Le retrorunning, ou l’art de courir en arrière, peut-il être bon pour la santé ?

HORS-TERRAIN A la mode dans les parcs en Chine, le retrorunning a ses vrais athlètes, qui peuvent même parfois disputer des marathons

Antoine Huot de Saint Albin
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L'Espagnole Sandra Corcuera est multiple championne du monde, sur différentes distances, de retrorunning.
L'Espagnole Sandra Corcuera est multiple championne du monde, sur différentes distances, de retrorunning. — S. Corcuera.
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, focus sur le retrorunning ou l’art de courir en arrière.
  • Si certains en ont fait leur spécialité, des médecins préviennent qu’il ne faut pas en faire une discipline à part entière.

La course d’orientation ? Pas de grande forêt à proximité pour s’initier. Le Marathon des Sables ? Pas de plage ou de désert non plus à côté pour disputer cette course. Le kayak extrême ? Pas de kayak et surtout un cœur un peu fragile quand le danger s’approche. Ces derniers mois, dans cette rubrique  hors-terrain, on vous a envoyés un peu partout dans le monde. Mais, parce qu’il y a toujours un « mais », il nous était impossible de nous glisser un tant soit peu dans la peau de ces athlètes.

Du coup, quand le mot « retrorunning », ou course en arrière, nous est venu à l’esprit, pour accompagner nos bonnes résolutions du 1er janvier, on n’a pas hésité. On a enfilé un short, des baskets, et mis la marche arrière avec deux des meilleurs ambassadeurs de la discipline, Sandra Corcuera (49 ans), multiple championne du monde et Aaron Yoder (36 ans), recordman du monde du mile (1,6 km). Car, oui, le retrorunning a ses champions. Même s’ils n’étaient pas forcément destinés à ça.

« Je ne suis tombée que deux fois »

« J’aime courir et je collectionne les courses normales, que ça soit de 50 m à 100 km, raconte l’Espagnole. Un jour, en 2007, j’ai découvert une épreuve de retrorunning, j’y suis allée sans savoir ce que c’était. Ce furent les 1.500 m les plus durs de ma vie. » Pour l’Américain, les débuts tiennent encore plus du hasard : « On avait un tapis de course assez bon marché dans la famille, qui n’allait pas assez vite pour moi, car je courais plutôt rapidement. J’étais assez frustré, parce que je voulais m’entraîner dur. J’ai donc commencé à courir sur le côté, puis en arrière, car c’était plus dur ».

Dur pour le corps, car les muscles ne sont pas habitués à ça, et dur aussi dans la gestion d’une course, notamment pour le demi-fond et le fond. Oui, comment faites-vous donc pour vous guider en courant à reculons ? Et bien, sur les pistes d’athlétisme, on se focalise sur les traits des couloirs et des personnes au bord de la piste vous servent également de guides. « De toute ma carrière, je ne suis tombée que deux fois, avoue Sandra Corcuera. Dont une fois où une Polonaise m’est rentrée dedans. Mais cela ne m’a pas empêché de remporter la course. »

« Ça doit rester une pratique éducative, de complément »

Mais tout n’est pas que souffrance. Si nos deux athlètes ont foncé les yeux (presque) fermés dans cette discipline, c’est aussi parce qu’elle les a soulagés physiquement. « J’étais très régulièrement blessée en courant de face, notamment au genou, explique Sandra Corcuera. Mais depuis que je fais du retrorunning, mes blessures ont énormément diminué. Selon plusieurs études scientifiques d’universités aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Italie ou en Afrique du Sud, il a été démontré qu’avec le retrorunning, on brûlait 30 % de calories en plus qu’une course de face, et que cela améliorait l’équilibre et les fonctions neurologiques. »

Traumatologue et médecin du sport à la clinique Drouot à Paris, Jean-Christophe Miniot tient à remettre ces études en perspective : « Pourquoi le retrorunning brûle-t-il plus de calories ? Parce que c’est une pratique qui occasionne plus de dépenses énergétiques. Si vous devez faire 100 km à vélo : vous allez perdre plus de calories en VTT qu’en vélo de course, alors que c’est avec ce dernier qu’il sera le plus facile de rouler. Oui, ça a des bienfaits, mais ça doit rester une pratique éducative, de complément ».

« Un socle pour la préparation physique générale »

C’est d’ailleurs en suivant ce principe ludique que Renaud Longuèvre, ancien entraîneur de Ladji Doucouré ou Muriel Hurtis, utilise le retrorunning : « On l’insère dans les gammes, peu importe la discipline (sprint, demi-fond, fond). On le fait notamment à l’échauffement, en activation du système cardiovasculaire. Ça sert de socle à la préparation physique générale ».

Les trois avantages du retrorunning selon Renaud Longuèvre :

  • Solliciter dans toutes les parties du corps les muscles antagonistes qui, du coup, deviennent agonistes. Les fonctions des muscles sont inversées.
  • Lutter contre l’asymétrie, le déséquilibre que provoque l’activité, c’est donc un gage important de prévention des blessures.
  • C’est intéressant au niveau coordination et intelligence motrice.

« Le corps humain n’est pas fait pour cette pratique sur de la longue distance, sinon les yeux seraient derrière la tête, tout simplement, reprend le Dr Miniot. Ce n’est pas quelque chose qui semble logique dans la biomécanique du corps humain. Par exemple, de base, le mollet est un muscle propulseur, et là, il devient un muscle amortisseur. »

« Le sport est fait pour explorer le potentiel du corps humain »

Réponse d’Aaron Yoder : « Je peux comprendre ce qu’il dit et, oui, d’un point de vue physiologique, on a tous été conçus pour courir en marche avant. Mais c’est le sport. Ce n’est pas naturel pour le corps humain de soulever huit fois son poids en faisant de l’haltérophilie, ou de se rentrer dedans à pleine vitesse comme au football américain. Mais l’homme cherche à faire des choses qui ne sont pas possibles. Le sport est fait pour explorer le potentiel du corps humain ».

Et Sandra Corcuera en est un bon exemple. L’Espagnole tentera de remporter la médaille d’or aux championnats du monde de retrorunning, normalement prévus pour l’été prochain après plusieurs reports à cause de la situation sanitaire, sur une distance de marathon. Oui, 42,195 km en courant à reculons. Et ne rigolez pas trop si elle vous double lors d’une prochaine course que vous disputez, vous, « de face ». « Pour moi, ce n’est pas un objectif, mais c’est vrai que ça arrive parfois », glisse-t-elle. Vous aussi, vous le voyez son sourire en coin ?