Ultra-trail du Mont-Blanc : L’ultra se féminise, et les coureuses tutoient des sommets

HORS-TERRAIN Un an après l’incroyable 7e place au général obtenue sur l’UTMB (171 km et 10.000 m de D +) par l’Américaine Courtney Dauwalter, « 20 Minutes » se penche sur l’écart qui se resserre entre hommes et femmes sur longues distances

Jérémy Laugier
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Courtney Dauwalter, victorieuse de l'UTMB féminin l'an passé, n'avait vu que six athlètes masculins finir avant elle sur l'épreuve reine de l'ultra-trail.
Courtney Dauwalter, victorieuse de l'UTMB féminin l'an passé, n'avait vu que six athlètes masculins finir avant elle sur l'épreuve reine de l'ultra-trail. — JEAN-PIERRE CLATOT / AFP
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (171 km et 10.000 m de dénivelé positif), qui partira vendredi (18 heures) de Chamonix (Haute-Savoie).
  • 20 Minutes se penche plus précisément sur les performances bluffantes de certaines ultra-traileuses, comme l’Américaine Courtney Dauwalter, qui parviennent à se hisser dans le Top 10 de courses majeures, hommes et femmes confondus.

Les 45 coureuses élite qui s’élanceront vendredi (18 heures) pour les 171 km du mythique Ultra-Trail du Mont-Blanc parviendront-elles à battre le record établi l’an passé ? Pour la première fois depuis la création de l’UTMB en 2003, cinq femmes se sont en effet hissées dans le Top 40, hommes et femmes confondus, après plus de 22 heures d’efforts, et 10.000 m de dénivelé positif. Huit ans après sa compatriote Rory Bosio, l’Américaine Courtney Dauwalter a même égalé la meilleure performance féminine de l’histoire au scratch, avec une 7e place en 22h30.

Un chrono bluffant que Courtney Dauwalter a confirmé le mois dernier dans le Colorado, en obtenant cette fois la 5e place de la terrible Hardrock 100 (160 km, 10.000 m de D +) qui mettait notamment aux prises les deux stars de la discipline, Kilian Jornet et François D’Haene. Ces coups d’éclat sont symboliques de la compétitivité de plus en plus importante de l'ultra-trail féminin. « Le niveau des coureuses a terriblement augmenté sur l’UTMB depuis le premier Top 10 obtenu par Rory Bosio en 2013, confirme Catherine Poletti, co-fondatrice de la course à Chamonix. A partir de là, on a réalisé qu’il fallait valoriser au mieux leurs performances sportives. On récompense donc désormais de la même manière les 10 premières femmes que les 10 premiers hommes. »

40 % des coureurs élite sont des femmes sur cette édition 2022

Une équité qui permet par exemple à la gagnante de l’épreuve reine de l’ultra-trail mondial de toucher 2.000 euros, comme son homologue masculin. La proportion de femmes inscrites sur l’UTMB est en moyenne « passée de 8 à 12 % depuis 10 ans », indique Catherine Poletti. Si on ne compte que les coureurs élite, ce pourcentage atteint même 40 % pour cette édition 2022. « Nettement plus de femmes osent aujourd’hui se lancer sur des ultras que lorsque j’ai commencé le trail en 2016, note Marion Delespierre, 4e du tableau féminin l’an passé, et 33e au général. Il est loin le temps où on disait que c’était un sport de vieux. Voir des jeunes de 20 ans se lancer sur des longues distances, ça contribue à sans cesse augmenter le niveau du trail féminin. »

Si bien que cette Lyonnaise de 31 ans, finalement forfait sur la CCC (101 km, 6.100 m de D +) pour cette édition 2022, a pris pour habitude de regarder les chronos masculins : « Je ne prends pas le départ d’une course avec la motivation de battre des hommes. Mais par curiosité, j’aime bien voir où je me situe par rapport à eux ». On peut constater que les femmes ont du mal à lutter avec les hommes sur des « courtes distances » comme la MCC (40 km), où une seule traileuse a atteint le Top 20 en trois éditions à Chamonix, et où elles ne sont que trois en moyenne dans le Top 50 malgré 35% d'inscriptions féminines.

