JO d’hiver 2026 : Risque-t-il vraiment de n’y avoir « aucun esprit olympique » à Milan-Cortina avec ces sites éclatés ?
Une cérémonie, quelle cérémonie ?•A l’image de la cérémonie d’ouverture dispersée vendredi entre quatre lieux très éloignés, les Jeux olympiques de Milan-Cortina essuient déjà de vives critiques de la part des athlètes en raison de leur configuration inédite à sept clusters distinctsJérémy Laugier
L'essentiel
- Les JO d’hiver de Milan-Cortina 2026 ont officiellement été lancés vendredi soir avec la cérémonie d’ouverture, au stade San Siro de Milan. Ou plutôt les cérémonies d’ouverture, puisque les sites de Cortina d’Ampezzo, Livigno et Predazzo, accueillaient dans le même temps des centaines d’athlètes.
- Cet étrange défilé olympique organisé simultanément dans quatre lieux distincts a particulièrement mis en exergue la configuration inédite de ces Jeux (du 6 au 22 février), en raison des sept clusters éloignés retenus.
- Certains athlètes, à commencer par le skieur suisse Marco Odermatt, ont déjà critiqué cette semaine ce choix italien, estimant qu’il n’existe à Bormio « quasiment aucun esprit olympique ».
De notre envoyé spécial à Cortina d’Ampezzo,
« Aviez-vous déjà vu un défilé d’athlètes se déroulant simultanément sur plusieurs sites ? Nous vous avions dit que l’histoire allait s’écrire, et la voici. » Dès sa cérémonie d’ouverture vendredi soir, l’organisation des JO d’hiver de Milan-Cortina 2026 a pleinement assumé son identité sur les réseaux sociaux. A savoir un statut de Jeux olympiques les plus éclatés de l’histoire, en sept sites distincts. Si les spectateurs peuvent envisager de basculer entre Tesero et Predazzo, entre Livigno et Bormio, voire entre Cortina d’Ampezzo et Anterselva, il faut être sacrément motivé pour tenter d’autres combos de clusters italiens jusqu’au 22 février.
A titre d’exemple, plus de 350 km et 4 heures de route séparent Milan et Cortina, les deux villes fortes de ces Jeux. La vitesse des trains transalpins et les routes de montagne étant ce qu’elles sont, il nous a fallu pile 15 heures mardi pour rejoindre le site de biathlon d’Anterselva-Antholz depuis Lyon (765 km). Comme quoi finalement, ils étaient presque à portée de main, ces JO de Pékin 2022…
Un accès limité au défilé de Cortina d’Ampezzo
Pas rancuniers et encore (à peu près) frais, on était curieux de découvrir cette atypique formule de cérémonie d’ouverture partagée entre le mythique stade San Siro de Milan et des spots bien moins clinquants à Livigno, Predazzo et Cortina d’Ampezzo, l’unique option pour nous. De ce grand soir attendu dans la riche station de ski des Dolomites, on retient surtout la déception de nombreux locaux et touristes ne bénéficiant pas de l’indispensable QR code (gratuit mais limité en nombre) donnant accès à la piazza Angelo Dibona. Ils ont été contraints de s’entasser dans les ruelles voisines, ou d’opter pour le fan village, avec initiation au curling et jeu de ski en réalité virtuelle.
Qu’ils se rassurent, hormis le tardif défilé des athlètes présents, cet accès « privilégié » leur aurait juste permis d’un peu mieux suivre sur un écran géant la seule véritable cérémonie from Milano. Visiblement, notre porte-drapeau tricolore Clément Noël n’a pas été plus emballé que nous de suivre à distance les prestations de Mariah Carey, Laura Pausini et Andrea Bocelli, qui ont comme principal point commun d’avoir vécu leur prime artistique trente ans plus tôt.
Clément Noël attend encore une cérémonie à Livigno
« Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir vécu une cérémonie olympique, il faut l’avouer, glisse depuis Livigno le tenant du titre en slalom. Il y a eu beaucoup d’attente puis j’ai vécu un défilé avec un drapeau, ce qui est déjà magnifique. J’espère pouvoir vivre de grosses cérémonies dans de gros stades, avec plein de gens. Mais là, pour la logistique, c’était pratique de pouvoir faire ça à Livigno. » D’autres athlètes olympiques n’ont pas attendu cette bizarrerie de quadruple lancement de Jeux pour tacler le format inédit choisi par le comité d’organisation italien.
