La Coupe du monde dans nos vies, épisode 3. Liane Foly vs Francis Huster vs Platoche... Mais bon sang qui est à l'origine du nom du Stade de France?

ENQUÊTE On a échappé au stade François Mitterrand, Michel Platini, Saint-Exupéry, Vercingétorix, au Stade de la Révolte et au Grand Bleu...

Lucie Bras et Julien Laloye

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Liane Foly vs Francis Huster vs Michel Platini vs Jacques Vendroux
Liane Foly vs Francis Huster vs Michel Platini vs Jacques Vendroux — 20 Minutes, forcément

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui, l’épisode n°3 : Mais bordel, qui a donné son nom au Stade de France ?

Dans Stade de France, il y a « stade » et il y a « France ». Plus simple, tu meurs. Pourtant aujourd’hui, cette évidence est devenue un symbole. Stade de Russie, Stade d’Espagne ou d’Angleterre, ça n’existe pas. Le « SDF », comme on le surnomme, c’est l’exception française.

Derrière ce nom, se cache une histoire rocambolesque. Pas celle d’un stagiaire du ministère des sports qui a une inspiration divine entre deux cafés et trois photocopies, mais celle d’une commission de 14 personnalités du sport et de la culture chargées par François Mitterrand de baptiser ce qui allait devenir le théâtre mythique du sport français. Il fallait bien ça pour en arriver à Stade de France. Mais qui est vraiment le génie à l’origine de ce nom ? Une petite recherche sur Google dévoile les contours d’un immense malaise : ils sont plusieurs à le revendiquer, sans jamais s’accorder. Pour retracer le fil de l’histoire, on est allés fouiller dans les souvenirs (plus ou moins frais) de cette France qui sent si bon les années 1990. Une enquête exclusive 20 Minutes. On se fout pas de vous.

« J’ai une idée : Stade de France »

« C’est moi qui ai proposé Stade de France. C’est vrai que j’ai dû beaucoup me battre pour imposer ce nom ». Près de vingt ans après, Liane Foly n’y va pas par quatre chemins. La chanteuse y repense même avec un brin de nostalgie chaque fois qu’elle passe devant le stade sur le périph’ parisien. Le nom « Stade de France », c’est elle, dès le premier jour. « À la première réunion, tout de suite, je dis "j’ai une idée : Stade de France". »

Nommée par François Mitterrand, « qui aimait beaucoup [ses] chansons », à la table de la commission, elle y retrouve l’acteur-président de l’associations des supporters des Bleus en 1998 Francis Huster, le journaliste Bernard Pivot, l’architecte du stade Michel Regembal, l’ancien maire communiste de Saint-Denis Patrick Braouezec ou encore le patron des sports de France Inter Jacques Vendroux.

Ce jury de 14 personnalités aux profils variés s’est retrouvé « trois ou quatre fois » à l’automne 1995. L’ambiance y est détente mais studieuse : petite collation et gros dossier, puisqu’il faut départager plus de 1.000 noms à la suite d’un grand concours lancé par Radio France.

Un dîner avec Chirac

Un article de Libération daté de 1995 donne la couleur de cette consultation d’importance nationale : « Le 25 octobre, 6.100 personnes avaient déjà donné leur avis, dont 3.000 par carte postale, et les autres par Minitel (plus de 100 connexions par jour actuellement) ou téléphone (200 à 250 appels par jour) ». Vous avez compris, l’affaire est sérieuse.

Assez sérieuse pour que Liane Foly se souvienne encore aujourd’hui du refus immédiat à sa proposition avant-gardiste : trop « France », trop « SDF ». Qu’à cela ne tienne, Liane Foly en a fait son combat. « Je n’ai jamais donné un autre nom », jure-t-elle. Celui-là était le bon, « légitime et naturellement destiné. »

Trop belle pour être vraie, cette histoire ? Au téléphone, Liane Foly a dissipé nos derniers doutes en livrant une anecdote sur un dîner avec Jacques Chirac à l’Elysée.

« Le Président me demande où en est le dossier du nom du stade. Je lui dis : "J’ai proposé Stade de France mais on me dit que ce n’est pas possible." -Seule artiste au milieu de tous ces sportifs, j’étais le vilain petit canard dans cette commission, note-t-elle. - À table, devant des témoins, le Président dit : « De toute façon c’est moi qui vais choisir. »

Convaincant, non ? Après ces révélations, on était à deux doigts de clore l’enquête. La palme et les honneurs à Liane, victoire par K.-O.

