Qui sont les «lurkers», ces membres influents qui forment la majorité silencieuse d'Internet ?

ANONYMES Sur Twitter, Facebook ou Pinterest, ces internautes se connectent souvent et s'intéressent aux contenus, sans pour autant poster leurs propres messages...

Lucie Bras

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Google presente au musée d'Orsay le Google Art Project, en 2012.

Google presente au musée d'Orsay le Google Art Project, en 2012. — M.ASTAR/SIPA

Il est là, tout près, mais ne laisse aucune trace de son passage. Il lit votre tweet, rit à vos blagues mais vous ne le saurez jamais. Le lurker fait partie du public silencieux d’Internet. Cet internaute a longtemps été considéré comme inutile. Jusqu’à ce que des scientifiques s’intéressent au phénomène, et reconnaissent finalement la puissance de cette majorité silencieuse.

Êtes-vous un lurker ? De l’anglais « lurk », « se cacher », le lurker est cet internaute qui utilise les réseaux sociaux régulièrement sans y laisser de trace, il s’intéresse à un sujet sans jamais prendre part à la conversation. Le lurker ira par exemple lire les critiques d’un film après l’avoir vu pour avoir les points de vue d’autres internautes. Il ira sur un forum dédié à un jeu vidéo qui l’intéresse pour se tenir informé des dernières actualités mais n’écrira jamais à la communauté. Il se connectera souvent sur la messagerie de son entreprise, sans jamais poster de message à son tour.

Un posteur en puissance

La raison de ce mutisme ? Elles sont nombreuses, et varient en fonction des internautes. « Le lurker n’intervient pas pour différentes raisons : il manque de temps, il n’est pas en recherche de reconnaissance ou encore craint de s’exposer et de perdre son anonymat », explique Julien Falgas, docteur en sciences de l’information et de la communication et chercheur correspondant au Centre de recherche sur les médiations de l’université de Lorraine.

On ne va pas se mentir, on a tous un peu une âme de lurker en nous. Mais même quand il ne dit rien, le lurker contribue à l’équilibre du Web. Rien que ça. « Dans un premier temps, on a vu le lurker comme un passager clandestin », explique Julien Falgas. « On estimait que la communauté risquait de mourir, faute de contributions. »

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Bulle du filtre

Le terme lurker n’est pas nouveau, mais il prend de l’ampleur depuis que des chercheurs s’intéressent à leur utilité. Ces internautes silencieux sont bien plus que des voyeurs anonymes. « Il ne laisse pas de traces faciles à repérer, mais, sans lui, la communauté n’aurait pas le même retentissement », ajoute Julien Falgas. « Il est parfois en contact avec d’autres membres de la communauté en off, il va contribuer à faire circuler les idées de manière différente. »

Les chercheurs vont même jusqu’à considérer le lurker comme un antidote à la pensée unique d’Internet : « Il est en contact avec des autres sphères dans lesquelles il diffuse ces idées. On ne voit pas les circulations qui sont à l’œuvre, mais il est une sorte d’obstacle à cette bulle du filtre. »

L’absence de trace numérique rend difficile l’estimation du phénomène. On peut apprécier la présence de cette audience silencieuse par défaut, comme sur les statistiques de ce tweet, posté par l’auteur de cet article. L’écrasante majorité des 503 personnes qui ont vu le tweet n’ont pas réagi publiquement. Pourtant, ils font partie du public de ce message et le relaieront peut-être ailleurs.

Les lurkers sont parmi nous.
Les lurkers sont parmi nous. - Capture d'écran

Robert Blair Nonnecke, qui a rédigé une thèse sur le sujet, estime cette population entre 50 et 90 % de la totalité des membres d’un réseau. Parmi les réseaux sociaux, Facebook ne s’en sort pas trop mal, avec environ un lurker sur cinq. Il faut dire que le site multiplie les innovations pour maximiser les possibilités de participation, afin de récolter toujours plus de données. Prends garde, Facebook : la popularisation du terme lurker montre qu’il n’y a pas besoin de produire des données pour exister sur Internet.