UTMB 2023 : La plus grande course d’ultra-trail au monde reste-t-elle « digeste » sur le plan environnemental ?
HORS TERRAIN•Evénement majeur dans le monde du trail-running, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), fait concourir près de 10.000 participants jusqu’à dimanche autour de Chamonix. Non sans s’attirer de vives critiques sur la dimension environnementaleJérémy Laugier
L'essentiel
- Un jeudi sur deux, dans sa rubrique « Hors terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
- Cette semaine, nous nous consacrons au très attendu 20e Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) de l’histoire, que près de 10.000 coureurs parcourent jusqu’à dimanche autour de Chamonix (huit courses au total).
- L’UTMB a été vivement critiqué l’année passée par le maire de Saint-Gervais Jean-Marc Peillex au sujet de son impact environnemental. Mais qu’en est-il vraiment, et ce au regard qui plus est de la récente polémique du naming de l’événement avec Dacia ?
Un duel épique entre Kilian Jornet et Mathieu Blanchard sous les 20 heures de sa course reine (171 km et 10.000 m de dénivelé positif) et une première diffusion à la télévision sur la chaîne L’Equipe. L’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) a incontestablement franchi un cap de popularité grâce à son édition 2022. Pour autant, trois semaines plus tard, le sommet mondial du trail-running subissait les foudres de Jean-Marc Peillex, le maire de Saint-Gervais, commune de Haute-Savoie traversée par l’épreuve. Dans une lettre transmise au président Macron, l’élu fustigeait notamment « le bilan carbone catastrophique de l’UTMB ». Une sortie saignante que Jean-Marc Peillex revendique toujours, onze mois plus tard, en plein 20e anniversaire de la course (du 28 août au 3 septembre à Chamonix).
« Derrière son habillage vert, l’UTMB est de plus en plus dans le surtourisme et la surfréquentation en montagne avec entre 30.000 et 50.000 personnes sur l’événement, critique-t-il. On est en pleine folie des grandeurs, loin de sa dimension acceptable des années 2010. Là, les organisateurs se sont même vendus au monde de l’automobile. » L’homme politique fait référence au récent naming qui a symboliquement modifié ce rendez-vous en « Dacia UTMB ». Cette actualité a entraîné le 14 août une pétition réclamant la fin du partenariat UTMB-Dacia, initiée par l’association the Green runners, et signée par plus de 2.350 personnes, dont la star ultime de la discipline Kilian Jornet.
L’UTMB « assume » son partenariat et son « naming » avec Dacia
Le PDG d’UTMB Group Frédéric Lénart répond à ce sujet : « On respecte la position de ces coureurs, on les écoute et on prend le sujet très au sérieux. On avait pesé le pour et le contre avant et on assume : ce nouveau partenariat titre ne nous semble pas incompatible avec nos valeurs. La mobilité du futur intégrera l’automobile et nous sommes un événement populaire, tout comme Dacia est une marque accessible au plus grand monde. Elle ne commercialise pas des SUV de 2 tonnes ». Si Frédéric Lénart assure que cette grosse polémique n’a « entraîné aucune défection de coureurs », on peut tout de même soulever le débat : à quel point l’UTMB, voire le monde du trail dans son ensemble, peut-il être taclé pour sa gestion des enjeux environnementaux dont il est tant question en 2023 ?
