Catastrophes naturelles : « Les animaux sont encore trop peu pris en compte dans les plans de sauvetage et de secours »

INTERVIEW Oubliés car silencieux. Bien qu’ils soient eux aussi en première ligne lors des catastrophes, « les animaux sont rarement intégrés dans les plans d’évacuation et de secours », pointe Cécile Sissler-Bienvenu, d’Ifaw. L’ONG a lancé un programme pour rectifier le tir en Europe

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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Une famille de cerfs erre dans les décombres brûlés à Greenville, en Californie, le 4 septembre 2021.
Une famille de cerfs erre dans les décombres brûlés à Greenville, en Californie, le 4 septembre 2021. — JOSH EDELSON / AFP
  • Qu’ils soient domestiques, d’élevage ou sauvages, les animaux sont impactés de la même manière que les hommes par les catastrophes naturelles ou les conflits.
  • Pourtant, ils sont rarement pris en compte dans la gestion des plans de secours et de sauvetage. En 2005, après l’ouragan Katrina aux Etats-Unis, le Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw) a lancé un programme pour y remédier.
  • Déjà opérationnel dans de nombreux pays, essentiellement dans l’Hémisphère Sud, Ifaw l’a aussi lancé il y a un an en Europe. Cécile Sissler-Bienvenu, qui en a la charge, nous explique pourquoi.

« Je peux dire que vous avez fait un travail exceptionnel car il n’y a pas de victimes, ni parmi les populations, ni parmi les pompiers qui se battent ». Le 20 juillet, à La Teste-de-Buch, en Gironde, Emmanuel Macron rendait hommage aux soldats du feu mobilisés pour combattre les incendies qui ont ravagé 20.800 hectares de forêts dans la région en douze jours.

Céline Sissler-Bienvenu, chargée de programme Secours d'urgence lors de catastrophes et Réduction des risques.
Céline Sissler-Bienvenu, chargée de programme Secours d'urgence lors de catastrophes et Réduction des risques. - @Ifaw

Zéro victime ? C’est sans compter les animaux, sur lesquels les refuges et associations environnementales locales ont cherché à attirer l’attention sur les réseaux sociaux.

Si on comprend bien qu’Emmanuel Macron évoque l’absence de victimes « humaines », le bilan qu’il tire dit beaucoup du manque de prise en compte des animaux dans les plans de gestions des catastrophes, pointe Cécile Sissler-Bienvenu, du Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw). Depuis un an, l’ONG travaille à rectifier le tir en Europe. Elle y a lancé son programme « Secours d’urgence lors de catastrophes et réduction de risques», que chapeaute justement Cécile Sissler-Bienvenu. Elle répond à 20 Minutes.


Les animaux sont-ils toujours les victimes oubliées des catastrophes naturelles, bien qu’ils soient souvent les plus exposés ?

Ils sont en tout cas impactés de la même manière que les personnes, subissent les mêmes traumatismes. C’est une évidence pour les animaux de compagnie et les animaux d’élevage, qui vivent avec nous et sont sous notre responsabilité. Mais c’est vrai aussi pour la faune sauvage. On vient de le voir en Gironde, comme on l’avait vu lors des gigantesques incendies en Australie fin 2019-début 2020, à travers le sort, très médiatisé, des koalas. A chaque fois, il est très difficile de déterminer précisément les pertes de biodiversité. Elles sont considérables lorsqu’on intègre dans le bilan les petits mammifères, les insectes, les batraciens. En clair, tous les animaux qui n’ont pas la capacité de fuir, mais qui sont cruciaux pour la bonne santé des écosystèmes.

Même ceux qui ont pu a priori échapper plus facilement aux flammes ne sont pas sortis d’affaires. Ils peuvent mourir plus loin d’intoxication, se faire écraser plus facilement parce que désorientés, ne pas se remettre de la destruction de leurs habitats… Nous en avons encore trop peu conscience. Bien souvent, les animaux sont des victimes oubliées car silencieuses, trop peu pris en compte dans les plans de sauvetage et de secours.

D’où ce programme « Secours d’urgence lors de catastrophes et réduction de risques » ?

Ce programme n’est pas nouveau. Il s’est structuré aux Etats-Unis en 2005, lors de l’ouragan Katrina, qui avait fait des dizaines de milliers de sinistrés. Les autorités américaines étaient débordées et se sont tournées vers des associations de la protection animale, qui avaient déjà une compétence dans le secours aux animaux. Dont Ifaw. L’idée était de décharger les secours de la partie assistance aux animaux, pour qu’ils puissent se focaliser sur les personnes.

