Emma Stone (robe bleue), dans «La La Land».
Emma Stone (robe bleue), dans «La La Land». - SND

Imaginez que vous vous retrouviez en garde à vue, interrogé par deux policiers limite nervous breakdown. Alors que vous vous demandez ce qu’ils ont à vous reprocher, ils vous présentent une vidéo accablante… dans laquelle vous dites que si vous avez bien aimé La La Land, vous avez trouvé l’intrigue mollassonne au milieu. Un crime !

Ce scénario est celui d’un sketch diffusé ce week-end dans le Saturday Night Live. S’il force évidemment le trait, il part d’un constat : il semble inconcevable pour beaucoup que La La Land, qui sort ce mercredi et semble promis à une razzia aux prochains Oscars, récolte autre chose que les coups de cœur des spectateurs.

Le risque d’être déçu face au chef-d’œuvre annoncé

« Impossible de pas adorer ce film », affirme d’ailleurs en lettres gigantesques l’affiche, citant Le Parisien. « Le meilleur film de l’année », proclame une autre en paraphrasant Première. De quoi effectivement se demander si on ne risque pas de finir aux violons si l’on émet la moindre réserve sur cette comédie musicale portée par Emma Stone et Ryan Gosling.

« Matraquer autant en amont de tels messages est une stratégie assez classique, qui vise à la rentabilité immédiate, pour engranger le maximum d’entrées dès les premières semaines, souligne François Barge-Prieur, critique aux Fiches du cinéma. Mais on finit par ne plus voir l’affiche, seulement ce qu’on est censé en penser. Quand on vous annonce un chef-d’œuvre qu’il faut absolument voir, il y a de forts risques d’être déçu, ce n’est pas vraiment le meilleur moyen de se préparer à apprécier un film. »

La La Land est effectivement le genre d’œuvre qu’il vaut mieux découvrir les yeux et les oreilles grand ouverts en se laissant simplement happer par les couleurs et la musique, plutôt qu’après avoir été assommé par les éloges en lettres capitales qui s’étalent sur les posters.

« Si vous n’avez pas vu le film dont tout le monde parle vous risquez d’être marginalisé »

Laurent Juiller, universitaire spécialiste du cinéma et auteur de Qu’est-ce qu’un bon film ? (éd. La Dispute) ne croit pas à l’effet miracle du matraquage publicitaire. « On aurait tort de relayer l’idée selon laquelle le spectateur obéit aux injonctions des affiches. Même si elles lui donnent un ordre, le public reste libre. Certains refusent d’aller voir les films qu’il faudrait aller voir pour rester dans le coup et s’en vantent, mais pour d’autres, qui ne sont pas moins cultivés ni intelligents, cela peut-être une situation inconfortable. Car, il est vrai que si vous n’avez pas vu le film dont tout le monde parle, vous risquez d’être marginalisé. »

Et si l’on est mitigé sur un film que tout le monde dit adorer, cela fait-il de nous une personne sans goût ? « Bien sûr que non, sourit Laurent Juiller. Mais cela va être plus facile d’assumer votre opinion face à vos proches, que dans un cadre social plus large, d’autant plus s’il y a un enjeu. Qu’il soit, par exemple, d’ordre amoureux – on se construit une personnalité pour plaire à la personne que l’on veut séduire – ou professionnel – quand on travaille dans le monde de la culture ou de l’enseignement, dire que l’on n’aime pas tel ou tel réalisateur peut ne pas très bien passer. »

Il serait donc possible de ne pas adorer La La Land… « Evidemment. Déjà, tout le monde n’est pas sensible aux comédies musicales, avance Sylvain Zimmermann, responsable culture à RTL.fr. Deuxièmement, les spectateurs peuvent aussi se faire une idée fausse du film qui est parfois présenté comme un feel good movie, avec une imagerie colorée, joyeuse, alors qu’il s’agit d’une œuvre intime, profonde, et mélancolique. » Bon, ça rassure… « Mais pour l’essentiel, je vois mal comment ne pas succomber au charme du film… »

« Aujourd’hui, il n’y en a que pour les avis tranchés, sans nuance »

Et nous y revoilà ! La La Land aurait la capacité à séduire n’importe qui, sans exception ! Christophe Narbonne, journaliste à Première, lui, est quand même prêt à parier que « des spectateurs seront déçus, eu égard à cet engouement spectaculaire, car le clivage critiques-public est toujours marqué. » François Barge-Prieur concède qu’il connaît des confrères qui, « en off, ont dit qu’ils n’avaient pas tant aimé que ça. Mais les critiques publiées jusqu’à présent doivent refléter l’avis des comités de rédaction et La La Land est un film qui plaît. »

Et la plume des Fiches du cinéma d’ajouter : « Les spectateurs ne ressortiront pas de la salle en disant que c’est nul, mais aujourd’hui, il n’y en a que pour les avis tranchés, ce qui empêche d’émettre des nuances. Le discours passe dans le domaine de la passion, c’est le langage Facebook, celui de la punchline la plus courte possible. Ça ôte toutes les armes pour décortiquer le film. » Vous y repenserez quand vous vous ferez menotter pour avoir bâillé au milieu de La La Land.

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