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Le cyclisme doit-il accepter l'argent saoudien pour ne pas couler ?

Paris-Roubaix : « On a du mal à survivre »… Comment le cyclisme doit changer son modèle économique pour ne pas couler

Pavé dans la mareDroits télé, calendrier World Tour, budgets des équipes, salaires des coureurs… De nombreuses discussions ont lieu des derniers temps pour imaginer le cyclisme du futur
Antoine Huot de Saint Albin

Antoine Huot de Saint Albin

L'essentiel

  • Mathieu Van Der Poel est le grand favori pour s’adjuger Paris-Roubaix, qui conclut ce dimanche la saison des classiques flandriennes.
  • Mis à part le phénomène néerlandais, les courses reviennent très régulièrement aux coureurs membres des cinq, six formations les plus riches.
  • Des réformes du modèle économique du cyclisme sont envisagées, mais rien n’a vraiment encore été acté.

On n’a pas encore de preuves scientifiques que Red Bull donne des ailes. Par contre, c’est certain, la firme autrichienne donne de l’argent. Beaucoup d’argent. Après le foot, la Formule 1 ou les sports extrêmes, la société fondée par Dietrich Mateschitz a posé ses grosses papattes sur le cyclisme en début d’année en rachetant 51 % des parts de l’équipe Bora Hansgrohe. Le but, clair, est de venir concurrencer les mastodontes du peloton, comme UAE, Visma-Lease a Bike, Ineos ou Soudal-QuickStep, qui tenteront de mener la vie dure à Mathieu Van der Poel lors de Paris-Roubaix ce dimanche.

Toutes ces équipes, qui n’ont pas répondu à nos sollicitations ou n’ont pas souhaité faire de commentaires, seraient intéressées, ô surprise, par le mégaprojet One Cycling, révélé par Reuters, imaginé par l’Arabie saoudite. Le projet, comme d'habitude ? Inonder la table de pognon (250 millions d’euros à partir de 2026). Son objectif ? Changer le modèle économique du cyclisme en réduisant la dépendance aux revenus de sponsoring et se partager le gâteau ensuite. Changement de calendrier, augmentation des droits télé, arrivées payantes pour les spectateurs… Une petite révolution dans ce si conservateur cyclisme.

« On est dans un business model faible, qui dépend beaucoup trop de l’argent des propriétaires et des sponsors, estime Jens Haugland, ancien manageur de l’équipe Uno-X, qui vient juste de quitter son poste. Le cyclisme devrait trouver davantage de sources de revenus. L’écart se creuse désormais entre les grandes et les petites équipes. Pour autant, le projet One Cycling est risqué. Parce que la chose la plus importante, je pense, est de s’assurer que les plus grandes parties prenantes soient sur la même longueur d’onde. »

« C’est comme ça que les choses n’avancent pas »

Au-delà des équipes, les organisateurs de courses, ASO (Tour de France, Paris-Roubaix…) Flanders Classics (Tour des Flandres, Gand-Wevelgem…) ou RCS (Giro, Milan-Sanremo…) ont aussi des positions bien marquées concernant cette Superligue du cyclisme. « Essayer de rassembler tout le monde est très compliqué, concède Adam Hansen, ancien coureur, président du syndicat des coureurs CPA. Si les équipes sont unies, elles peuvent avoir tout ce qu’elles veulent. Quand il y a une division, vous savez que ce projet ne réussira jamais, et c’est comme ça que les choses n’avancent pas. »

En haut de cette pyramide, l’Union cycliste internationale (UCI) semble s’être détachée des discussions autour du projet saoudien, rapporte L’Equipe. Et tente de son côté de lancer quelques réformes, comme le plafonnement des budgets à partir de 2026, pour essayer d’enrayer ce cyclisme à deux vitesses. « C’est tout le système qui est un peu bancal pour des équipes qui n’ont pas de gros moyens financiers, regrette Thierry Marichal, directeur sportif de la Cofidis. Nous, la deuxième partie du World Tour, on a du mal à survivre. »

« Aujourd’hui, on existe encore, mais j’ai peur qu’à court ou moyen terme, ça décourage des sociétés qui injectent 15-20 millions d’euros de ne pas avoir de visibilité car elle est bouffée par 5, 6 groupes qui ont un budget qui tourne entre 40 et 60 millions d’euros, ajoute le Belge. Ce développement de gros budgets est plus nuisible qu’on ne le pense, parce qu’on n’est pas du tout dans le même système que le foot ». »

