Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
Le gros retour de hype de l’architecture tant décriée de La Grande-Motte

Le gros retour de hype de l’architecture tant décriée de La Grande-Motte

STYLéOn a longtemps dit (ou cru) que la station balnéaire, dessinée par Jean Balladur en 1965, était moche. Aujourd’hui, elle revient en grâce
Nicolas Bonzom

Nicolas Bonzom

L'essentiel

  • L’architecture de La Grande-Motte, imaginée par Jean Balladur dans les années 1960, à la demande du Général de Gaulle, a longtemps été moquée.
  • Pourtant, aujourd’hui, la station balnéaire bénéficie d’un retour en grâce, grâce à un travail de titan, mené depuis près de quinze ans par la commune.
  • Aujourd’hui, son image a changé et elle est même montée en gamme.

La Grande-Motte (Hérault) n’a longtemps été, aux yeux de nombreux Français, qu’un tas de béton, où s’entassaient, chaque été, juillettistes et aoûtiens. Jusqu’au début des années 2010, on trouvait particulièrement moche son architecture, héritée des années 1960 et 1970. Pourtant, aujourd’hui, la station balnéaire, star du littoral héraultais, rayonne. Et ses pyramides, longtemps moquées, sont devenues des classiques, sur Instagram. Un retour en grâce qui n’a rien d’un hasard : depuis quinze ans, à La Grande-Motte, on se bat pour que l’image de cette commune change. Et ça n’a pas été facile. 20 Minutes a interrogé ceux qui ont porté ce projet pharaonique, pendant près de quinze ans.

Mais d’abord, petit retour en arrière. Cette station balnéaire pas comme les autres est sortie d’un marécage, à la fin des années 1960, à la demande du général de Gaulle, qui souhaitait aménager le littoral languedocien, pour tenter d’enrayer la fuite des touristes vers l’Espagne. C’est l’architecte Jean Balladur, le cousin de l’ancien Premier ministre, qui est chargé, à l’époque, de dessiner La Grande-Motte. Il en fait une cité ultra-moderne, et très (trop ?) en avance sur son temps : de l’ombre partout, des cheminements piétons et cyclistes à profusion, la voiture reléguée à l’entrée de la ville… Une « utopie réalisée », confie Thomas Blancart, directeur associé de Temaprod, un cabinet spécialisé dans la valorisation patrimoniale, et qui fut, au début de sa carrière, chargé de promouvoir l’architecture de La Grande-Motte, à l’Office de tourisme de la commune.

« C’était, à l’époque, un Ovni, qui ne rentrait dans aucune case »

Mais rapidement, l’architecture de Jean Balladur est décriée. « C’est une œuvre architecturale avant-gardiste, explique Thomas Blancart. Elle n’est ni moderne, ni post-moderne, si on reprend les termes qu’utilisent les historiens de l’architecture. C’était, à l’époque, un Ovni, qui ne rentrait dans aucune case. Quand La Grande-Motte est sortie de terre, les propres pairs de Jean Balladur, ses camarades architectes, l’ont critiqué. A l’époque, dans la presse, on disait que c’était « l’exemple de ce qu’il ne fallait pas faire », que c’était « un exemple de béton et de bêtise ». Sarcelles-sur-Mer, quoi. »

Au début des années 2010, persuadées de disposer d’un patrimoine injustement méconnu, la mairie et l’Office de tourisme de la Grande-Motte, sous la baguette de Stephan Rossignol (LR), maire depuis 2008, entament un long processus, pour que l’on voie cette station balnéaire autrement. Car, selon un sondage commandé par l’hôtel de ville, à l’époque, à un prestigieux institut, tout le monde, ou presque, connaissait cette station de l’Hérault, mais près de 40 % en avaient une image plutôt négative. Dans la tête d’un bon tiers des Français, La Grande-Motte était un monstre de béton, bardée de cages à lapins où on passait l’été. « On n’a rien sans rien, ce fut une politique de longue haleine », souligne Stephan Rossignol (LR), maire de La Grande-Motte depuis 2008.

La Grande-motte, vue du ciel, en 2015.
La Grande-motte, vue du ciel, en 2015. - ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA

« Il a fallu quatre ou cinq décennies pour comprendre la vision de Balladur »

« Le défi était difficile, confirme Jérôme Arnaud, le directeur de la station depuis douze ans. Il fallait démontrer que cette image ne correspondait plus à la réalité. » Car, cinquante ans après les critiques acerbes contre Jean Balladur, « son œuvre était arrivée à maturité », poursuit-il. « Quand on regarde les photos de La Grande-Motte dans les années 1970 ou 1980, les arbres font 50 centimètres ou 3 mètres de haut, on ne voit que le béton. Aujourd’hui, ils font 15 à 20 mètres de haut. Forcément, le paysage change. Il faut rendre hommage à l’architecte, qui avait cette vision, dès le départ. Il a fallu quatre ou cinq décennies pour que l'on comprenne sa vision. C’est ça, être visionnaire. » La Grande-Motte, trop bétonnée ? C’est faux, complète Thomas Blancart. C’est « l’une des villes les plus vertes d’Europe, assure-t-il. 70 % de l’emprise de la commune, ce sont des zones végétales. Quand vous arrivez à La Grande-Motte, vous entrez dans une forêt. »

