Alpinisme : L’ascension en solo « énormissime » de Charles Dubouloz aux Grandes Jorasses marque-t-elle l’histoire ?

HORS-TERRAIN Le guide de haute montagne haut-savoyard de 32 ans est devenu le 18 janvier le premier alpiniste à franchir seul la voie « Rolling Stones », située sur la face nord des Grandes Jorasses, dans le massif du Mont-Blanc

Jérémy Laugier
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Charles Dubouloz a bouclé en six jours, la semaine passée, sa folle ascension en solo sur la face nord des Grandes Jorasses.
Charles Dubouloz a bouclé en six jours, la semaine passée, sa folle ascension en solo sur la face nord des Grandes Jorasses. — Seb Montaz Studio
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons à la folle ascension de l’alpiniste haut-savoyard Charles Dubouloz, du 13 au 18 janvier, sur la face nord des Grandes Jorasses (Mont-Blanc).
  • En venant à bout des 1.100 m à gravir de la redoutable voie « Rolling Stones », ce guide de haute montagne a vécu une forme d'« aboutissement » qui a ému au-delà du monde de l’alpinisme.

Une semaine après avoir signé la première ascension hivernale en solo de l’histoire dans la partie « Rolling Stones », sur la face nord des Grandes Jorasses,  Charles Dubouloz était en pleine « petite récupération tranquille » quand il a répondu à 20 Minutes, mardi. A savoir une randonnée avec 1.000 m de dénivelé positif, depuis sa résidence à Talloires (Haute-Savoie), afin de survoler dans la foulée le lac d’ Annecy en parapente.

Pour mesurer la valeur de son exploit bouclé le 18 janvier, le seul de cette ampleur en solitaire depuis vingt ans au cœur du massif du Mont-Blanc, il suffit de consulter le post Instagram de Kilian Jornet. « Charles est l’un des meilleurs alpinistes au monde, énormissime l’artiste ! », souligne « l’ultra-terrestre » espagnol, star absolue de la montagne et admiratif de cet alpiniste français de 32 ans, qu’il a affronté dès l’adolescence lors des plus grandes compétitions de ski de randonnée.

Des images depuis un drone, une rareté en alpinisme

Guide de haute montagne et ancien rédacteur en chef du magazine Vertical (de 2002 à 2015), Claude Gardien est surpris par cet engouement médiatique inhabituel pour la discipline depuis une semaine : « Je ne me l’explique pas, d’autant que l’actualité est chargée. Mais c’est une belle histoire, avec de sacrées images faites depuis un drone, ce qui est rare en alpinisme. Et puis l’inscription de l’alpinisme au patrimoine de l’Unesco, il y a deux ans, a peut-être marqué un tournant pour parler de ses bons côtés, et pas juste de sa face sombre, avec ses disparitions. »

Charles Dubouloz est devenu le premier alpiniste à venir à bout de la voie « Rolling Stones » en solitaire.
Charles Dubouloz est devenu le premier alpiniste à venir à bout de la voie « Rolling Stones » en solitaire. - S. Montaz Studio

Trois mois après le décès au Népal de Louis Pachoud, Gabriel Miloche et Thomas Arfi, « la tournure que prend cette ascension est incroyable », apprécie ainsi Charles Dubouloz. Le 13 janvier après-midi, celui-ci s’est attaqué à 1.100 m à gravir pour atteindre le sommet situé à 4.208 m d’altitude, sur une voie « de pierres qui roulent » ouverte durant l’été 1979 par quatre Slovaques.

« Difficile de comparer des ascensions aussi énormes »

Sa performance historique en six jours et cinq nuits – car elle combine solo et période hivernale – est-elle l’équivalent de celle d’un autre alpiniste français, Lionel Daudet, qui avait bouclé en quatorze jours la partie Eldorado des Grandes Jorasses, en janvier 2002 ? « C’est difficile de comparer des ascensions aussi énormes, explique Stéphane Benoist, qui avait réussi “Rolling Stones” durant l’hiver 2002 avec Jérôme Thinières, décédé deux ans plus tard. Entre cette performance de premier plan et celle qu’il a signée au Chamlang, il est en tout cas rentré dans le pré carré des alpinistes de très haut niveau. »

Aux côtés de Benjamin Védrines, Charles Dubouloz avait déjà signé en octobre 2021 une ascension inédite en rejoignant le sommet du Chamlang (7.319 m) au Népal.
Aux côtés de Benjamin Védrines, Charles Dubouloz avait déjà signé en octobre 2021 une ascension inédite en rejoignant le sommet du Chamlang (7.319 m) au Népal. - C. Dubouloz

Car le guide de haute montagne haut-savoyard, accro à l’escalade (y compris sur cascades de glace) et au ski de randonnée, s’est distingué il y a trois mois au  Népal. Il a en effet réussi son pari « de haut vol » en ouvrant avec Benjamin Védrines une nouvelle voie dans l’Himalaya, pour rejoindre le sommet du Chamlang (7.319 m d’altitude), au bout de quatre jours et 1.600 m d’ascension. Un drôle d’enchaînement pour celui qui s’est surtout fait un nom en mars 2021 avec un précédent solo dans le massif du Mont-Blanc.

