Golf : Le LIV Series, le nouveau Tour financé par l'Arabie saoudite qui déstabilise le circuit

BATAILLE Après une prémière étape à Londres, le LIV Golf Series revient à partir de jeudi à Portland. Ce nouveau Tour, financé par l'Arabie saoudite, s'est attiré les foudres des circuits traditionnels, qui ont répliqué

Antoine Huot de Saint Albin
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Charl Schwartzel a remporté la première étape du LIV Golf à Londres.
Charl Schwartzel a remporté la première étape du LIV Golf à Londres. — J. Marsh / Shutter / Sipa
  • La deuxième étape du LIV Golf Series s'ouvre jeudi à Portland, aux Etats-Unis.
  • Fondé grâce aux pétrodollars de l'Arabie saoudite, ce nouveau circuit fait vaciller les anciennes institutions, qui réagissent comme elles le peuvent.
  • Des golfeurs ont déjà été exclus du circuit PGA notamment. Mais les retours positifs tardent à venir.

A chaque sport, son fardeau. Le football a eu (et aura peut-être un jour) la Superligue, le tennis se bat contre la nouvelle formule de la Coupe Davis version Gerard Piqué, le rugby a eu l’idée saugrenue d’intégrer les provinces sud-africaines à sa Coupe d’Europe et le golf a son LIV Tour. LIV quoi ? Un projet gargantuesque, créé en 2021 et dont le coup d’envoi a été donné début juin. Il a pour but de concurrencer les autres circuits en place, et notamment le PGA, à base de millions (milliards) de dollars. Aux manettes, l’Arabie saoudite, via son fonds souverain, le PIF.

En retard sur les autres pétromonarchies du Golfe, comme le Qatar ou les Emirats arabes unis, qui ont investi depuis belle lurette dans le sport afin de diversifier les sources de revenus et ne plus dépendre du pétrole, l’Arabie saoudite s’est lancée, presque à corps perdu, dans la bataille. Bilan, ces derniers mois : organisation d’un GP de Formule 1 et du Dakar, rachat du club de football de Newcastle et création, donc, de ce LIV Golf Series.

« Il y a une stratégie très agressive de la part du royaume et pas consensuelle : créer ex nihilo de toutes pièces une compétition qui n’existait pas grâce à la force de frappe financière des pétrodollars, indique David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Iris, spécialisé dans le Moyen-Orient. C’est comme faire une OPA sur le monde feutré du golf en changeant les codes. »

Des primes hors-sol

Et quoi de mieux qu’aligner les billets pour ça. L’Américain Bryson DeChambeau a révélé avoir accepté 100 millions de dollars pour participer à la deuxième étape du LIV, qui commence ce jeudi à Portland (Etats-Unis). On parle de 150 millions de dollars pour Dustin Johnson et 200 millions de billets verts pour Phil Mickelson. Et cela sans compter le prize money : 4 millions de dollars au vainqueur d’une des neuf étapes. En comparaison, l’Américain Xander Schauffele, vainqueur du Travelers Championship, dimanche sur le circuit PGA, a empoché la modique somme de 1,5 million de dollars. Les temps sont durs.

La légende Phil Mickelson lors de la première étape du LIV Golf.
La légende Phil Mickelson lors de la première étape du LIV Golf. - J. Marsh / Shutter / Sipa

« Je comprends les joueurs et je ne les critique pas, notamment ceux qui sont en fin de carrière à qui on offre des ponts d’or, assure Pascal Grizot, le président de la Fédération française de golf. Pareil pour certains jeunes qui se disent que, grâce à ce circuit, ils peuvent jouer des tournois avec des dotations importantes. » C’est notamment le cas de Travis Smyth. Joint par 20 Minutes, le golfeur australien de 28 ans, habitué à l’Asian Tour, s’est régalé au côté de Mickelson, Garcia et Johnson, qu’il ne voyait jusqu’alors qu’à la télé, durant la première étape à Londres :

Les joueurs ont été reçus d’une manière extraordinaire, ce qui n’est pas toujours le cas sur les circuits. Les trois premières années de ma carrière, j’ai dépensé beaucoup d’argent pour être sûr de bien faire les choses. Maintenant, avec le LIV, avec un peu plus d’argent, ça va me permettre de continuer à faire les choses proprement, en payant un caddie professionnel et avoir un peu plus de liberté. Je suis très heureux d’en être arrivé là. Et, ça, c’est grâce au LIV. »

Le PGA réplique sévèrement

« Les Saoudiens ont été opportunistes, parce que le golf est un secteur qui n’a pas de syndicats, les joueurs étaient un peu laissés tout seul, développe Romain Aby, docteur en géopolitique. Les joueurs eux-mêmes sont à la recherche de profit. » Mais le retour de club n’a pas tardé pour ceux qui ont accepté les billets saoudiens : le PGA Tour a décidé de les expulser de son circuit. L’European Tour a, de son côté, sanctionné les dissidents européens d’une amende de plus de 110.000 euros et leur a notifié qu’il leur serait impossible de participer aux épreuves du Tour européen cosanctionnées avec le PGA Tour.