Quand Corinne Favre battait François D’Haene à Chamonix

Et ce hormis des phénomènes comme la Suissesse Maude Mathys, capable d’obtenir le troisième meilleur temps au scratch de la finale des Golden Trail Series 2021 (37 km et 2.850 m de D + en 4h05), la Néerlandaise Nienke Brinkman et l’Espagnole Sara Alonso. Par contre, plus on bascule vers l’ultra et plus les femmes réduisent les écarts. Au point de signer symboliquement quelques victoires de prestige, comme la Néo-Zélandaise Ruth Croft, gagnante du Tarawera Ultramarathon 2021 (100 km) sur ses terres en 9h21.

Corinne Favre, ici lors de son exploit sur la première CCC (86 km) de l'histoire en 2006.
Corinne Favre, ici lors de son exploit sur la première CCC (86 km) de l'histoire en 2006. - UTMB

15 ans plus tôt, la Française Corinne Favre en avait fait de même à Chamonix lors de la première CCC de l’histoire, avec 86 km parcourus en 10h35. Le tout devant un certain… François D'Haene, alors âgé de 22 ans et 4e ce jour-là. Pionnière française des ultra-distances dès la fin des années 1990, avec Karine Herry, elle se souvient avoir fêté le diplôme d’alpinisme d'un ami la veille de la course, avec « une soirée bière-pizza ». Face à 1.050 hommes, elle écrit l’histoire, à 36 ans, à la surprise générale.

Quand j’ai prévenu mes sponsors que j’étais en tête de la course, ils croyaient que je blaguais. Moi-même, je ne m’y attendais tellement pas. C’était évidemment une fierté, et j’ai vite compris que ça avait un peu marqué les esprits. »

« Une impression de facilité sur les grandes distances »

Si cette victoire au scratch d’une femme sur une course élite française reste inédite, le spectaculaire record féminin du GR20 (170 km et 12.700 m de D + en 35h50) obtenu en juin par Anne-Lise Rousset a rappelé à quel point les performances masculines ne sont pas si loin sur du très (très) long. « Contrairement aux hommes, on ne voit quasiment jamais la moindre femme se rendre dans les postes de secours à l’arrivée des courses, note Stéphane Bergzoll, médecin de l’équipe de France de trail. Comme l’a montré Anne-Lise Rousset au GR20, les meilleures traileuses donnent toujours une impression de facilité sur les grandes distances, ce qui leur permet de rivaliser avec es élites masculins. »

La jeune maman Anne-Lise Rousset a signé en juin un impressionnant record de la traversée du GR20 (170 km et 12.700 m de D+) en 35h50.
La jeune maman Anne-Lise Rousset a signé en juin un impressionnant record de la traversée du GR20 (170 km et 12.700 m de D+) en 35h50. - Cyrille Quintard-Scott running

Maman d’un garçon de 11 mois au moment de son record en Corse, la vétérinaire haut-savoyarde était carrément en avance sur le temps réalisé en 2016 par François D’Haene sur le GR20, après 9 heures d’efforts. « Le recordman de ce GR [en 30h25] Lambert Santelli, qui était mon pacer, avait peur que je sois partie un peu vite. Il me suggérait d’être plus raisonnable », sourit celle qui se prépare pour la Diagonale des Fous (165 km), en octobre à La Réunion. « Ne pas être trop loin des hommes, c’est une fierté en soi, je ne peux pas le nier, confie-t-elle. Car se classer troisième femme sur une course en se retrouvant 100e au scratch, ça n’aurait pas beaucoup de valeur. »

Des lipides bénéfiques aux femmes sur l’ultra

Mais au fait, pourquoi les femmes luttent-elles davantage avec les hommes sur le long que sur le court ? 20 Minutes vous propose d’abord un petit point Michel Cymes avec Marion Delespierre, médecin du sport à Lyon en plus d’être traileuse de haut niveau. « Les femmes ont une meilleure oxydation des graisses et une réserve plus importante en lipides que les hommes, ce qui est important pour produire de l’énergie sur des efforts longs et à allure modérée, indique-t-elle. On a également plus de fibres lentes que les hommes au niveau musculaire, ce qui est profitable à l’endurance. »

Gynécologue en Lozère et championne du monde et d’Europe de trail en titre sur des distances de 44 et 47 km, Blandine L'Hirondel va participer au premier ultra de sa carrière vendredi avec la CCC, un an après avoir remporté l’OCC (55 km, 3.500 m de D +), avec à la clé le 20e temps (5h45), hommes et femmes confondus, à 42 minutes du vainqueur. « Je suis intimement convaincue que si les femmes titillent encore plus les hommes dans des Top 10 de courses de plus longues distances, ce n’est pas le fruit du hasard », annonce la traileuse de 31 ans. Outre la question physiologique énoncée par sa consœur médecin, elle nous oriente vers la dimension mentale, avec « une meilleure résilience face à la douleur côté féminin ».