Par la suite, les Etats-Unis ont réactivé à plusieurs reprises cette coalition d’associations, notamment lors d’incendies et d’ouragans qui touchent régulièrement le pays. Et, de son côté, Ifaw a mis sur pied ce programme aujourd’hui opérationnel dans de nombreux pays. Essentiellement dans l’Hémisphère Sud, globalement plus exposé aux catastrophes naturelles et où il manque parfois de pompiers ou d’associations spécialisées dans le secours aux animaux.

Comment marche ce programme ?

Sa partie la plus visible est l’intervention sur le terrain, en zone sinistrée, où nous sommes parfois amenés à aller chercher des animaux avec des équipes dédiées. Mais nous travaillons toujours en concertation avec les autorités locales. Il faut qu’il y ait une demande de leur part et des besoins identifiés pour que nous intervenions. Ensuite, il y a deux cas de figure. Soit nous travaillons aux côtés des secouristes dans un effort commun, eux se concentrant sur les personnes, nous sur les animaux. Soit nous sommes en soutien. Les secours nous amènent les animaux et nous assurons les premiers soins puis l’évacuation vers les structures dédiées, refuges ou autres. Au total, nous pouvons mobiliser jusqu’à une quarantaine de personnes, avec des spécialités très diverses, à travers le monde.

Mais tout ne se limite pas à l’action dans l’urgence. La majeure partie du programme concerne l’après. Nous aidons les populations locales à mieux se préparer à l’avenir, en intégrant leurs animaux dans les plans d’évacuations. Nous le faisons à l’échelle des autorités locales, mais aussi des propriétaires d’animaux *. Ce travail n’est pas vain. Nous l’avons fait à Haïti après le séisme de 2010. Il a permis de former des Haïtiens au sauvetage des animaux, si bien que nous n’avons pas toujours eu à intervenir sur place lors des catastrophes qui ont suivi.

Pourquoi lancer ce programme en Europe ?

Cela nous est paru nécessaire tant le continent risque d’être de plus en plus impacté par les catastrophes. Les sécheresses, les inondations, les incendies, les séismes, mais aussi les guerres, qui n’épargnent pas les animaux. En Europe, le programme est opérationnel depuis un an. Il y a déjà ici, bien souvent, des moyens importants mobilisés dans la sécurité civile et un tissu d’associations de protection animale, dont certaines spécialisées dans le secours. Nous nous attendons donc plus à être en soutien ou dans le conseil.

Quelles ont été les actions menées en un an ?

Une quarantaine d’intervenants Ifaw sont intervenus en marge de la guerre en Ukraine, à la frontière polonaise, entre le 12 mars et le 30 juin. Nous avions notamment une tente au poste frontière de Médyka, sous laquelle nous accueillions les réfugiés qui avaient fui avec leurs animaux de compagnie. Nous faisions des contrôles sanitaires et fournissions le nécessaire – caisses et gamelles de transports notamment – pour la suite de leur voyage. Deux de nos vétérinaires, ukrainiennes, sont venus en appui des autorités polonaises à la gare ferroviaire de Pzremysl. Toujours pour accueillir les animaux de compagnie, les vacciner contre la rage, les pucer, leur établir un carnet de santé temporaire… Au total, l’opération a permis d’aider près de 5.000 animaux.

Il s’agit de la seule intervention sur le terrain, en Europe, pour l'instant. En parallèle, nous avons apporté des subventions d’urgence à des associations locales de secours aux animaux intervenant sur des catastrophes. Notamment une en Allemagne, lors des inondations de l’été dernier, qui lui a permis d’acheter un quad pour atteindre des zones difficiles d’accès. Nous avons fait de même avec une association sicilienne après les  inondations d’octobre dernier. C’est un autre volet de notre programme, pour lequel les associations peuvent nous contacter via l’adresse europedisasters@ifaw.org

Auriez-vous aimé qu’on fasse appel à vous lors des récents incendies en France ?

Nous avons tout juste un an en Europe, et avons encore besoin de nous faire connaître. Mais je suis persuadée que nous pouvons apporter notre aide. Au moins pour élaborer une gestion plus structurée du secours aux animaux lors des catastrophes, qui ne repose pas uniquement sur la solidarité des particuliers, même si c’est très louable.

Là encore, on ne part pas de zéro en France. En novembre, la loi Matras, qui encadre le fonctionnement de la sécurité civile, a même été modifiée pour intégrer le secours aux animaux dans la mission des pompiers. Auparavant, le texte disait qu’ils devaient porter secours aux personnes, aux biens et à l’environnement, dans cet ordre. Les animaux ont été rajoutés en deuxième position. Il faut désormais mettre en pratique cette nouvelle philosophie. Il reste beaucoup à faire, mais ça avance. Le 2 juillet, nous participions par exemple aux premières journées du secours animalier organisées par  le Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) de Moselle, avec qui nous sommes en partenariat depuis un an et demi.