Ultra-trail : La Chartreuse Terminorum va-t-elle enfin avoir un finisher, après l’exploit de Sanchez sur la Barkley ?
Hors terrain•Trois mois après l’incroyable victoire du Français Aurélien Sanchez lors de la Barkley (200 km), sa petite sœur de 300 km (et 25.000 m de dénivelé positif) en Isère va tenter de se trouver à partir de vendredi son premier vainqueur depuis 2017Jérémy Laugier
L'essentiel
- Un jeudi sur deux, dans sa rubrique « Hors terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
- Cette semaine, nous nous consacrons à l’incroyable course d’ultra-trail, sans le moindre balisage ni recours au GPS, de la Chartreuse Terminorum. Avec ses 300 km et ses 25.000 m de dénivelé positif, elle mérite son statut de « Barkley à la française ».
- Quarante coureurs vont tenter, à partir de vendredi en Isère, de devenir les premiers à finir les cinq boucles de 60 km, depuis le lancement de l’épreuve en 2017 à Saint-Pierre-de-Chartreuse.
«Il serait temps que les coureurs se décident enfin à se bouger les fesses pour finir ces cinq boucles de 60 km. » Tel le charismatique Lazarus « Laz » Lake de la Barkley, Benoît Laval y va d’un humour piquant avant le départ vendredi de la cinquième édition de sa Chartreuse Terminorum, qui n’a pas encore connu le moindre finisher depuis 2017. Comment pourrait-il en être autrement, lorsqu’on sait qu’il faut se farcir 300 km et 25.000 m de dénivelé positif en moins de 80 heures, le tout sans le moindre balisage ni recours au GPS, et avec un seul ravitaillement tous les 60 km ? Sélectionnés parmi les 200 candidatures annuelles, ils seront 40 ultra-traileurs (dont trois femmes) à s’élancer dans la forêt d’exception de la Grande Chartreuse (Isère) pour retrouver les fameux livres de cette « Barkley à la française ».
Seule course au monde adoubée depuis sa création par les organisateurs de la mythique épreuve du Tennessee (200 km et 20,000 m de D +), la Chartreuse Terminorum a quasiment vu la moitié de son parcours (secret) évoluer « pour rester ludique et mystérieux ». Du tarif d’inscription atypique (3 euros, soit 1 centime du kilomètre), aux cadeaux à apporter, à savoir sa plaque d’immatriculation et une bière de sa région, les amusants codes de la Barkley sont reproduits. Sauf que le coin a sa propre identité forte. Pas de glaçante forêt de Frozen Head ayant vécu l’évasion de l’assassin de Martin Luther King mais un silencieux massif où se situe le monastère de la Grande Chartreuse, toujours en activité.
« Quelque chose s’est débloqué psychologiquement »
« La grosse histoire qui habite ces forêts denses peut être perçue comme oppressante et hostile par certains, indique Mickaël Berthon, qui va participer à sa quatrième Chartreuse Terminorum. Personnellement, je me sens comme dans mon jardin, il y a un truc magique et spirituel ici. » On peut ajouter au tableau un camp de base avec des diots et des patates servis non-stop durant le week-end, plus la tradition d’une gorgée d’Elixir végétal de la Grande Chartreuse (à 69 degrés) entre chaque boucle. « Ça remet les idées en place avant d’y retourner », se marre Mickaël Berthon, qui rêve de devenir le premier finisher de l’histoire de la jeune course. Celle-ci pourrait-elle d’ailleurs battre le record d’invincibilité de sa glorieuse aînée américaine, qui avait mis neuf ans à être bouclée dans les temps ?
« Sur la première édition, c’était perçu comme quelque chose d’extraordinaire de finir deux des cinq tours [seul Gaëtan Janssens y était parvenu en 29 heures], constate Benoît Laval. Ils sont désormais cinq à avoir prouvé que finir les trois boucles de la Fun Run était accessible. » Même si David Berranger, actuel recordman de l’épreuve avec deux livres récupérés sur la quatrième boucle, sera absent cette année, Benoît Laval envisage l’édition déclic, en estimant que tous ces athlètes amateurs sont « sans cesse mieux préparés ».
« En tant qu’organisateur, j’ai envie que quelqu’un termine la course et je serai très content que ça arrive dès cette année. Ce n’est pas compliqué de créer une course qui n’a jamais de finisher : il suffit de mettre une difficulté la rendant totalement impossible. Là, il faut un exploit pour y parvenir comme cela a été fait sur la Barkley cette année. Il n’y avait plus de finisher depuis 2017 dans cette version, ça semblait trop difficile voire inatteignable. Et là, quelque chose s’est débloqué psychologiquement, avec trois finishers en mars. Ça nous rappelle qu’il n’y a pas que Kilian Jornet qui peut signer ce genre d’exploit. » »
« Ça reste un défi hors normes »
Aurélien Sanchez fait partie de ces héros, puisqu’il est devenu le premier Français de l’histoire à finir l’épreuve de Frozen Head (17 finishers en trente-sept ans) en 58h23. Trois mois plus tard, cet ingénieur toulousain de 32 ans s’aligne sur la Chartreuse Terminorum, où il avait abandonné au bout de deux boucles et demie en 2022, « en tombant de fatigue ». « C’était court pour faire le vide mais je me sens prêt physiquement et dans la tête, assure-t-il. Je suis dans des conditions optimales. La Barkley m’a donné de la confiance et je rêve forcément de finir cette course. Mais ça reste un défi hors normes, et tant qu’il n’y a pas eu de finisher, je me demande encore si celui-ci est possible. »
Car il faut après tout se farcir 100 km de plus que sur la Barkley… « Mais avec des sentiers moins techniques, et moins de risques de se perdre », révèle Aurélien Sanchez. Choisissez donc votre camp au moment de déterminer quelle est la course la plus dure au monde. Fort de ses quatre participations à la Barkley, Benoît Laval se fend d’un conseil clé aux participants : « Pour aller loin, il vaut mieux attendre le traileur qui suit et sympathiser avec lui. Les coureurs comprennent d’eux-mêmes, au fil des années, qu’il faut mettre de côté la dimension de compétition, car c’est un édifice collectif ».
