Escalade : La « fusion » des frères Ladevant, d’une yourte familiale à un sacre mondial de cascade de glace

HORS-TERRAIN Respectivement vainqueur et troisième du dernier championnat du monde d’escalade sur glace, Louna et Tristan Ladevant se lancent le 6 juillet dans un passionnant projet mêlant vélo et escalade en Italie et en Autriche

Jérémy Laugier
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Les deux frangins Louna et Tristan Ladevant, lors d'une de leurs multiples aventure en haute montagne.
Les deux frangins Louna et Tristan Ladevant, lors d'une de leurs multiples aventure en haute montagne. — Ubac Media
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, on se consacre à la famille Ladevant, puisque Tristan (24 ans) et Louna (21 ans) trustent les principales récompenses mondiales en escalade sur glace.
  • Outre cette discipline spectaculaire et méconnue, les deux frères, actuellement colocataires à Chambéry, se rendent à partir du 6 juillet en Italie et en Autriche, à l’assaut de big walls d’escalade.

« Des milliers d’heures passées avec notre piolet sur les prises artificielles installées dans notre grenier. » A respectivement 24 et 21 ans, Tristan et Louna Ladevant n’ont jamais fait les choses à moitié pour se construire un destin professionnel articulé autour de leur passion pour l’escalade. Leur enfance passée à la montagne, dans la région de Barcelonnette (Alpes-de-Haute-Provence), n’est évidemment pas étrangère à leur trajectoire de champions, avec en point d’orgue le podium partagé en janvier par ces attachants frangins, lors du dernier championnat du monde d’escalade sur glace.

Louna Ladevant, en janvier dernier lors de la finale internationale d'escalade de glace dans le massif des Ecrins, une compétition remportée par son frère Tristan.
Louna Ladevant, en janvier dernier lors de la finale internationale d'escalade de glace dans le massif des Ecrins, une compétition remportée par son frère Tristan. - OLIVIER CHASSIGNOLE / AFP

Leur première grimpe « classique » a lieu en 2012, lors d’une journée découverte à Barcelonnette, alors que leur quotidien se répartit entre école avec leur mère dans la yourte familiale, randonnée et ski alpin. Les rêves de verticalité s'emparent immédiatement des deux frères Ladevant, qui s’inscrivent en club dans la foulée, lors de leur déménagement à Grenoble. L’histoire avec l’univers des cascades de glace est en marche, puisque Tristan Ladevant fait la connaissance de Jehan-Roland Guillot, entraîneur de cette fascinante discipline. Ce dernier intègre Tristan à l’équipe de France junior de glace à l’âge de 15 ans, avant d’en faire de même avec Louna la saison suivante.

Des compétitions sous les – 25 °C en Chine

En quoi consiste exactement la compétition de cette pratique entre escalade et alpinisme ? Les concurrents ont au maximum 6 minutes pour gravir une voie de 15 mètres, le tout sur des parcours extrêmement techniques, nécessitant piolets et crampons. « La complexité majeure par rapport à l’escalade, c’est de ne pas avoir de sensation au bout des doigts, explique Louna Ladevant. Nous devons toujours garder notre piolet avec nous. » Celui-ci se retrouve parfois même pendant quelques secondes dans la bouche des athlètes, qui doivent régulièrement faire face à des conditions de compétitions sous les - 25 °C, comme en Chine. Autant d’atouts pour une même discipline ne peuvent que séduire Tristan et Louna, qui bouclent leurs études de musique au conservatoire, à la guitare et à la batterie, pour se lancer concrètement dans l’escalade sur glace professionnelle à partir de 2017.

Avec très vite de probants résultats, puisque Louna est double champion du monde U19 de l’épreuve de difficulté en 2017 et 2018, tandis que Tristan se retrouve vice-champion du monde junior de vitesse en 2018. Une ascension qui les conduit jusqu’au double triomphe mondial des 28 et 29 janvier dans l’Ice Dome de Saas-Fee (Suisse). Au cœur d’une structure artificielle installée à l’intérieur d’un gigantesque parking circulaire de 10 étages, Louna remporte son premier titre de champion du monde senior, et Tristan sa première médaille de bronze. La même hiérarchie qu’un an plus tôt, lors du championnat d’Europe à Champagny-en-Vanoise (Savoie).

