Raphaël Enthoven: «Twitter est un faux espace de dialogue»

INTERVIEW Le professeur de philosophie Raphaël Enthoven décrit son rapport à Twitter...

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Raphael Enthoven, philosophe et animateur de télévision et de radio francais, photographié le 25 août 2017 à Chanceaux-près-Loches.
Raphael Enthoven, philosophe et animateur de télévision et de radio francais, photographié le 25 août 2017 à Chanceaux-près-Loches. — BALTEL/SIPA
  • Raphaël Enthoven passe une ou deux heures par jour sur Twitter.
  • Le professeur de philosophie et chroniqueur sur Arte et Europe 1 estime que le réseau social met tout le monde sur un même pied d'égalité face à la critique, bonne ou mauvaise.
  • Selon lui, Twitter est à la croisée d’une ambivalence démocratique fondamentale : chacun a le droit de discuter, et pourtant on ne fait que se disputer.

Il passe des heures à répondre aux internautes sur Twitter, surtout quand ils l’insultent. Raphaël Enthoven, professeur de philosophie et chroniqueur sur Arte et Europe 1, a parlé à 20 Minutes de son rapport au réseau social.

Comment vous êtes-vous retrouvé sur Twitter ?

Je suis venu à Twitter de manière contractuelle. Avant, j’étais sur France Culture, je pouvais aborder Maître Eckhart en pleine rentrée littéraire ou Kant un lendemain d’attentat. Dans un contexte de grande tension politique, j’étais détaché. Quand je suis entré dans l’arène, c’est-à-dire mon arrivée à Europe 1 en septembre 2015, le fait de prélever dans l’actualité la matière de ce que j’essaye de fabriquer chaque matin m’obligeait à être là, sur Twitter. Depuis, j’y passe une ou deux heures par jour.

Il faut être sur Twitter pour saisir l’actualité dans toutes ses dimensions ?

Son intérêt est d’être un objet d’étude immédiat, de nous mettre sous les yeux ce qu’on ne voyait avant apparaître et se développer qu’au terme d’un processus de plusieurs années. De ce point de vue, c’est irremplaçable. Twitter témoigne aussi de la victoire de l’horizontalité. La différence entre Donald Trump et un twitto ordinaire ne tient plus qu’à une question de quantité. Il n’y a plus d’Olympe, d’autre monde, cet au-delà enchanteur où les gens de pouvoir se soustrairaient au jugement des autres, ou du moins ne l’entendraient pas. Se battre dans cet espace, avec les mêmes armes que tout le monde, est très important.

L’horizontalité, c’est un point positif ?

Ni bon ni mauvais. C’est un fait avec lequel nous devons composer. Twitter est neutre, c’est l’usage qui détermine sa qualité. Ce réseau est surtout à la croisée d’une ambivalence démocratique fondamentale : chacun a le droit de discuter, et pourtant on ne fait que se disputer.

La discussion est systématiquement vouée à l’échec ?

Souvent. Twitter est un faux espace de dialogue. Les gens prétendent discuter, mais ces discussions se résument finalement à l’affirmation d’une opinion qui s’oppose frontalement à l’opinion d’en face. Après, on compte les points, ou bien les partisans. En général, il faut y voir un concours de bites entre opinions. Twitter étant un lieu où les utilisateurs cherchent à être confortés dans ce qu’ils pensent, ils retweetent ce qu’ils approuvent, vomissent ce qu’ils n’approuvent pas, prennent la contradiction pour une offense. Y injecter le miel d’un dialogue entre deux individus réussit rarement, mais durablement quand c’est le cas. Il y a du merveilleux qui peut en sortir.

Et quand le dialogue tourne en concours d’insultes ?

Quand quelqu’un m’insulte, ou m’assigne à résidence, je lui explique que son objection coupe court à toute discussion au moment-même où elle l’entame puisque j’en suis réduit à devoir me défendre d’une opinion que l’on m’attribue. En fait, le type discute avec lui-même. Au passage, ce n’est pas moi que les gens insultent, ils attaquent l’idée qu’ils se font de ce que je pense et de ce que je suis, puisqu’ils présument que je pense comme je suis. Je suis assez peu concerné, en fait. Je regarde avec des pop-corn le spectacle de mon image qui fait l’objet d’une rafale de crachats, de mon avatar qui en prend plein la gueule.