« Notre seul ennemi est la course elle-même »
Hormis lors de l’hypothétique cinquième et dernière boucle, pour laquelle ils partiraient en sens inversé, les participants peuvent en effet rallier le camp de base de la course à plusieurs. C’est là que l’orga vérifie qu’il ne manque aucune page de livre. Pour Benoît Laval, fondateur de l’équipementier sportif Raidlight, c’est « un moment psychologique fort », durant lequel le stop ou encore « tient à un fil » dans la tête de chaque traileur.
Un an après avoir fini pour la première fois trois boucles de l’épreuve (en 48 heures), Mickaël Berthon a bien compris l’importance de limiter les moments de solitude pour durer dans la Grande Chartreuse. « On a affaire à une véritable communauté avec de beaux moments d’entraide. On ne pense pas au classement, notre seul ennemi est la course elle-même. »
Un redoutable départ à 0h04 lors de la quatrième édition
Ce Nord-Isérois de 35 ans s’est mis au trail en 2016, avec « un profil de randonneur aimant la débrouille et les cartes ». De quoi voir la Chartreuse Terminorum comme son terrain de jeu idéal, d’autant qu’il vit depuis ce printemps à Saint-Pierre-de-Chartreuse. Recordman mondial du GR5 intégral, avec 2.200 km à pied parcourus en 30 jours de Rotterdam à Nice en octobre dernier, il s’est habitué à dormir moins d’une heure par édition de l’interminable course iséroise. « Le manque de sommeil et de lucidité entraîne très vite des erreurs qui ne pardonnent pas, c’est ce qui est génial », sourit-il.
Génial comme un départ donné au clairon à 0h04 lors de l’édition 2022. Car la redoutable incertitude du lancement de la course, qui correspond là aussi aux habitudes de la Barkley, est là : le départ pourra intervenir à tout moment vendredi, entre minuit et midi. « Il faut être prêt à se confronter à l’inconnu, à la souffrance et à la solitude, confie Benoît Bachelet (48 ans), qui a fini les trois boucles aux côtés de Mickaël Berthon en 2022. On a parfois la sensation que notre corps ne peut pas aller plus loin, qu’on se trouve au bord de la rupture et de l’abandon, et puis on repart pour 15 heures de course. »
Un ancien international de hockey sur glace sur le coup
Cet ancien international tricolore… de hockey sur glace s’est habitué à repousser ses limites en trail. Finisher de plusieurs ultras majeurs depuis 2007 comme l’UT4M, l’Echappée Belle et la Diagonale des Fous, le Grenoblois a augmenté d’un tour ses perfs à chacune de ses participations à la Chartreuse Terminorum jusque-là. « C’est certain que cette course extraordinaire sera bouclée par quelqu’un un jour, vu comment le plateau y est de plus en plus relevé », souligne le double champion de France avec les Brûleurs de loups. Ce dernier décrit à quel point cette course est incomparable/impitoyable.
« Les gens ne mesurent pas à quel point la Chartreuse Terminorum n’a rien à voir avec un ultra-trail. Sur un ultra, on peut se mettre en pilotage automatique. On a besoin de ne rien faire d’autre que de suivre les balises. Là, à la moindre erreur de navigation, on perd une heure. Il faut une concentration permanente et ça gaspille en nous une énergie folle. » »
Notre dossier hors terrain
Quand les hallucinations s’invitent à la fête, il faut ainsi puiser au fin fond de soi ce qu’il reste de lucidité pour suivre le bon chemin et éviter de manquer des livres. Et ce malgré la contrainte (une de plus) des changements de sens à chaque tour, de jour comme de nuit. De quoi rendre (encore plus) dingos ces accros à l’épreuve. « On est quelques-uns à être obsédés par cette épreuve, reconnaît Mickaël Berthon. C’est la course d’une vie, elle est complètement ancrée en moi. Ça aurait une saveur si particulière d’être le premier à finir, ça serait une vraie consécration. » Benoît Laval s’est en tout cas préparé à un tel scénario pour l’un des 40 engagés : « J’ai posé mon lundi. Ce sera pour aller à la pêche, au cinéma, ou peut-être qu’il y aura un miracle sur la course ».



















