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Comment expliquer la fracture entre les clubs et leurs supporters ?

Ligue 1 : Comment expliquer la fracture entre certains clubs et leurs supporters ?

FOOTBALLCes dernières semaines, de nombreux conflits ont éclaté au grand jour entre certains clubs de Ligue 1 et Ligue 2 et leur supporters, et ce moins d'un an après le retour du public dans les stades
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • L’absence des supporters dans les stades s’était fait tristement sentir au moment où la pandémie de Covid-19 a frappé le monde.
  • Un an après leur retour, pourtant, de nombreux incidents ont éclaté un peu partout en France cette saison.
  • Dans certains clubs comme le PSG, Lyon, Lille ou Nancy, ceux-ci n’hésitent plus à crier leur colère contre des politiques sportives qu’ils jugent nocives.

L’excitation des retrouvailles n’aura pas fait long feu. Après près de deux ans de pandémie, de confinement et de match à huis clos, on avait des guilis dans le ventre à l’idée de retrouver le public et les supporters dans les stades. Pourtant, huit mois plus tard, la fête est finie. S’il reste encore des clubs où les relations entre l’équipe et les fans sont au beau fixe, de Rennes à Marseille en passant par Strasbourg et Lens, on a rarement vu autant de bazar un peu partout ailleurs dans l’hexagone. Avec, en point d’orgue, la 34e journée, qui aura vu quatre matchs émaillés d’événements plus ou moins problématiques en tribune.

Grève des encouragements et banderoles incendiaires contre les joueurs à Lille, célébration du titre dans leur coin par les ultras du PSG contre Lens, interruption du match Sainté-Monaco pour un anniversaire des Green Angels fêté à coup de fumis et de feux d’artifice, embrouille hallucinante entre le Virage Nord lyonnais et un Karl Toko-Ekambi trop chambreur… Servez-vous, il y a l’embarras du choix. A l’étage inférieur, on peut aussi évoquer l’arrêt du match à Nancy après que des supporters ont jeté des projectiles sur la pelouse pour protester contre la situation catastrophique du club, d’ores et déjà relégué en National et en grande difficulté économique.

Situations au cas par cas ou tendance générale ?

Pour tout vous dire, on voudrait prendre le sujet par le bon bout qu’on ne saurait comment s’y prendre tant les situations varient d’un club à l’autre. A Paris, par exemple, le problème ne date pas d’hier (et pas non plus du fiasco face au Real comme semblent le croire, à tort, les joueurs du PSG), le CUP étant en guerre à la fois contre la politique sportive globale du club et l’incapacité des joueurs à proposer la moindre identité collective sur le terrain. A Lyon et Lille, ça gueule surtout contre des résultats loin des aspirations du début de saison.

« On observe une tendance au niveau des clubs qui ont été repris par des fonds d’investissement ou des fonds de pension et qui ont une vision du foot et une gestion diamétralement opposées aux valeurs et aux principes que peuvent avoir les supporters, recadre Killian Valentin, porte-parole de l’Association nationale des supporters (ANS). Par contre, on n’observe pas une réelle tendance générale par rapport à ce qui s’est passé un peu partout dans les tribunes le week-end dernier. Chaque situation est différente selon le contexte, les contestations se font sur des points spécifiques et par rapport à un ressenti et un vécu local. Il faut traiter ça au cas par cas. »

Fort de son expérience sur la question du supportérisme, Nicolas Hourcade met aussi en garde contre la tentation de faire des ces événements récents « des généralités ». Il constate en revanche « une tendance de fond depuis le début du XXIe siècle avec les transformations financières du football. »

« Depuis 20 ans, on assiste à des conflits récurrents entre les supporters et les clubs au sujet de la manière de voir le football et de percevoir l’organisation d’un club, sa gestion, détaille le sociologue à l’Ecole centrale de Lyon et membre de l’Instance nationale du supportérisme. La spécificité, cette saison, c’est qu’on avait un peu oublié ça avec les quasi deux années qu’on vient de passer à huis clos. En ce sens, la contestation s’était un peu invisibilisée. Pourtant, les supporters sont encore plus persuadés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient avant le confinement de leur importance, ils se sentent encore plus légitimes à revendiquer des choses s’ils estiment que leur club prend une mauvaise direction. »