Huster sort du bois

Jusqu’au moment où cette phrase de Francis Huster, lui aussi membre de la commission, nous a légèrement fait douter. C’était dans le Républicain Lorrain, en 2012. « Aux côtés de Dominique Rocheteau et Thierry Roland, j’étais président des supporters de l’équipe de France en 1998. J’ai moi-même suggéré à Guy Drut, alors ministre des Sports, le nom de Stade de France. Je pensais alors que le mot "France" représentait bien les valeurs morales du football ».

D’un coup, le mystère s’épaissit. Notre enquête patine. « En vacances », Francis Huster, ne souhaite pas nous répondre. On comprend alors qu’on a vraiment affaire à un sujet sensible, qu’on a mis le doigt dans un engrenage qui nous dépasse. Qui sont ces deux cerbères qui semblent nous suivre toute la journée ? Pourquoi notre téléphone grésille-t-il ? Pourquoi a-t-on l’impression que notre appartement a été fouillé ? Peu importe si on dérange, la vérité n’a qu’un prix, celui de notre ténacité. Journalisme en bandoulière, on a appelé d’anciens camarades de la commission pour leur faire passer un interrogatoire.

Un troisième nom

« Ce n’est sûrement pas Liane Foly qui a trouvé le nom », assure l’ancien rugbyman de légende Daniel Herrero, lui aussi membre du jury. S’il affirme que Francis Huster n’est jamais venu à une seule réunion, il se souvient d’une note écrite de la main de l’acteur. « Il est vrai que Francis Huster a envoyé un message qui a été lu en amont de la première réunion et qui disait ceci : le premier nom qui va sortir et le seul qui sera recevable, ce sera Stade de France ». La version de Foly est également mise en cause par Patricia Djaté, athlète spécialiste du demi-fond. « Je me souviens juste que Liane Foly avait proposé le nom de François Mitterrand ». Cette histoire commence à sentir le sapin, surtout pour Liane Foly d’ailleurs.

Si on attendait Jacques Vendroux pour les départager, c’est raté. Celui qui est aujourd’hui directeur des sports de Radio France, n’est pas non plus tout à fait d’accord avec la version de la chanteuse. Ni avec celle d’Huster, ni d’Herrero. Avec personne en fait : sa version diffère de tous les autres.

Après quelques hésitations, il extirpe une nouvelle information des tréfonds de sa mémoire. « Comme je vous en parle depuis tout à l’heure, ça me revient, voilà : dans une conversation informelle, Michel Platini me parle du Stade de France. Je le répète pendant la réunion et peut-être que Liane Foly a dit "ah oui c’est très bien" », explique-t-il. On ne vous cache pas que ça sent un peu l’intox, mais on ne s’attendait pas à trouver un troisième nom apparaitre.

« Tu vois, c’est moi qui ai eu l’idée »

Liane Foly vs Francis Huster vs Platoche. Ca se complique. Il faut bien l’admettre, à moins que la DGSI nous sorte un document officiel dans la quatrième saison du «Bureau des Légendes», on ne saura sans doute jamais qui a VRAIMENT trouvé le nom du Stade de France. Entre membres de la commission, Jacques Vendroux raconte que cette histoire est même devenue une vanne. « On se chambre là-dessus. Tout le monde se dit avec beaucoup d’humour "tu vois, c’est moi qui ai eu l’idée" ».

Pas sûr que ça fasse marrer Liane Foly, qui s’en tient à sa version. L’artiste rappelle, à toutes fins utiles, que c’est elle qui a chanté lors de l’inauguration du stade. Francis Huster n’y a jamais joué Racine, LUI.

Ah, avant qu’on oublie… Au fil de notre enquête, on a découvert les alternatives possibles proposées : Stade de la Revolte, Stade François Mitterrand, Michel Platini, Saint-Exupéry, voire même le Grand Bleu. Effectivement, à côté, Stade de France ça a de la gueule. On n’a pas eu le courage de mener l’enquête pour savoir qui a proposé ceux-là, mais sachez que vous avez essayé de faire beaucoup de mal à la France.

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