« Ce sont des machines en descente »... Pourquoi la course d’orientation compte-t-elle « des athlètes de folie » ?

HORS-TERRAIN Avant tout perçue comme un loisir à destination du public scolaire en France, cette discipline lancée en Scandinavie compte une quinzaine d’athlètes professionnels s’illustrant dans d’autres sports

Jérémy Laugier

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Frédéric Tranchand est devenu l'un des meilleurs orienteurs... mais aussi traileurs français.
Frédéric Tranchand est devenu l'un des meilleurs orienteurs... mais aussi traileurs français. — FFCO
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons à la course d’orientation, alors que se disputent actuellement les championnats du monde en République tchèque. Du 29 juillet au 1er août, ce sera le tour des championnats de France à La Plagne (Savoie).
  • Ce sport venu de Scandinavie est surtout perçu comme un loisir en France, alors qu'il est pratiqué par des athlètes de haut niveau s’illustrant également dans le trail, le skyrunning et le ski alpinisme.

« Ce n’est ni une chasse au trésor, ni du trail. » Chargé de communication et de développement pour la Fédération française de course d'orientation, Robin Devrieux décrit ainsi le deuxième sport de pleine nature le plus pratiqué en France au niveau scolaire derrière l'escalade, avec environ 200.000 jeunes touchés à partir de 8 ans. Car oui, pour la plupart d’entre nous, la course d’orientation se résume à de rares sessions dans la forêt la plus proche de notre collège-lycée, partagées entre tentatives de triche et souhait de voir un jour des applications avec GPS lancées.

Ce jour est arrivé depuis très longtemps mais les puristes de cette discipline apparue en tant qu’exercice militaire, dès le XIXe siècle en Scandinavie, n’en ont que faire. « On a une immense liberté, en pleine nature, pour construire notre itinéraire, apprécie Frédéric Tranchand (33 ans), l’un des rares orienteurs professionnels français. On part seul, on découvre une carte au dernier moment, et avec l’aide d’une boussole, il faut trouver, le plus rapidement possible, toutes les balises dans l’ordre. »

Des cartes « importantes pour le développement neurologique des jeunes »

Tombé dans la course d’orientation à l’âge de 10 ans, au cœur du parc naturel régional du Pilat (Loire), « gros bassin historique de la course d’orientation », celui-ci va tenter d’obtenir en République tchèque ce jeudi (relais) et vendredi (longue distance) la huitième médaille mondiale de sa carrière, voire sa première en or. Le Ligérien souligne avant tout « les qualités d’endurance » nécessaires pour s’imposer au haut niveau dans un sport surtout perçu comme un loisir en France.

« La pratique ludique en famille est un axe que nous développons, notamment par le biais de parcours permanents en lien avec le patrimoine, comme à Bayeux sur le thème de la Libération, précise Robin Devrieux. C’est notre force d’être ouvert à tous les publics aimant la nature ou les challenges urbains, y compris à travers les outils numériques. Il est prouvé que travailler avec une carte est important pour le développement neurologique des jeunes. On n’a donc pas à choisir entre loisir et sport. »

Environ 200.000 jeunes testent la course d'orientation grâce au système scolaire en France.
Environ 200.000 jeunes testent la course d'orientation grâce au système scolaire en France. - FFCO

Un premier pôle de CO à Saint-Etienne en 1995

Un sentiment partagé par la légende française de la course d’orientation, Thierry Gueorgiou (42 ans) : « Certains orienteurs élites sont frustrés par cette image de loisir, mais personnellement, je trouve ça génial que ça soit l’un des rares sports qu’on peut pratiquer avec toute sa famille. Les meilleurs moments de ma vie restent ces voyages avec mes parents à découvrir la Scandinavie ou la Suisse via la CO ». La Fédération française, qui a été créée en 1970, doit justement beaucoup à sa famille, également originaire de Saint-Etienne. Dans les années 1990, les Gueorgiou ont dynamisé une discipline qui manquait de cartes de qualité (avec une topographie plus détaillée que les cartes IGN).

« Mes parents étaient professeurs d’EPS et ils sont partis à 200 % sur la CO, raconte Thierry. Mon père m’a tout appris de ce sport à partir de mes 4 ans. En devenant président du club Nature Orientation Saint-Etienne puis entraîneur national en 1994, il a tenu à copier ce que faisaient les Scandinaves. » Une année plus tard, un pôle France est créé, à Saint-Etienne évidemment, et Thierry (alors âgé de 16 ans) fait partie de la première promotion de six orienteurs.

Isia Basset est devenue en 2018 la première orienteuse française à obtenir une médaille lors des championnats du monde.
Isia Basset est devenue en 2018 la première orienteuse française à obtenir une médaille lors des championnats du monde. - FFCO

Dix fois plus de licenciés en Suède qu’en France

Vingt-six ans plus tard, il est devenu entraîneur de l’équipe nationale suédoise, mais surtout l’orienteur le plus titré de l’histoire chez les hommes, avec 14 sacres mondiaux. Le Stéphanois a pu être détaché à temps plein par la gendarmerie pendant cinq saisons avant de devenir l’un des rares professionnels de la discipline jusqu’en 2017, année de son ultime sacre mondial, à 38 ans en Estonie. Celui qui partage la vie d’une Suédoise depuis 2012, près de Stockholm, s’est toujours imprégné de cette passion scandinave pour la CO.