Vous espérez convaincre quelqu’un ?

Le but n’est pas d’obtenir que l’autre change d’opinion, non. Je ne suis pas moi-même suffisamment convaincu de ce que je pense pour défendre mon opinion. En revanche, d’obtenir de sa part qu’il passe du tutoiement au vouvoiement, qu’il remplace l’imprécation par un « ok vous avez le droit de ne pas être d’accord avec moi, c’est pas un drame », me semble une victoire considérable. Résumons : pour le pire, c’est le lieu pour une opinion unilatérale qui ne fait pas place à la nuance ; pour le meilleur, c’est la taille d’une objection qu’on arrive parfois à distiller et qui peut produire une discussion. Cela oblige à être dense, concis, précis. On confond l’exercice de la philosophie avec la transmission d’un contenu technique et prolongé. Sauf que la philo, c’est le dialogue, et le dialogue doit aller vite. Pas le droit d’emmerder son interlocuteur quand on discute avec lui. D’où les 140 signes.

Un avis sur le passage aux 280 signes ?

Pour l’instant, l’effet est merveilleux, on voit enfin des phrases normales, des mots non tronqués. Mon espoir est que ces 280 signes soient l’occasion d’écrire deux haïkus avec thèse/antithèse. Cela permet d’introduire de la complexité d’emblée, sous la forme d’un tweet unique qui concentre non pas un aphorisme mais trouve un paradoxe et lui donne sa chance. De ce point de vue, je suis optimiste, il se peut que le niveau monte. J’ai souvent constaté le lien entre un discours et une structure pour ne pas être sensible à cette considérable altération du fonctionnement de Twitter.

Prenons le cas de Donald Trump. Comment analysez-vous ce rapport direct à son auditoire ?

C’est le chapitre 9 du Prince de Machiavel, un passage très important dans lequel il dit : « Si vous voulez garder le pouvoir, fuyez les puissants ». Les puissants étant ceux qui s’interposent par leur argent et leur influence entre le prince et le peuple, dans le but de l’empêcher de gouverner. C’est exactement ce que fait Donald Trump avec Twitter, il met en œuvre le précepte de Machiavel en éliminant toute opposition, en donnant le sentiment qu’il s’adresse directement aux gens alors qu’il ne les écoute pas, en disqualifiant la médiatisation qui ne va pas dans son sens (confondant sincérité et vérité), et en montrant in fine qu’il n’a pas renoncé à être individu et qu’il n’a donc rien compris à la fonction qu’il exerce, fonction qui exige qu’il se dépouille de tous les attributs qui forgent une individualité. Or, il n’est que cela, une individualité, tonitruante, fantasque, tout ce que l’on veut, mais juste une individualité.

Twitter le ramène à cela aussi…

Certes. Car Twitter est le réseau idéal pour un individu qui n’a jamais voulu se dépouiller de lui-même. Peut-être était-il plus heureux avant d’être président, je ne sais pas. En tout cas, l’exercice du pouvoir ne l’a pas dissuadé de parler en tant que lui-même, et non pas en tant que président. Problème : l’homme le plus puissant du monde est aujourd’hui quelqu’un qui ne dit que son opinion, la considérant en toutes circonstances comme la vérité.

« Trump fait penser, plus que quelqu’un qui serait irréprochable. »

 

Et vous, sur Twitter, vous faites l’inverse de Trump ?

C’est l’avantage avec lui, tout le monde est anti-Trump. Trump a réhabilité le féminisme, l’antiracisme, la démocratie, la presse… Dans la mesure où il ne déclenche pas de troisième guerre mondiale, pour l’heure, il y a plus de bienfaits démocratiques à la présidence de Donald Trump que d’inconvénients, puisqu’il éveille en chacun le désir d’une médiatisation de la pensée, une réflexion sur les « fake news » et le réel, outre qu’il produit de l’unanimité chez des gens tout à fait contradictoires. Trump fait penser, plus que quelqu’un qui serait irréprochable. On n’a jamais autant réfléchi sur ce que c’est qu’être président que depuis qu’on voit quelqu’un qui n’est pas fait pour cela. Il y a en creux une vertu émergente à la présence de ces abrutis à la Maison blanche.