Courtney Dauwalter 63e au km 21, puis 7e au final à Chamonix

Blandine L’Hirondel ne néglige pas non plus le contexte des courses de plus de 80 km, où les femmes représentent en moyenne moins de 15 % des inscrits. « En raison de cette densité qui n'est pas énorme, les femmes sont moins influencées que les hommes par l’entame de course de leurs adversaires, note-t-elle. On gère mieux notre course à notre guise, sans nervosité. » Cette propension à signer des performances linéaires est aussi une explication à la 7e place finale de Courtney Dauwalter sur l’UTMB 2021, après avoir été… 63e lors du premier ravitaillement à Saint-Gervais (au km 21). Marion Delespierre complète.

Contrairement à la plupart des hommes, les femmes sont davantage dans une quête personnelle que dans un esprit de compétition. On se met peut-être moins dans le rouge quand on sent qu’on traverse un moment difficile. Et au fur et à mesure, on grappille des places. »

C’est ainsi que la Lyonnaise, longtemps loin du Top 50 l’an passé à Chamonix, s’est finalement classée 33e au scratch. Le bel essor du trail féminin a incité en janvier dernier Evadict, la marque trail de Decathlon, à lancer la première équipe 100% féminine de l’histoire de la discipline. Jusque-là chez Hoka, Blandine L’Hirondel fait partie des dix athlètes ayant rejoint ce team français atypique.

Corinne Favre « dans l’anonymat complet » malgré un immense palmarès

« Ce n’est pas qu’un buzz de la part de Decathlon, assure-t-elle. Le trail se féminise vraiment et je suis très honorée de promouvoir ainsi le sport féminin. Les femmes doivent savoir que le trail est aussi fait pour elles, y compris l’ultra. » Les moyens mis à disposition des athlètes féminines ont en effet nettement évolué, comme le constate Corinne Favre. « Je n’ai jamais eu d’entraîneur, je faisais tout au feeling, sans possibilité d’horaires aménagés au travail, et j’étais très loin de l’hygiène de vie qu’elles ont aujourd’hui, sourit la quinquagénaire au palmarès gigantesque, entre trois sacres sur la Diagonale des Fous et 13 succès sur la 6.000D. J’étais dans l’anonymat complet à l’époque. »

Et les hommes n’étaient alors clairement pas habitués à devoir batailler pour les premières places avec des traileuses. « J’avais attendu près de 20 minutes le deuxième de la CCC pour le saluer, se souvient Corinne Favre. C’était un Anglais [Alun Powell] et il m’avait à peine regardé en passant la ligne. » A en croire Stéphane Bergzoll, les temps ont clairement changé : « Hommes et femmes s’entraînent toujours ensemble en équipe de France et ça donne une saine émulation. Depuis plusieurs années, c’est acquis que des coureurs moyens comme moi ne peuvent plus rivaliser avec les meilleures féminines comme cela a pu être le cas à une période. »

Après avoir électrisé la foule l'an passé à Chamonix, Courtney Dauwalter sera la grande absente du tableau féminin vendredi sur l'UTMB.
Après avoir électrisé la foule l'an passé à Chamonix, Courtney Dauwalter sera la grande absente du tableau féminin vendredi sur l'UTMB. - Laurent Salino/UTMB

Une victoire féminine reste-t-elle si « utopique » ?

La prochaine étape peut-elle être d’assister bientôt à la première victoire féminine de l’histoire sur un monument de l’ultra comme l’UTMB, la Diagonale des Fous, la Western States ou la Hardrock 100 ? « Je ne sais pas, ces ultras sont tellement aléatoires, rappelle Catherine Poletti. Je n’ai pas toujours eu l’impression que les femmes avaient cette envie de se dépasser et de prouver au monde entier qu’elles pouvaient être les meilleures, mais c'est en train de changer. »

Marion Delespierre se veut elle aussi nuancée : « Je suis par exemple une grande fan de Courtney Dauwalter [absente cette année à Chamonix] mais c’est un peu utopique d’imaginer voir une femme gagner une telle course ». Tout comme un Top 10 au scratch semblait l’être il y a encore dix ans, non ?