On pense surtout au skieur Marco Odermatt, parmi les favoris de la descente de ce samedi (11h30). Conscient de l’enjeu d’une « approche raisonnable et durable » pour des JO d’hiver, le Suisse de 28 ans regrette toutefois de voir les épreuves masculines de ski alpin être isolées à Bormio. « Les Jeux olympiques sont très rares au cours d’une carrière donc je pense que ça devrait être quelque chose de plus spécial, a-t-il enchaîné face aux médias. Il n’y a pratiquement aucun esprit olympique ici. »
Émilien Jacquelin confie déjà sa « frustration »
Et bim, un tacle les deux pieds salement décollés avant même le vrai début de ces Jeux. Le principal reproche déjà formulé concerne avant tout les skieurs alpins masculins, seuls à Bormio, où ils finiront toutes leurs épreuves avant de voir le ski alpinisme prendre le relais les 19 et 21 février. Mais aussi les biathlètes, isolés du monde olympique à Anterselva. Dans les deux cas, cette quinzaine passée sur un spot emblématique de leur calendrier annuel laisse forcément la sensation d’une étape de Coupe du monde +++.
Émilien Jacquelin, qui sera remplaçant sur le relais mixte de biathlon dimanche, a été complet sur le sujet devant la presse jeudi : « D’un côté, il y a 200.000 personnes qui sont attendues sur la quinzaine au biathlon et ça va être quelque chose de grandiose. Mais on n’est pas sur un village olympique, et on n’a pas cette possibilité de vivre avec des athlètes d’autres disciplines ». L’Isérois de 30 ans poursuit sa démonstration.
« Pour moi, c’est une frustration parce que sur des JO, on se sert de cette énergie qu’on peut avoir avec l’ensemble de l’équipe de France olympique, pour tous se tirer vers le haut. A Pyeongchang, je me rappelle m’être levé tard et voir nos amis skieurs alpins partir ou revenir de leur compétition. On échangeait et ça donnait une émulation collective. Ici, cette émulation passera surtout par les réseaux sociaux et par la télé. Tant qu’il n’y a pas cette effervescence, j’ai l’impression qu’on a de gros Championnats du monde. »
En Asie, « le public n’y connaissait pas grand-chose »
La magie des Jeux semble encore loin, à en croire Émilien Jacquelin. Pourtant, si la patinoire de Milan n’était pas complètement prête pour le début du tournoi féminin de hockey sur glace jeudi, et si le téléphérique Apollonio-Socrepes de Cortina d’Ampezzo pose toujours problème, l’enthousiasme est de mise pour certains athlètes, guère fans du triptyque Sotchi 2014-Pyeongchang 2018-Pékin 2022.
« Ce retour près de chez nous fait du bien, avoue le fondeur Richard Jouve. Lors des éditions en Asie, le public n’y connaissait pas grand-chose aux sports d’hiver. Il n’y avait pas vraiment d’ambiance. Là, on sera dans un univers de connaisseurs. »
Un retour à « la maison » Alpes quand même apprécié
La skieuse acrobatique Marielle Berger Sabbatel (35 ans) a le même sens des priorités que lui : « Ces JO éclatés en plusieurs clusters, ça n’est évidemment pas idéal. Mais pour nous, les Alpes, c’est la maison, c’est là où on a appris à skier, où on a grandi. Ça a clairement été un critère qui m’a poussée à tenir jusqu’à ces Jeux 2026. Le plus important selon moi, ça reste de pouvoir s’exprimer sur le meilleur terrain de jeu, et retrouver les Alpes fait partie de la magie des JO d’hiver ».
Notre dossier sur les JO d'hiver 2026L’élan de critiques qui prend (déjà) forme depuis quelques jours sera scruté de près par Edgar Grospiron et les organisateurs des JO 2030 en France, où la problématique d’éloignement des sites s’annonce presque aussi forte. Le slalomeur Steven Amiez conclut : « Il faut vivre avec son temps. L’Italie s’appuie sur des infrastructures existantes, c’est intelligent économiquement. Et par rapport aux éditions précédentes des Jeux, c’est un pas en avant aussi pour l’écologie et pour l’avenir. Pour moi, c’est la voie à prendre, sur les JO 2030 comme pour la suite ». RIP le grand village olympique d’hiver.



