Le salary cap pas encore discuté

L’UCI a aussi réfléchi sur les droits TV ou à une réorganisation du calendrier. L’instance a ainsi décidé, toujours à partir de 2026, de ne plus organiser deux courses World Tour en même temps. Mais rien sur le salary cap, que plusieurs équipes exigent. « Il faut même un salary cap sur les startlist de course, insiste Thierry Marichal. Sur le Het Nieuwsblad, t’as une équipe [Visma-Lease à bike] qui arrive avec sept coureurs, et t’en as six qui peuvent gagner. C’est un peu décourageant pour nous et le partenaire qui sait très bien dès le départ qu’il n’aura pas droit au bonheur. Après le salary cap, bon, il y en qui trouvent des moyens détournés pour payer. »

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Pour Adam Hansen, qui protège les intérêts des coureurs, instaurer un salary cap ne doit pas être d’actualité : « Quand je courais, il devait y avoir 12 coureurs à gagner plus d’un million d’euros par an [il a arrêté sa carrière pro en 2020]. Aujourd’hui, on est à 62. Dès que vous imposez un plafond salarial aux équipes, cela signifie que les coureurs gagneront moins d’argent. » Alors, comment générer plus de revenus tout en préservant l’équité entre les équipes et les intérêts des coureurs, notamment pour les équipes de la deuxième partie du World Tour ?

Plus d’équité avec un nouveau calendrier ?

Certains acteurs espèrent une baisse du nombre maximum de coureurs autorisés par équipes (aujourd’hui limité à 30), pour que tous les leaders et les espoirs de demain ne soient pas regroupés au sein d’une même structure, comme ce qu’on peut avoir à UAE ou chez Visma-Lease a Bike. Diminuer le nombre de courses a également été évoqué. « Financièrement, c’est difficile de payer un leader, indique le directeur sportif de la Cofidis. Si on a un ou deux, on ne peut pas se permettre de les faire courir chaque semaine, il faut des périodes de repos. Nous, on est déjà obligés de faire toutes les courses, en tant qu’équipe française, de la Coupe de France, c’est déjà un problème. »

En cela, Yannick Guéguen, organisateur du GP du Morbihan, étape de la Coupe de France, a bien une idée en tête : « En Belgique et en Italie, il y a des courses de très haut niveau, regroupées, avec 4 à 6 courses. Donc ça limite les frais de déplacement. Soyons intelligents, nous organisateurs français et organisons la même chose. En Bretagne, on a commencé à le faire. Sur huit jours, on offre quatre courses 1.Pro ou 1.1. On ouvre le bal avec le GP du Morbihan, le lendemain il y a le Tro Bro Leon et une semaine après, on a le diptyque Tour du Finistère, Boucle de l’Aune. »

« On se bat contre des mastodontes comme la F1, le foot, le rugby ou même les fléchettes, reprend Jens Haugland. On doit vraiment arrêter d’être un sport conservateur et traditionnel et être ouvert à de nouvelles solutions, comme améliorer la valeur du World Tour, et notamment faire appel au naming. Et puis, il faut augmenter considérablement la valeur commerciale du calendrier du World Tour pour nous assurer qu’il est attractif ». »

Mieux rémunérer la formation

De son côté, Thierry Marichal insiste sur un point fondamental : la rémunération de la formation. « On forme des coureurs pendant des années, ils marchent bien et puis t’as Visma, UAE qui arrivent, qui mettent le pognon sur la table et te le prennent. Toi, tout ce que t’as, c’est de la contre-publicité parce que des gens viennent te dire : “Ben tu vois, il marche là, tout ce que vous avez fait avec lui, c’était de la merde.” Ben non, on l’a construit, on l’a amené et quand il était mûr, ils l’ont pris et ils n’ont rien donné. On voit ça dans de nombreuses équipes. La Groupama-FDJ, ils ont une super génération de jeunes et ça commence à être tendu pour eux pour les garder. »

Révélation de ce début de saison, Laurence Pithie (21 ans), biberonné par Marc Madiot comme Romain Grégoire et Lenny Martinez, devrait ainsi quitter l’équipe française pour rejoindre la Bora-Hansgrohe en 2025, a annoncé jeudi GCN. Oui, Red Bull donne bien des ailes. Pour voler dans les plumes des « petites » équipes.