Paris-Roubaix : Comment l'Enfer du Nord peut-il être une locomotive pour le cyclisme féminin ?

PAVÉS Pour la première fois, les femmes disputeront la Reine des classiques samedi 

Antoine Huot de Saint Albin
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Les championnats d'Europe en Italie ont aussi fini sur pavés.
Les championnats d'Europe en Italie ont aussi fini sur pavés. — Alberto PIZZOLI / AFP
  • Pour la première fois depuis 1896, Paris-Roubaix aura une édition féminine, qui se disputera samedi.
  • Le fruit d'un (lent) développement du cyclisme féminin français.
  • Médiatisation, collaboration avec les équipes masculines, organisation de compétitions sont les facteurs clés de cette progression depuis dix ans.

Ils attendent leurs premières victimes avec impatience, 903 jours après l’apparition des derniers condamnés. Nettoyés, choyés, aiguisés cette semaine, les pavés de Paris-Roubaix sont prêts à faire des dégâts ce week-end. D’autant que la pluie viendra compliquer le tout, ce qui ravira forcément les amateurs, c’est-à-dire tout le monde, avides de visages émaciés par l’effort, le froid, la boue. Bref, Stalingrad 1942.

« On a déjà fait des reconnaissances, mais avec les conditions météo annoncées, ça va tout changer », prévoit Jade Wiel, de l’équipe FDJ-Nouvelle Aquitaine-Futuroscope. Car, oui, pour la première fois depuis sa création en 1896, une course féminine est au programme de la Reine des classiques. Bienvenue dans l’Enfer du Nord, mesdames.

« J’ai même terminé en larmes »

Avant cette inauguration en grande pompe, samedi [la course masculine a lieu dimanche], tout un tas de sentiments se mélangent chez les coureuses du peloton : crainte, stress, impatience…

Franchement, j’ai un peu d’appréhension, mais j’ai hâte de découvrir ce que ça donne, nous explique Jade Wiel. Je me demande comment les garçons font pour finir cette course sans avoir des bleus partout. Lors des recos, j’ai eu l’impression de recevoir des coups de marteau à chaque choc sur les pavés, à chaque trou. J’ai eu des douleurs que je n’ai jamais ressenties. J’ai même terminé en larmes, c’est la première fois que ça m’arrive. »

On arrête tout de suite les bas esprits qui s’apprêtent, la bave aux lèvres, à sortir la sulfateuse. Rien ne prépare à Paris-Roubaix. On a bien dit rien. « Il y a bien certaines courses pavées en début de saison, mais celle-là, c’est la plus dure, beaucoup plus dure », reconnaît Lucie Jounier, de l’équipe Arkea.

Lucie Jounier, la coureuse d'Arkea cycling team.
Lucie Jounier, la coureuse d'Arkea cycling team. - Arkea cycling team

Tous devant la télé

« Celle qui gagnera sera une championne, ce sera la première de l’histoire, expliquait Christian Prud’homme, directeur d’ASO, organisatrice de la course, sur France 3. Ce qui est important c’est que des jeunes filles qui rêvent de vélos et de cyclisme éprouvent de l’enthousiasme, se trouvent des modèles. Les championnes de leur enfance seront les championnes de leur vie. »

En organisant le Paris-Roubaix version Annemiek Van Vleuten, ASO met une grosse pièce dans le développement du cyclisme féminin dans l’Hexagone. « Si notre Paris-Roubaix prend la même ampleur que chez les hommes, s’il y a autant de spectacle, ça peut clairement faire un déclic, espère Jade Wiel. Au niveau des audiences télé, on arrive à se bagarrer avec les gars, à parfois les dépasser. Alors… » Alors, peut-être, comme dirait le légendaire Patrick Montel. On veut donc tous vous voir devant France 3 ou Eurosport samedi, on relèvera les compteurs Médiamétrie. Car une médiatisation importante est nécessaire pour passer dans une autre dimension.

Plus de liens avec les équipes masculines ?

Si Paris-Roubaix féminin sera aussi diffusé au Japon, en Australie ou en Colombie, il y a encore un poil de retard dans notre cher pays. « C’est le problème essentiel du cyclisme féminin, relève Louis Jeannin, directeur du Tour cycliste féminin international de l’Ardèche. ASO a les moyens de cette médiatisation, notamment avec L’Équipe. Plus les épreuves seront diffusées, plus on avancera. » Même si on est sur le bon chemin, Jade Wiel tape un peu sur les doigts des diffuseurs : « C’est dommage qu’il n’y ait souvent que la dernière heure de course qui soit diffusée, on ne voit pas le travail des coéquipières. »

La coureuse de FDJ-Nouvelle Aquitaine-Futuroscope aimerait aussi une meilleure collaboration entre les équipes féminines et masculines au sein des mêmes structures, voir, en gros Nono Démare donner tous ses petits secrets de préparation pour Roubaix : « Il faudrait qu’on arrive à faire plus de regroupements, qu’on soit un peu plus liés, espère la championne de France 2019. Lors des championnats d’Europe, on avait roulé avec les gars la veille de la course, c’était super. »

Un problème économique

Lucie Jounier a la chance, chez Arkea, d’être un peu plus dans l’échange avec ses homologues masculins : « On a la possibilité de faire des stages avec eux, si on a besoin de conseils, ils sont là. Pour Roubaix, on ne part pas forcément dans l’inconnu, on a des bases. » Évitons quand même de demander les astuces pavés de Super Nairo.

Médiatisation, collaboration plus étroite, quoi de plus pour mettre le cyclisme féminin sur le devant de la scène ? « Organiser plus de courses, plus de compétitions, notamment chez les jeunes », souhaite Jade Wiel. Louis Jeannin est forcément pour, même s’il pointe un problème de premier ordre :

Il y a un problème économique, la sponsorisation du cyclisme féminin est compliquée. Les courses et les compétitions en France ne tiennent que grâce à des structures bénévoles. On investit de sa personne, de son temps, de son argent. Beaucoup de courses s’arrêtent à cause de ça. »

Du coup, forcément, les courses créées par ASO sont un peu vues comme une oasis en plein désert de Gobi. Paris-Roubaix donc, Liège-Bastogne-Liège, La Flèche wallonne et, l’année prochaine, le Tour de France qui fera son grand retour. « Ça va servir de locomotive au cyclisme féminin, faire venir les jeunes, espère Louis Jeannin. Ça va tirer toutes les autres compétitions vers le haut. En dix ans, la progression a été énorme. » « La Course by le Tour [organisée un jour pendant la Grande Boucle masculine], c’était pas énorme, mais déjà bien, conclut Lucie Jounier. Ça a mis du temps, mais ça se développe, on s’améliore, ça va venir petit à petit. » Un peu comme le « pilotage » sur pavés. Au début, on galère et puis on finit par devenir Johan Museeuw.