidate En Marche! Laetitia Avia aux législatives. — STEPHANE ALLAMAN/SIPA
  • L’humoriste et animateur radio Yassine Belattar a été nommé mi-mars au Conseil  présidentiel des villes par Emmanuel Macron.
  • Manuel Valls et le Printemps républicain mutliplient les attaques contre lui depuis décembre.
  • Yassine Belattar est accusé d’être « islamiste » et comparé à Dieudonné par Valeurs actuelles.

En cas de soupçon de radicalisation islamiste, Manuel Valls n’est jamais très loin. Dimanche dernier, l’ancien Premier ministre était sur le plateau de BFMTV pour pointer un doigt accusateur vers les Frères musulmans, « immense danger pour la République », et Yassine Belattar, nommé mi-mars par Emmanuel Macron au conseil présidentiel des villes, « une faute et un signe de faiblesse », selon le député de l’Essone.

Comment Manuel Valls établit-il un lien entre l’humoriste et les Frères musulmans ? Dans une tribune publiée le 16 mars sur le site de l’hebdomadaire Marianne, Céline Pina, une proche du Printemps républicain ( mouvement controversé proche de Manuel Valls, fondé par le politologue Laurent Bouvet, « gladiateur de la laïcité » selon un portrait critique du Monde), écrit au sujet de Yassine Belattar que « sa proximité avec l’islam politique via les Frères musulmans n’est pas un secret ».

« Islamiste », « faux clown et vrai danger »

L’avocat Gilles-William Goldnadel l’a qualifié d’« islamiste » sur RMC lundi (Belattar a annoncé porter plainte​) et le très conservateur Valeurs actuelles lui consacrait deux pages la semaine passée sous l’accroche « Yassine Belattar, le Dieudonné de Macron ». Le journal Marianne, relais régulier du Printemps républicain, le taxait de « faux clown et vrai danger » dans un article en décembre, avant que l’auteure du papier ne soit obligée de revenir sur des propos de Belattar qu’elle avait déformés.

Avant cela, Laurent Bouvet, le président du PR Amine El-Khatmi et la journaliste membre François Laborde avaient déjà eu un accrochage avec Yassine Belattar dès novembre sur Twitter, et le mouvement avait attaqué l'humoriste sur Facebook en juillet 2017 notamment. Pourquoi toutes ces accusations ?

« Je suis harcelé depuis le mois de décembre, nous dit l’humoriste et animateur sur Radio Nova. Depuis trois mois ils m’ont taxé d’antisémite sans arriver à le prouver, puis ça a été l’homophobie, toujours sans preuve, et maintenant je serais islamiste. Je suis atterré, je vois mon nom cité à côté de celui du djihadiste de Trèbes.

Pour que Manuel Valls parle de moi, c’est qu’un point Godwin est atteint. Ils sont tout le temps déçus de voir que ce qu’ils me reprochent n’est pas vrai, cela les met en rage de me voir au conseil des villes. Dire que les islamistes sont entrés à l’Elysée, c’est grave ! »

En prévision du plan gouvernemental en faveur des quartiers prioritaires prévu pour mai, le président de la République Emmanuel Macron a mis en place un conseil des villes pour alimenter sa réflexion. Yassine Belattar y a été nommé parmi dix autres personnes. Le chef de l’Etat et l’humoriste se connaissent bien, le second a ouvertement soutenu le premier dans son ascension vers l'Elysée. Après le début de polémiques déclenchées par Marianne en décembre contre lui, Emmanuel Macron lui avait adressé un message : « T’obsède pas. Continue. Les critiques suivent le talent ».

>> A lire aussi : «Quand Bernard Kouchner me dit "mon gars", il se tire une balle dans le pied», estime Yassine Belattar

Les deux hommes se sont rencontrés durant la campagne présidentielle et s’apprécient, Belattar étant déjà en bons termes avec son prédécesseur François Hollande, avec qui il dînait encore la semaine passée. Interrogé par Le Figaro sur la nomination du franco-marocain au conseil présidentiel des villes, l’entourage de Macron a expliqué que Yassine Belattar « a des opinions tranchées que nous ne partageons pas forcément, mais il n’a pas tenu de propos qui tombent sous le coup de la loi ».