Le reproche le plus fréquemment fait à l’UTMB tient dans son nombre de participants (autour de 10.000, précisément 9.947 cette semaine pour huit courses), loin des trois autres ultras les plus prestigieux au monde, à savoir la Diagonale des Fous (7.400 coureurs à La Réunion en quatre épreuves), et plus encore la Western States (379 traileurs en juin 2023) et la Hardrock (146 partants le mois dernier) aux Etats-Unis. « On accuse souvent l’évènement d’être trop gros mais ça fait quatorze ans, depuis la création de la TDS en 2009, qu’on n’a pas rajouté de coureurs, se défend Isabelle Viseux-Poletti, directrice de l’UTMB Mont-Blanc. Le nombre de personnes présentes au total sur l’événement est donc stabilisé autour des 30.000, avec environ 10.000 coureurs et 20.000 accompagnants. On régule depuis de nombreuses années notre offre puisqu’on a trois fois plus de demandes que de places disponibles. »
« Zéro bouteille plastique » et une plateforme de covoiturage en 2023
Du côté de l’organisation, on évoque pour le bilan de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) plus de 3 millions d’euros collectés en faveur de 37 associations depuis 2014 (dons coureurs et dossards solidaires), une présence parmi les premiers signataires de la charte des grands événements sportifs internationaux coconstruite par le ministère des Sports et WWF France, un passage au « zéro bouteille plastique » sur l’événement cette année, tout comme un plan de transports renforcé (près de 500.000 euros investis, avec près de 250 cars au total) et une plateforme de covoiturage inédite.
L’objectif est clair : transporter 100 % des coureurs et 100 % des accompagnants sur toute cette semaine, afin de résoudre ce casse-tête annuel : désengorger la vallée de Chamonix. Pour y parvenir, la solution la plus viable ne serait-elle pas de réduire le nombre de coureurs engagés sur les huit courses programmées jusqu’à dimanche autour du Mont-Blanc ? « On a été capables d’accueillir 10.000 participants jusqu’à maintenant, donc pourquoi devrait-on réduire ce nombre parce qu’on parle plus de cette problématique environnementale aujourd’hui ?, questionne Isabelle Viseux-Poletti. Je ne sais pas si ça aurait un intérêt. On ferait encore plus de frustrés, alors que nous aimons faire plaisir aux gens. »
25 « ambassadeurs de l’environnement » bénévoles mobilisés
Jean-Marc Peillex mis à part : « Malgré l’état de sécheresse de la montagne l’an passé, avec une faune et une flore en souffrance, le parcours de l’UTMB n’a pas été modifié et 10.000 coureurs passent et abîment ces sentiers. C’est la preuve que la course est incapable de s’adapter ». Responsable de partie RSE à l’UTMB, Chloé Léger répond sur ce point : « Ce qui est essentiel, c’est de voir comment on court sur ces sentiers et non pas le nombre de coureurs qui vont dessus. Le plus important pour limiter notre impact sur la biodiversité en montagne, c’est de ne pas sortir d’un sentier balisé et de ne pas utiliser les bâtons dans des zones sensibles, comme le rappelle la signalétique ».
Une fois son dossard récupéré, chaque participant de l’UTMB écoute ainsi les consignes des 25 « ambassadeurs de l’environnement » bénévoles mobilisés. En cas d’écart par rapport à ces règles, le coureur pourrait subir une pénalité allant de 15 minutes à 1 heure d’arrêt. S’il y a bien un point délicat à défendre pour UTMB Group, devenu l’an passé le plus grand circuit mondial de trail-running (36 événements de la Nouvelle-Zélande aux Etats-Unis, en passant par la Thaïlande, l’Afrique du Sud et le Brésil), c’est cette présence de 60 % de coureurs étrangers lors des finales de l’épreuve à Chamonix.
« Il faut des choix forts de l’athlète pour ne pas exploser son bilan carbone »
« On essaie d’inciter les coureurs d’autres continents à considérer l’UTMB Mont-Blanc [2.300 places sur le 171 km] comme le rêve d’une vie, une course qu’on ne vient faire qu’une fois », glisse Chloé Léger. Dans le même temps, la Diagonale des Fous choisit de fixer un quota à 350 participants venant de l’étranger, et la Hardrock n’a accueilli que 13 privilégiés hors-USA en juillet… Finalement, comment les athlètes vivent-ils ces critiques de plus en plus acerbes à l’encontre de l’UTMB, dans un sport outdoor où des icônes comme Kilian Jornet et Xavier Thévenard font figure de militants, et où Andy Symonds renonce aux Mondiaux 2022 en Thaïlande pour éviter d’aggraver son bilan carbone ?