Edgar Morin a son compte Twitter. La philosophie en 140 signes, qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas tout à fait juste de dire « la philo en 140 signes ». Bien sûr les phrases n’excèdent pas cette longueur. Mais elles ne sont que le support, le véhicule. Le contenu n’est pas réductible à sa taille. C’est une façon comme une autre de promouvoir des modes de pensée. Maintenant, dans le cadre d’un dialogue, à première vue, c’est l’antithèse d’une pensée complexe comme dirait l’autre. Il n’y a pas d’« en même temps » en 140 signes. Ou alors on se retrouve avec ces longs threads absurdes car on essaie de raffiner une opinion sur un support qui ne s’y prête pas. Mais il est possible de faire de la philosophie sur Twitter.

Exemple ?

Mon amie Marilyn Maeso, professeure de philo en Terminale à Bordeaux, a transformé Twitter en espace socratique après avoir observé que la taille moyenne d’une réplique de Socrate dans un dialogue où il essaie de faire accoucher l’autre de son savoir, c’est à peu près 140 signes. Quand le philosophe sort « mais dis-moi mon bon, tu as dit cela mais le penses-tu vraiment ? », ça tient dans un tweet. L’ironie socratique également. Quand un professeur de philosophie veut faire court, il essaie autant que possible de donner à chacun le sentiment que c’est à lui qu’il s’adresse, tout en parlant naturellement à tous et en transmettant une information collectivement audible. Twitter, c’est la même chose, on peut y créer des espaces de dialogues bilatéraux comme autant d’épiphanies. L’intérêt de ces dialogues étant qu’ils sont publics, d’autres personnes peuvent donc s’y référer pour constater qu’il est possible de discuter vraiment.

Vous « trollez » les trolls aussi…

J’adore ! Les gens pensent que quand vous avez une parole publique, vous devenez sourd, qu’une fois dans la lumière, vous ne regardez plus, comme si vous étiez dans un monde parallèle. On me prête une suffisance à l’égard de la chose que je critique quand je réagis sur Twitter. Bon. C’est tout à fait contradictoire. Qui est condescendant ? Celui qui ignore la possibilité du dialogue, qui use de Twitter comme d’un bandeau publicitaire, ou celui qui, péniblement, humblement, fabrique de la discussion avec des gens qui peuvent avoir six abonnés comme 100 000 ?

« Nous ne voyons pas les choses même, seulement les étiquettes qu’on a collées sur elles. »

Vous cherchez systématiquement la contradiction ?

Quand je défends Karl Marx, on me traite de gauchiste dangereux, quand je défends Macron, on me taxe de libéral-je-ne-sais-quoi, quand je m’interroge sur les vegans, on m’accuse d’être un horrible carniste qui mange des enfants… C’est comme le corps du Christ si j’ose dire : si on faisait la somme de toutes ses reliques, il aurait 50 dents et 18 doigts. Et bien, si je comptabilise la totalité des griefs que l’on m’adresse en ligne, je suis un être éminemment contradictoire.

Bon signe, non ?

C’est marrant. En juxtaposant toutes les entreprises d’essentialisation dont je fais l’objet sur Twitter, je suis soudain une chose et son contraire, simultanément. Mais ce spectacle n’est pas seulement drôle, il est intéressant. Il renseigne sur cette tendance humaine, issue du besoin de vivre, selon laquelle nous ne voyons pas les choses même, seulement les étiquettes qu’on a collées sur elles, pour reprendre Henri Bergson. Twitter est un révélateur de cette pathologie humaine, naturelle et compréhensible cela dit.

Twitter est un exemple de démocratie ?

Tout à fait, et de fait un exemple de ce que Tocqueville appelle la tyrannie de la majorité, c’est-à-dire le despotisme du convenable, de l’opinion « qu’il faut avoir ». Cette tyrannie-là, implicite, dont l’empereur est une foule, est extraordinairement puissante. Ce vice interne, propre à la démocratie, Twitter le manifeste de façon spectaculaire, et surtout immédiate ! Voyez ce que Tocqueville pouvait dire de l’abaissement général des âmes à la seconde où elles se rapprochent de leurs gouvernants. Comprendre les phénomènes contemporains, à la lumière de Twitter, me semble fécond.

Vous êtes sur Twitter pour longtemps ?

Tant que j’ai une parole publique. Le jour où elle disparaît parce qu’on m’a trop entendu ou que j’ai autre chose à faire, j’imagine que je n’aurai plus de raison d’y être.