« C’est vraiment une muraille très impressionnante »

« C’est ce qu’il y a de remarquable ici : Charles a vraiment débarqué sur les écrans radar avec cette ascension sur la face nord des Drus, résume Claude Gardien, également auteur du livre Les Grandes Jorasses (éd. Glénat), publié en 2019. Mais les Jorasses, c’est autre chose. C’est vraiment une muraille très impressionnante. Il y a une trentaine de voies là-bas, et celle qu’il a choisie est pleine de mystères, avec peu de tentatives et de récits autour. »

Il y avait une histoire à écrire, et Charles Dubouloz l’a héroïquement fait, en rejoignant le sommet avec les mains en partie meurtries, et une partie de son pied droit gelée et noircie. Filmé par son ami vidéaste de montagne Sébastien Montaz, il a alors spontanément confié, en sanglots : « Ce n’est pas six jours, c’est trente-deux ans de partage pour en arriver là. Je me suis vraiment mis métal. » Une expression bien à lui, tout comme cette impensable aventure en solo.

Lorsqu'il a atteint le sommet, à 4.208 m d'altitude, Charles Dubouloz était très marqué au niveau des mains et du pied droit.
Lorsqu'il a atteint le sommet, à 4.208 m d'altitude, Charles Dubouloz était très marqué au niveau des mains et du pied droit. - S.Montaz Studio

« Il n’y a personne pour veiller sur toi »

« C’est pour moi un rêve, un aboutissement, la quintessence de ma pratique, note l’intéressé. Etre en solo, ça décuple tout : la manipulation de cordes où il faut prendre beaucoup de marge, la lecture du terrain, la prise de décision. Il n’y a personne pour veiller sur toi. » Une démarche en solitaire de plus en plus rare dans l’alpinisme et qui détonne, d’autant plus que, « par souci de gain de temps », il a opté pour quelques longueurs sans corde, « en solo intégral » donc. Désormais coach de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), Stéphane Benoist résume la dimension extrême de pareil exploit sans partenaire de cordée.

 « La plus grande difficulté, c’est de ne pas avoir de partage de décision. Tout est moins difficile nerveusement et physiquement à deux. En cordée, quand on assure le copain, on peut grignoter un peu. Là, Charles était tout le temps mobilisé. Et l’énergie mentale demandée ne laisse pas le temps de manger et de s’hydrater. »
 

Il doit renoncer à sa playlist de « gars de 70 ans »

De ce côté-là aussi, Charles Dubouloz est un ovni, puisqu’il s’est limité à trois purées lyophilisées sur toute la durée de l’ascension. « Je me demande comment cela a été physiologiquement possible, mais je n’arrivais pas à manger, confie-t-il. J’ai carrément vomi un soir en essayant d’avaler un repas. De même, c’était hyperbizarre de constater que je n’ai bu qu’un demi-litre d’eau par journée, en faisant fondre de la neige dans un réchaud, alors que j’aurais dû en consommer 5 litres chaque jour. » En six jours, l’alpiniste haut-savoyard a donc perdu 6 kg, mais aussi son téléphone portable, victime d’une chute fatale à mi-parcours.

Celui-ci était à la fois précieux pour les topos qu’il contenait et une playlist de « gars de 70 ans » (de Brassens à Sardou) qui « fait du bien le soir à – 30 °C dans le duvet ». Un joli pied de nez à la voie « Rolling Stones » qu’il a gravie. A en croire Charles Dubouloz, la réussite d’un tel exploit se joue aussi sur l’optimisation des équipements transportés. C’est pourquoi il a fait « la chasse au poids » (35 kg au total), en optant par exemple pour seulement six pitons.

Lors de sa précédente aventure au Népal en octobre 2021, Charles Dubouloz avait eu droit au «confort» d'une tente.
Lors de sa précédente aventure au Népal en octobre 2021, Charles Dubouloz avait eu droit au «confort» d'une tente. - Charles Dubouloz

Pendu chaque nuit sur son hamac, « entre deux mauvais glaçons »

« Je sais exactement que tel mousqueton pèse 22 g ou 13 g. » Une tente étant selon lui trop lourde, il a opté pour un hamac de 95 g. Car ce dernier n’est pas toujours synonyme de sieste paisible l’été, sous les pins des Landes. « Ouh la, pour chacune des cinq nuits, c’était du bricolage sur une vire, dit en souriant le guide de haute montagne. J’étais pendu quelques heures entre deux mauvais glaçons pour tenter de me reposer un peu. » Papa d’une fillette de 3 ans, Charles Dubouloz le reconnaît aisément : « J’ai systématiquement peur dans mes aventures, mais la peur me permet surtout d’être tout le temps en alerte. Elle éveille mes sens et me fait rester hyperfocus. Il n’y a pas de deuxième chance en alpinisme ».

Si Marc Batard (70 ans) va tenter au printemps de devenir l’alpiniste le plus âgé à grimper l’Everest sans oxygène, Charles Dubouloz n’entretient pas de tel rêve de longévité. « Je ne vais pas faire ça pendant encore dix ans, assure-t-il. On marche quand même sur un fil rouge, celui dont parlent le plus souvent les médias. Mais si les conditions sont réunies, peut-être que dans trois semaines je reclaque un gros truc. » On peut le comprendre, les simples sessions rando, parapente et escalade sont vite lassantes, n’est-ce pas ?