Comme bien d’autres créations du XXe siècle, « il a fallu du temps, à l’architecture de la Grande-Motte, pour qu’elle arrive à maturité. Et pour qu’on ait suffisamment de recul, pour la juger », poursuit ce spécialiste de la valorisation patrimoniale. En 2010, le ministère de la Culture aidera la commune dans sa quête, en lui décernant le label Patrimoine du XXe siècle, qui visait à mettre en lumière des réalisations du siècle dernier. « Ce fut une bascule, assure Thomas Blancart. Le ministère de la Culture a dit à La Grande-Motte "Vous avez un ensemble architectural majeur, et on vous propose de labelliser non pas un édifice ou un quartier, mais toute la ville". Et ça, c’est reconnaître que l’ensemble de la ville est une œuvre d’art. Tant qu’un patrimoine ne spécifie pas son caractère, il n’existe pas. Dès lors que ce label a été attribué, soudain, les gens ont commencé à s’interroger sur cette architecture qu’on ne regardait pas. Tout le monde ne s’intéressait qu’à la mer. »

L'un des immeubles-stars de La Grande-Motte (Archives).
L'un des immeubles-stars de La Grande-Motte (Archives). - Chris Hellier / Rex Fea/REX/SIPA

« Vous imaginez, le changement ? »

Pour amplifier les retombées de ce prestigieux label, la commune a « retiré ses lunettes avec un filtre touristique, pour chausser des lunettes avec un filtre culturel, explique Jérôme Arnaud. Il y avait, à l’époque, environ 200.000 euros par an d’achats d’espaces publicitaires, pour promouvoir la station. On a tout arrêté. » La commune a choisi de donner la parole à des universitaires, pour qu’ils planchent sur l’architecture de Jean Balladur. Mais, surtout, à des artistes, pour qu’ils utilisent la ville comme un terrain d’expression, à des designers, pour qu’ils imaginent du mobilier, inspiré par les formes de la station… Ou à des photographes, pour qu’ils révèlent la beauté de La Grande-Motte. « Pendant des années, à la Grande-Motte, les photographes ne photographiaient que la mer, poursuit Thomas Blancart. Au début des années 2010, quand ce changement s’est opéré, Jérôme Arnaud a demandé aux photographes de se retourner, et de photographier l’architecture. Vous imaginez, le changement ? Prenez des brochures de La Grande-Motte des années 1980 et 1990, et celles d’aujourd’hui, c’est le jour et la nuit. »

Ces artistes, « on ne leur a rien demandé, on ne leur a rien imposé, précise le directeur de la station. Et pourtant, ils ont tous trouvé La Grande-Motte inspirante. Ce fut bénéfique pour nous. Notamment auprès des médias. » Jérôme Arnaud se souvient notamment d’une journaliste de Télérama, qui, venue visiter La Grande-Motte pendant quatre jours, a refusé d’être accompagnée, dans son travail, par les services de la ville. « On tremblait un peu, je ne vous le cache pas, confie-t-il. Quelques semaines plus tard, Télérama est sorti, avec, en couverture, "Qui a dit que La Grande-Motte était moche ?" Ce jour-là, on s’est dit que notre combat avait une chance de marcher… On était dans le vrai. »

La dernière trouvaille de La Grande-Motte : un moule à gâteaux en forme d'immeuble de la station.
La dernière trouvaille de La Grande-Motte : un moule à gâteaux en forme d'immeuble de la station. - S. Rocoplan

Un si grand soleil « montre dans son générique la grande pyramide »

Le regain d’intérêt pour la culture des seventies fut le dernier petit coup de pouce dont a bénéficié la commune. Entre 2010 et 2020, l’image de La Grande-Motte a changé. « De nombreuses revues s’intéressent, régulièrement, à la Grande-Motte, détaille le maire. Et nous avons, aussi, beaucoup de tournages. Un si grand soleil, qui, tous les soirs, sur France 2, montre dans son générique la grande pyramide. Ou des clips ou des shootings, devant nos immeubles… C’est la preuve que notre architecture est devenue attractive. »

NOTRE DOSSIER SUR L'ARCHITECTURE

Et la station balnéaire héraultaise est même montée en gamme, jusqu’à devenir la plus chic du littoral héraultais : 70 % des chambres d’hôtels sont des quatre étoiles, et deux des quatre Cinq étoiles du département de l’Hérault sont à La Grande-Motte. Mais la commune ne baisse pas pour autant la garde, et multiplie les initiatives, pour que l’on cause d’elle. Dernièrement, elle a même imaginé un moule à gâteaux (oui, oui), sur le modèle d’Eden, l’un de ses immeubles les plus célèbres, pour que de grands chefs pâtissiers s’en emparent, et créent des entremets… en forme de La Grande-Motte.