Louna Ladevant, ici à Champagny-en-Vanoise, lors du championnat d'Europe 2021 qu'il a remporté devant son frère Tristan (3e).
Louna Ladevant, ici à Champagny-en-Vanoise, lors du championnat d'Europe 2021 qu'il a remporté devant son frère Tristan (3e). - FFCAM

« On ne se serait pas hissés aussi haut l’un sans l’autre »

« C’est extraordinaire de les retrouver tous les deux sur le podium d’un Mondial, souligne leur préparateur mental Simon Giraud. Leur maxime, c’est que la rigueur rend libre. Car ils ne laissent jamais rien au hasard, comme sur cette chacune de leurs expéditions. Plus ils sont rigoureux et plus ils peuvent s’adapter à tous les imprévus. C’est ce qui les rend invulnérables. » Tout comme leur alchimie fraternelle à toute épreuve, véritable fil rouge de leur réussite sportive.

« Il est clair qu’on ne se serait pas hissés aussi haut l’un sans l’autre, résume Louna Ladevant. On s’est toujours soutenus, surtout quand il a fallu batailler pour se faire très tôt une place en seniors. Le jour d’une compétition, on arrive comme une équipe. Et peu importe qui a la médaille, elle est pour l’équipe. On fait tout ensemble et ça a toujours bien marché ainsi. C’est comme une évidence pour nous, donc ce n’est même pas imaginable de ne pas faire tout cela tous les deux. »

Les deux points bleus partis à l'aventure sur la glace, ce sont donc les frères Ladevant.
Les deux points bleus partis à l'aventure sur la glace, ce sont donc les frères Ladevant. - Ubac Media

« Des hippies mais surtout des machines incroyables »

Chez les Ladevant, ne comptez pas sur Tristan pour avoir son ego titillé par les sacres de son frère cadet : « Il n’y a aucune rivalité malsaine entre nous. Mais ne vous inquiétez pas, je le tape parfois sur des compétitions ! ». Très proche du duo, leur préparateur mental Simon Giraud se penche sur cette complicité.

« Je n’ai jamais ressenti une telle fusion entre deux frères. Tristan a toujours été très protecteur vis-à-vis de Louna. Il a tout fait pour que son frère cadet garde la naïveté de sa grimpe. Quand on les voit avec leurs projets atypiques, on peut penser qu’on a affaire à des hippies ayant grandi dans une yourte. OK, mais ce sont surtout des machines incroyables et bluffantes. »

Objectif JO 2028 pour les frangins Ladevant ?

Des « machines » conscientes que l’escalade sur glace reste « très confidentielle », malgré plus de 100.000 pratiquants réguliers dans le monde entier. Davantage développée en Russie, en Corée du Sud, en Iran et en Suisse qu’en France, la pratique pourrait décoller en cas de destin olympique. Et ce en 2028, comme en rêvent les frères Ladevant ? « Ça serait pour nous une énorme motivation pour revenir dans les compétitions d’escalade sur glace », confient Louna et Tristan, qui comptent en attendant prendre du recul avec la discipline, pour préparer diplômes d'Etat de ski alpin et de guide de haute montagne.

Mais aussi pour se laisser tenter par d’autres aventures outdoor, comme « des combinaisons entre alpinisme, ski et parapente ». En juin 2021 à Presles (Vercors), les deux frères ont ainsi réalisé leur plus belle performance d’escalade estivale : 9a pour Louna et 8c pour Tristan. Puis ils ont enchaîné des big walls au Kirghizstan et au Brésil, avec film à l’appui.

« Une maxi aventure moins chère qu’un iPhone »

Toujours colocataires à Chambéry, ils se lancent cette fois, le 6 juillet, sur « un projet collectif et original alliant vélo et escalade, et prenant en compte notre empreinte carbone ». Avec une contrainte de taille : un budget tout compris de 1.000 euros pour un mois passé entre train, plus de 700 km à vélo (avec des côtes jusqu’à 14 %), et évidemment escalade. Au programme l’une des voies les plus dures d’Europe, la face nord des Tre Cime di Lavaredo dans les Dolomites (Italie), puis l’ascension du Feuerhorn, dans les Alpes de Berchtesgaden (Autriche).

Rien de tel qu'une nuit de repos en montagne, non ?
Rien de tel qu'une nuit de repos en montagne, non ? - Damien Largeron

« Excepté la sécurité, tout le matériel a été acheté d’occasion, pour montrer qu’avec un budget réduit, une maxi aventure est possible. Ça revient moins cher qu’un iPhone », sourient les deux grimpeurs, accros à ces défis off. « Ce projet s’annonce très dur et ça nous démange de nous retrouver face à des rebondissements, de l’inconnu et de l’humain », insiste Tristan. Tous les ingrédients de la madeleine de Proust que constitue la yourte des Ladevant à Barcelonnette.