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L’inquiétant boom sur les réseaux des contenus « rigolos » avec des animaux sauvages

Singe, capybara, alligator… L’inquiétant boom sur les réseaux sociaux des contenus « rigolos » avec des animaux sauvages

protectionDans un rapport, le Fonds international pour la protection des animaux alerte sur la mode des contenus viraux mettant en scène des animaux sauvages sur les réseaux sociaux
Emilie Jehanno

Emilie Jehanno

L'essentiel

  • Les vidéos avec des animaux sauvages font des millions de vues sur TikTok, Instagram ou YouTube.
  • Mais pour des associations de défense des animaux, ces contenus normalisent le fait de détenir des animaux sauvages à domicile.
  • Et risquent d’encourager le trafic d’espèces sauvages, quatrième trafic le plus lucratif au monde, après les drogues, les armes et la traite d’êtres humains.

Reconnaîtriez-vous à l’aveugle les écailles de l’alligator, la toison de l’ours ou d’un jeune kangourou ? Dans un de ses formats très viraux, « Guess the Animal », le youtubeur Mr Beast demande à des participants de passer la main à travers la fente d’une boîte - opaque de leur côté, transparente pour le spectateur - et de deviner quel animal ils frôlent. La vidéo, publiée en janvier et vue 397 millions de fois, paraît ludique au premier abord, mais alarme les associations de défense des animaux sauvages.

Le Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw) et l’association Réseaux sauvages constatent une recrudescence de ces contenus avec des animaux sauvages sur les réseaux sociaux : des personnes posent fièrement à côté de tigres ou de lions tenus en laisse, fêtent leur anniversaire avec un capybara sur les genoux, serrent dans leurs bras des louveteaux, exhibent un serval « domestiqué » ou font nettoyer leur voiture par des chimpanzés.

Un singe qui se comporte comme un enfant

Dans un autre style, sur TikTok, l’influenceur et propriétaire d’un zoo près de Dubaï, Nordine, s’affiche avec un jeune chimpanzé de 4 ans, qui agit presque comme un enfant : Kiky porte une couche, ouvre le frigo pour chercher un yaourt ou se promène, vêtu d’un body, en donnant la main à son propriétaire. Contacté par 20 Minutes, Nordine indique que Kiky vient d’un centre de sauvetage en Egypte, qui a fermé. « J’ai tous les permis, il n’y a rien d’illégal. Avant d’être dans ce centre, je ne saurais pas vous dire où il était, mais je pense que quelqu’un l’a importé au marché noir, comme ça arrive ici aux Émirats arabes unis. »

Ses vidéos, qui cumulent parfois 50 millions de vues, permettent aussi de faire la promotion de son zoo, présenté comme un sanctuaire pour les animaux sauvages abandonnés par des propriétaires lassés ou dépassés. « Je ne cherche pas à faire du buzz, affirme Nordine. Ce n’est pas pour gagner de l’argent sur les réseaux sociaux, chose que je pourrais faire très facilement. C’est juste pour aider les animaux. » Selon une enquête de Libération, ce zoo privé très populaire auprès des rappeurs ou influenceurs leur permet de se prendre en photos avec des animaux sauvages, moyennant 250 euros. Nordine le confirme et explique que cet argent est utilisé pour nourrir les animaux.

Dans un rapport publié le 28 avril, le Fonds international pour la protection des animaux met en lumière le lien entre les posts sur les réseaux sociaux, la demande européenne et le trafic d’espèces sauvages. Pour l’ONG, ce type de contenus donne envie aux internautes d’avoir un animal sauvage. Certains l’écrivent d’ailleurs certains en commentaires des vidéos de Kiky et Nono : « J’en veux un, il est trop mignon », « Je veux adopter un bonobo, est-ce possible et légal ? ».

Mise en scène d’animaux sauvages

« Ces contenus normalisent le fait de détenir des animaux sauvages à domicile, banalisent les interactions avec les humains et contribuent indirectement au trafic illégal d’animaux », pointe Eugénie Pimont, chargée de lutte contre la cybercriminalité liée aux espèces sauvages chez Ifaw. En 2025, Anaïs Therond a cofondé l’association Réseaux sauvages et se veut une vigie sur ce type de contenus. « Les influenceurs ont bien compris que la mise en scène d’animaux sauvages sur les réseaux crée beaucoup d’émotions, d’empathie et peut donc augmenter la notoriété et avoir un intérêt lucratif. Avec la professionnalisation du métier, cela a entraîné une accélération de ce phénomène. »

Outre le divertissement, elle distingue d’autres catégories de contenus : les vidéos avec de faux acteurs de la conservation qui vont désinformer sur les animaux sauvages, celles avec des aventuriers qui vont se mettre en scène dans de faux sauvetages sensationnalistes. D’autres vont tirer vers le masculinisme en essayant de combattre un serpent à mains nues. « Cela vient diffuser l’idée que les animaux sauvages peuvent être domestiqués et impacte les représentations, brouille les repères éducatifs et moraux », estime-t-elle.

Des animaux arrachés à leur environnement naturel

Au-delà du contexte de tournage, les associations s’inquiètent des conditions d’obtention des animaux, qui peuvent avoir été arrachés de leur milieu naturel. « Si un singe ouvre la porte d’un frigo pour se servir d’un yaourt, on peut se demander légitimement, a-t-il sa place ici ?, questionne Eugénie Pimont. Et la réponse est forcément non. Le singe doit vivre dans l’environnement naturel où il est né, en groupe, avec les membres de son espèce. »

Ces animaux sont-ils issus du trafic ? Impossible à savoir formellement même si souvent le doute est permis. Le trafic d’espèces sauvages est le quatrième plus lucratif au monde, après les drogues, les armes et la traite d’êtres humains. Il rapporterait entre 7 et 23 milliards de dollars par an, selon un document des Nations unies et d’Interpol sur la criminalité environnementale.

Notre dossier sur la protection des animaux

« Même si ces vidéos donnent l’impression d’être anodines, on peut douter du bien-être de l’animal, poursuit Eugénie Pimont. On ne peut pas poster ce genre de contenus innocemment parce que, derrière, les animaux sont victimes de ces images. » Les associations appellent le public à ne pas liker, partager ou commenter ces vidéos et à signaler les annonces de vente en ligne d’animaux sauvages.