Des golfeurs, comme Dustin Johnson avec la Royal Bank of Canada, ont même perdu des sponsors après avoir rejoint le LIV Tour. Depuis la première étape, il n’y a pas une semaine sans que les organisateurs du nouveau circuit ou les « traitres » qui l’ont rejoint ne prennent une balle perdue. Après sa victoire à Toronto, Rory McIlroy a ainsi envoyé paître Greg Norman, ancien golfeur et directeur du circuit saoudien : « C’est une journée dont je vais me rappeler pour très, très longtemps. Ma 21e victoire sur le circuit, une de plus que quelqu’un d’autre… Ça me donne une motivation supplémentaire. »

« Sur une liste noire du circuit européen »

Certains ont même reçu des avertissements de leur Fédération, comme l’Espagnol David Puig, qui n’a pas répondu à nos sollicitations. « On aurait préféré qu’il ne dispute pas ce tournoi, nous a expliqué José Ignacio Gervás, DTN à la Fédération espagnole. Ça ne nous a pas plu, mais ce n’est pas entre nos mains. Quand tu mets autant d’argent sur la table, c’est normal que les joueurs, qui n’ont pas forcément de solides principes de loyauté, prennent cette décision. On lui a dit qu’il risquait d’y avoir des conséquences, que son nom soit sur une sorte de liste noire du circuit européen. »


Pour éviter de finir à poil, les institutions traditionnelles ont mis le bleu de travail. Le PGA a d’ores et déjà annoncé que ses prize money augmenteront l’année prochaine, sans pour autant encore concurrencer les sommes versées par les Saoudiens. Par ailleurs, si le PGA a décidé d’expulser les belligérants, les Majeurs, eux n’ont encore pas pris de décision. Quel sera le choix, par exemple, du Masters d’Augusta, face à Garcia, Mickelson ou Johnson, invités d’office car ancien vainqueurs du tournoi. « Tout ça dépendra de la solidarité qui existera entre les tournois majeurs, l’European Tour et le PGA Tour, juge Pascal Grizot. Parce que, effectivement, s’ils ne sont pas capables de s’aligner, ça démontrera que les Saoudiens n’ont pas tort de vouloir disrupter. »

Discuter pour mieux organiser

De là à voir une menace sur l’existence même du PGA Tour ? « On pourrait se retrouver avec un format comme la boxe, avec plusieurs institutions, une fragmentation de la vie sportive professionnelle, analyse Romain Aby. Je ne suis pas sûr que le PGA disparaisse, mais je pense que le but des Saoudiens, c’est de faire cohabiter les deux. » Le président de la FFG, lui, table sur le dialogue pour régler la situation. S’il a déjà rencontré Yasir Al-Rumayyan, directeur du Fonds public d’investissement d’Arabie saoudite, à la demande de ce dernier, pour lui exposer ses idées, Pascal Grizot pense qu’une solution viable pour tous peut être trouvée :

Il y aurait beaucoup à gagner que tout le monde se mette autour de la table et que le golf puisse utiliser l’argent mis sur la table par les Saoudiens pour trouver un produit qui ne disrupte pas le système actuel et atteint les objectifs que veulent les Saoudiens, c’est-à-dire avoir une crédibilité dans le monde sportif et donner de la visibilité à leur pays. »

Car, pour le moment, le deuxième objectif est loin d’être atteint. Avec les nombreux retours négatifs, que ce soit sur les sommes investies, le format de la compétition (54 trous, départs simultanés à des endroits différents, « pas attractif », selon José Ignacio Gervás) ou le traitement de la presse (un journaliste viré à Londres, aucune interview donnée en privé), le LIV Golf Series a du mal convaincre. Au contraire, il fait même ressurgir les critiques infligées au pays sur les droits humains.

Des codes de réduction sur Instagram

« A chacun des investissements que va faire l’Arabie saoudite dans le sport, il va y avoir automatiquement un premier effet de remettre des “phénomènes” négatifs pour le pays, développe Romain Aby. Si on ne parlait plus de l’affaire Khashoggi, on va en reparler avec le LIV Golf Series. Pareil pour les familles des victimes du 11-Septembre, qui accusent les Saoudiens de responsables des attentats. » Tout ça pourrait finalement jouer en faveur du PGA.

Et ce ne sont pas les opérations de communication lancées par le LIV qui risquent de changer grand-chose, comme les codes de réductions envoyés par Instagram par des joueurs comme Lee Westwood ou Ian Poulter, comme de vulgaires influenceurs de téléréalité. « Si, finalement, les organisateurs reçoivent plus de critiques que de bons retours, ils arrêteront, conclut le DTN espagnol. Si le gouvernement saoudien, au lieu de laver son image, la salit encore plus, ça sera terminé. » LIV me alone.