- Baptiste Chassagne (champion de France de trail long) : « On tape beaucoup sur l’UTMB, mais s’il ne grossit pas, il ne peut pas porter de combats. J’essaie de conscientiser les avions que je prends, mais je ne vais pas donner des leçons aux Asiatiques et aux Sud-Américains qui n’ont pas la chance de pouvoir participer à une aussi grande course que celle-ci à côté de chez eux ».
- Simon Gosselin (coureur et entraîneur de Rémi Bonnet) : « Le bilan carbone de l’UTMB ne peut pas être bon vu que l’épreuve attire des milliers de personnes et a un plateau international hors pair. L’UTMB est devenu un mastodonte avec toutes ces courses rachetées et malgré ses efforts, il lui faut avoir une réflexion pour rendre l’événement soutenable. Dans le trail, on est un peu en avance sur les enjeux environnementaux par rapport à d’autres sports. Mais au vu du calendrier de plus en plus international, il faut des choix forts de l’athlète pour ne pas exploser son bilan carbone ».
- Jim Walmsley (traileur américain parmi les favoris de cet UTMB) : « L’organisation est consciente d’être observée sur ces enjeux environnementaux. Elle essaie de s’adapter au mieux. C’est une question de perspective : quand on voit que des milliers de voitures se rendent chaque jour sur les routes du Tour du France pendant trois semaines consécutives, ça peut faire relativiser l’impact environnemental de quelques journées d’UTMB, non ? ».
« On ne veut pas devenir une course dédiée à 300 élites »
Organisateur du Marathon du Mont-Blanc, deux mois en amont de l’UTMB, Fred Comte poursuit : « Il est plus facile de taper sur une course que sur les montées à l’Aiguille du Midi, la fréquentation du tunnel du Mont-Blanc pour accéder à l’Italie, et tous ces vrais problèmes du quotidien ». Passée de 300 coureurs lors de son premier cross en 1979 à 10.000 participants désormais, son épreuve est confrontée aux mêmes dilemmes environnementaux que l’UTMB.
« On parle d’une vallée glaciaire très étroite qui a du mal à absorber ce flux, alors comment nos évènements peuvent-ils rester digestes ?, confie Fred Comte. On ressent une pression très forte pour accepter plus de coureurs, mais de nombreux signaux comme les contraintes de circulation et de stationnement nous incitent à bloquer nos jauges, et peut-être va-t-on même les baisser à l’avenir. Après, la magie du trail est de mettre sur la ligne de départ le coureur amateur à côté d’un professionnel. On ne veut pas devenir une course dédiée à 300 élites. » »
Le Festival des Templiers doit encore convaincre les agriculteurs du Larzac
Il n’empêche que dans une vallée extrêmement touristique l’été (environ 100.000 personnes par jour), un évènement comme l’UTMB est le coup de grâce pour certains locaux attachés à la protection de la montagne. Mais les critiques environnementales faites aux courses de trail ne se concentrent pas uniquement sur l’incontournable événement haut-savoyard. Même le Festival des Templiers (10.000 participants répartis en 15 épreuves) autour de Millau (Aveyron), première grande course de la discipline en France en 1995 et réputée pour sa dimension solidaire et pour ses quinze ans sans bouteille plastique, en est un témoin privilégié.
NOTRE DOSSIER HORS TERRAIN« On a beau respecter 14 des 15 points de la charte des engagements éco-responsables du ministère des Sports et de WWF France, on a eu droit à des discussions pas très courtoises avec la nouvelle génération d’agriculteurs du Larzac, raconte son créateur Gilles Bertrand. Il y a une vraie crispation autour du trafic automobile qu’on génère. » Celui-ci résume ainsi la problématique : « L’événementiel est éphémère et sévit sur un temps court, alors que la réduction des impacts nécessite un temps long ». Et même interminable comme un ultra de 171 bornes, non ?



