Ici, les gens aiment être proches de la nature. Tout le monde se promène avec des cartes en forêt, les championnats du monde sont retransmis sur une chaîne nationale, et la Suède compte 100.000 licenciés pour 10 millions d’habitants. La CO a presque la même place ici que le tennis de table en Chine. »

De son côté, la France peine à atteindre la barre des 10.000 licenciés, avec ses 230 clubs au total. « Grâce à Thierry Gueorgiou, qui est notre Martin Fourcade, on ne nous prend plus pour des touristes sur la scène internationale », sourit Frédéric Tranchand. Sa réussite a incité les plus jeunes à se mettre à la compétition, à l’instar d’un énième Stéphanois, Fleury Roux (23 ans).

« 1 heure de CO équivaut à 2h30 de trail tant il faut être concentré »

« La dimension stratégique de ce sport m’a beaucoup attiré, confie le champion de France à cinq reprises dans les catégories jeunes. C’est de la course, mais de manière vraiment ludique. Il n’empêche que pour moi, 1 heure de CO équivaut à 2h30 de trail tant il faut être concentré tout le temps. Avec cette charge mentale très importante, le corps est vite entamé. C’est pourquoi notre format le plus long s’arrête à 1h40 de course. »

Fleury Roux, ici en version trail durant la Short Race d'Annecy (16 km, 970 m de D+) en 2019.
Fleury Roux, ici en version trail durant la Short Race d'Annecy (16 km, 970 m de D+) en 2019. - Cédric Lauzier-Photogractif

Fleury Roux, qui a à la fois remporté l’Oisans Trail Tour (22 km) et le championnat de France du kilomètre vertical, incarne bien la polyvalence des orienteurs, très performants dans d’autres disciplines outdoor. « Attention, les 15 meilleurs mondiaux sont tous professionnels et sont des athlètes de folie », insiste Thierry Gueorgiou, qui s'était lui intégralement consacré à la CO durant sa carrière. Des « athlètes de folie » que suit donc de près le monde du trail, comme Jean-Michel Faure-Vincent, manager du Team Salomon.

Frédéric Tranchand parvient à titiller Kilian Jornet

« Je me souviens d’un trail du Ventoux (46 km) dans lequel l’orienteur suisse Marc Lauenstein était à la lutte avec quatre autres coureurs au sommet, raconte-t-il. En bas, il n’y avait plus que lui. Les orienteurs sont des machines en descente car ils ont l’habitude en CO de ne pas voir où ils posent leurs pieds. Donc dès qu’il y a un semblant de chemin en trail, c’est royal pour eux. »

Références respectivement en skyrunning et en ski alpinisme, la Suissesse Judith Wyder et la Suédoise Tove Alexandersson illustrent ces capacités hors normes acquises avec le haut niveau en course d’orientation. Frédéric Tranchand a également profité de l’arrêt des compétitions de CO en raison du Covid-19 pour marquer les esprits en trail en août 2020. Il s’est ainsi classé deuxième, en 2h33, de la mythique épreuve de Sierre-Zinal, dans les Alpes suisses (31 km et 2.000 m de dénivelé positif), soit 30 secondes seulement derrière un certain Kilian Jornet.

Frédéric Tranchand, en pleine forêt norvégienne lors des championnats du monde de course d'orientation 2019.
Frédéric Tranchand, en pleine forêt norvégienne lors des championnats du monde de course d'orientation 2019. - WOC2019

« On ne se demande jamais si notre cheville va tenir »

« Nous sommes habitués à avoir les meilleurs réflexes de poses d’appuis, même sur les terrains les plus techniques, poursuit le complet Fleury Roux. On ne se pose jamais la question de savoir si notre cheville va tenir. Si le meilleur chemin qu’on a ciblé implique de passer dans les ronces, on le fait. » La CO, qui aura ses championnats de France en moyenne distance et en relais du 29 juillet au 1er août à La Plagne (Savoie), propose aussi des compétitions nocturnes, encore plus funambulesques donc.

Car outre les risques de chutes, ces moments solitaires en pleine nature donnent parfois lieu à des rencontres étonnantes, voire à risques. Fleury Roux s’est ainsi retrouvé nez à nez « avec un troupeau d’élans » durant un entraînement en Suède. Lancé en tête dans deux championnats du monde consécutifs en relais, Thierry Gueorgiou a lui vécu de sacrées mésaventures dans la quête de la première médaille d’or de l’histoire pour l’équipe de France.

Le Stéphanois Thierry Gueorgiou s'est construit un palmarès monstrueux, avec 14 titres mondiaux remportés de 2003 à 2017.
Le Stéphanois Thierry Gueorgiou s'est construit un palmarès monstrueux, avec 14 titres mondiaux remportés de 2003 à 2017. - FFCO

Un abandon en plein Mondial… après avoir avalé une abeille !

« En 2008 en République tchèque, j’ai marché sur un essaim d’abeilles et j’en ai avalé une, évoque-t-il. J’ai eu une réaction allergique et je me suis évanoui. Il a fallu m’héliporter vers l’hôpital le plus proche. » Avant d’être sacrés à La Féclaz (Savoie) en 2011, les Bleus ont à nouveau laissé filer le titre en 2009, mais cette fois sans regret.

« On était quatre équipes [Norvège, République tchèque, Suède et France] à la bagarre en tête, et d’un coup, on a assisté à un truc dramatique. Le Suédois Martin Johansson est tombé et s’est retrouvé avec une branche enfoncée dans la cuisse. N’importe qui à notre place se serait arrêté pour s’occuper de lui et alerter les secours. » La course ayant été maintenue, les trois favoris se sont arrêtés une heure et ont dû tirer un trait sur leur objectif de médaille. Avec un lot de consolation : ils sont malgré eux devenus des modèles en remportant le prix international du fair-play pour cette action. Une récompense so CO.