Une absence de dialogue problématique

Plus les années passent, plus le fossé semble se creuser entre les fans et leurs dirigeants. Avec, partout, un dénominateur commun : le manque de dialogue. A Lyon, Jean-Michel Aulas tente coûte que coûte de maintenir un lien avec les leaders des virages, mais il est bien le seul. A Paris, la ligne est totalement rompue entre les deux partis. « La direction elle est aux abonnés absents, on n’a aucun retour du club, nous explique un proche du Collectif Ultras Paris. Quand il y a une grève et des revendications, normalement on négocie et on essaye d’en sortir par le haut. Là, comme le club fait le mort, rien ne bouge, la situation est totalement figée. »

De l’avis de Killian Valentin, c’est ce silence radio qui explique en partie cette fin de saison houleuse : « Les supporters ne demandent pas les pleins pouvoirs comme on a pu l’entendre ici ou là, juste un peu de considération, d’écoute et donc de dialogue. A force de ne pas être entendu ou d’être mis de côté, leur seul moyen d’action c’est de taper du poing sur la table. Ça se comprend et se respecte à partir du moment où s’est fait de manière non-violente ».

Notons de surcroît que la surdité ne frappe pas que les dirigeants. Les joueurs aussi, au moins dans les grands clubs, donnent l’impression de vivre dans une bulle les empêchant de comprendre les doléances et les colères - légitimes ou non - de leurs fans. Après une saison aussi médiocre du côté de l’OL, comment comprendre par exemple le geste de Karl Toko-Ekambi au pied du virage nord, si ce n’est par une déconnexion totale par rapport à ce que ressentent les supporters ? A Paris, les joueurs semblent persuadés que le silence des ultras ne tient qu’à l’élimination en C1 contre le Real et ils n’hésitent plus désormais à s’en plaindre devant les médias.

Deux camps qui ne se comprennent plus

« Il y a un réel quiproquo au PSG, note Nicolas Hourcade. La critique est beaucoup plus large, elle porte sur la politique sportive du club, sur la logique même du développement du club et sur l’empilement de stars qui ne fait pas une équipe. Et ça, de fait, il n’y a pas que les ultras qui le pensent et qui le disent, c’est quelque chose qui est audible. Réduire leur contestation au fait que ce sont des enfants gâtés, c’est omettre l’ampleur des problématiques qu’ils mettent en avant. »

Dans un précédent article sur le sujet, Jérôme Alonzo s’attristait de voir ce fossé géant se creuser avec le temps : « Avant, on avait encore ce côté humain, relativement proches des supporters. On laissait la place au dialogue, on essayait de comprendre la contestation, d’aller discuter avec eux après les matchs. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. C’est pour ça aussi que les gens se retrouvent parfois moins dans ces gars-là, parce qu’ils semblent très, très loin d’eux. Et cette distance a clairement nourri la contestation actuelle. »

Cependant, entendons-nous sur un point : il ne s’agit pas d’un problème manichéen avec, d’un côté, les gentils supporters et, de l’autre, les méchants dirigeants et joueurs. Certains comportements dans les tribunes ont d’ailleurs été pointés du doigt, à Lille ou Saint-Etienne notamment, où les supporters sont accusés en interne de marquer contre leur camp alors que s’annonce une fin de saison délicate. Il ne s’agit pas non plus de dire, comme l’explique Hourcade, « que ce sont les supporters qui doivent dire aux joueurs et aux dirigeants ce qu’il faut faire. »

« Mais la compréhension réciproque facilite la désescalade des tensions, conclut-il. A partir du moment où on accepte l’idée que les supporters sont des acteurs majeurs de la vie d’un club - et sur cette question, il y a désormais un très large consensus - il faut ensuite réfléchir aux modalités de leur implication et aux cadres à fixer concernant leur champ d’action. » Pour cela, encore faut-il se mettre autour d’une table et se parler.