« L’islamiste fait systématiquement des amalgames, et se réfugie dans la victimisation »

Ce qui n’a pas calmé le Printemps républicain. 20 Minutes a demandé à Céline Pina les raisons qui l’ont poussée à écrire que l’humoriste serait un islamiste : « Aujourd’hui vous avez un certain nombre de gens qui ne sont pas stricto sensu frères musulmans, mais qui sont "dans la mouvance", disons comme des sympathisants. La marque de l’islamiste, qu’il soit salafiste ou frère musulman, est d’entendre "musulman" derrière chaque critique de l’islamisme. L’islamiste fait systématiquement des amalgames, et se réfugie dans la victimisation », justifie-t-elle.

Yassine Belattar avait notamment réagi à fleur de peau à la parution de cette tribune, écrivant sur Twitter que son auteure « souhaite la mort des musulmans ».

« Dire une chose pareille, c’est coller une cible dans le dos des gens ! », s’indigne Céline Pina au téléphone. Raphaël Enthoven abonde. Que vient faire le chroniqueur d’Europe 1 dans cette histoire ? C’est une vieille connaissance de Yassine Belattar : « Nous nous étions rencontré quand j’avais présenté un livre dans la matinale du Mouv’qu’il animait. Nous avions passé un moment adorable, c’était vivant, joyeux, vraiment un bon souvenir », se rappelle-t-il.

Twitto assidu, le professeur de philosophie a depuis longtemps pris le parti du Printemps républicain dans cette affaire (il participait à leur journée Toujours Charlie début janvier). Sur Twitter toujours, les deux hommes ont eu des échanges cordiaux mais tendus sur le sujet mi-mars, et ne s’adressent désormais plus la parole que par ce médium. « Cette question de la laïcité a provoqué une fracture morale avec beaucoup de gens. Nous avions toujours eu de bons rapports avec Raphaël, j’ai défendu son fils au moment des insultes antisémites qu’il a subies, je ne comprends pas pourquoi il a vrillé comme ça », s’agace Yassine Belattar.

« Ce qu’il dit me suffit à considérer qu’il joue un jeu très dangereux et à mon sens insincère. Je ne lui reproche pas le contenu de ses opinions, mais la méthode, outrancière et malhonnête car elle réplique à l’objection par le procès d’intention.

Qu’il en prenne plein la gueule, je n’en doute pas, et il n’est pas responsable des coups qu’on lui donne. En revanche, il est responsable de la manière dont il y réagit, il a une parole publique. Cet individu que j’ai connu libre, insolent, gracieux, involue par son militantisme, ça me désole », réagit Raphaël Enthoven.

Une amie de Yassine Belattar a connu une mésaventure similaire du fait de l’activisme en ligne et des relais du Printemps républicain : Rokhaya Diallo, journaliste et militante antiraciste exclue du Conseil national du numérique début décembre après un début de polémique, exclusion qui a entraîné la démission de la présidente et de quasiment tous les membres du CNNum.

« Ils ont des cibles qui se ressemblent »

Diallo et Belattar se téléphonent régulièrement en ce moment, histoire de se soutenir, explique-t-elle à 20 Minutes : « Il est affecté par l’ampleur de ces polémiques, c’est calomnieux, Yassine est un artiste et il a sa sensibilité. Vous imaginez ? Le comparer à Dieudonné ? C’est incroyable, on parle de quelqu’un engagé auprès d’Emmanuel Macron, difficile de faire plus modéré. »

Yassine Belattar et elle ont participé en 2015 au gala du Collectif Contre l’Islamophobie en France (association accusée de proximité avec les Frères musulmans), le premier en étant le maître de cérémonie cette année-là. C’est le principal argument avancé par les détracteurs de l’humoriste pour attester de son islamisme. A la tribune du CCIF, il avait justifié sa présence « en tant que républicain et non en tant que musulman ». Yassine Belattar assure n’avoir « aucune nouvelle du CCIF depuis trois ans ».

Insuffisant pour le Printemps républicain et ceux qui l’accompagnent. Rokhaya Diallo a son idée sur les raisons de ces multiples campagnes : « Ils ont des cibles qui se ressemblent. Yassine, la chanteuse Mennel, moi… Des musulmans qui ne parlent pas d’Islam comme ils le veulent. Alors ils font dans la tentative d’intimidation pour nous éjecter de l’espace public ».