Kayak : « L’extrême, c’est dans son ADN »… Comment Nouria Newman sublime-t-elle son sport avec ses vidéos de folie ?

HORS-TERRAIN Championne du monde de kayak extrême en 2013 et 2017, la Savoyarde Nouria Newman (29 ans) vient de mettre en ligne son nouveau film, consacré à ses exploits au cœur des chutes islandaises en octobre dernier

Jérémy Laugier

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L'été dernier, Nouria Newman s'est régalée dans les gorges du Verdon.
L'été dernier, Nouria Newman s'est régalée dans les gorges du Verdon. — Ciaran Heurteau / Red Bull Content Pool
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons à la palpitante carrière de Nouria Newman, kayakiste savoyarde de 29 ans et athlète Red Bull.
  • Vice-championne du monde en slalom en 2013, elle ne regrette pas d’avoir pris un virage extrême en s’attaquant à d’incroyables projets freeride, comme en Islande en octobre dernier.

« Ça va vite, tu glisses, tu es tranquille, c’est super. » Dans une amusante archive INA datant de juin 2004, on peut découvrir une enfant de 12 ans ravie de participer, au milieu des adultes, au premier rassemblement de kayakfreestyle d'« Hawaï sur Rhône ». A savoir une impressionnante vague située sous le pont du périphérique nord de  Lyon. « Elle allait déjà au charbon avec une volonté étonnante, se souvient David Arnaud, ex-kayakiste professionnel. Cette vague était hyper intimidante pour tout le monde. Beaucoup étaient malmenés dedans, mais elle, elle n’avait pas vraiment d’appréhension. »

Elle, c’est Nouria Newman, et 17 ans plus tard, David Arnaud est le réalisateur du dernier projet vidéo de cette athlète Red Bull, une session vertigineuse de kayak extrême en Islande, mise en ligne la semaine passée. Durant 20 minutes, on la voit dompter des chutes de 12 à 22 mètres, dans des conditions climatiques dantesques, en plein mois d’octobre. « Les images sont déjà énormes, et je sais qu’elles rapetissent la véritable dimension des rouleaux de ces chutes, indique Anthony Colin, son entraîneur durant dix ans au club de kayak de La Plagne. Le mot extrême n’est pas là pour rien quand on voit les prises de risques de Nouria, c’est dans son ADN. »

Une collégienne également au top en ski alpin et en cross-country

La connexion entre la native de Chambéry (Savoie) et le kayak débute à l’âge de 5 ans. « Toute petite, je me souviens que j’avais l’impression d’avoir affaire à un gros jouet, une sorte de Playmobil géant », sourit-elle. Anthony Colin a vite été marqué par « sa détermination » et « sa compréhension de l’eau vive », alors que de nombreuses sessions camping autour de la rivière de l’Isère ont aiguisé très tôt « sa culture du sport outdoor ». Au collège, l’adolescente est déjà une sportive tellement complète qu’elle fait partie des meilleurs skieuses en slalom de Haute-Tarentaise, tout en étant championne de France UNSS de cross-country.

C’est tout de même le pôle France de kayak que la jeune Savoyarde intègre à Toulouse puis à Pau, en parallèle d’un diplôme validé en sciences politiques (option journalisme), tout en intégrant l’équipe de France senior en 2010. Déjà championne du monde junior en kayak freestyle en 2009, Nouria Newman approche la consécration en 2013, à tout juste 22 ans, en devenant vice-championne du monde en slalom à Prague. Les Jeux olympiques de 2016 à Rio semblent lui tendre les bras.

Nouria Newman, ici lors du championnat du monde de slalom, en 2013 à Prague, qu'elle a conclu à la deuxième place.
Nouria Newman, ici lors du championnat du monde de slalom, en 2013 à Prague, qu'elle a conclu à la deuxième place. - Michal Krumphanzl/AP/SIPA

« Dans mes plus grandes fiertés, il n’y a jamais de compétition »

Mais une grosse blessure à l’épaule en 2015, ainsi que des résultats plus décevants en slalom, la privent de JO et la poussent à remettre en question ses ambitions. « En 2013, je pensais que monter sur la boîte et voir un monsieur en costard me passer une médaille autour du cou allait changer ma vie, confie-t-elle. Mais rien n’a changé et ça ne me convenait plus d’avoir un planning dicté par les étapes de coupe du monde et les stages. » Ses titres de championne du monde sont finalement obtenus en kayak extrême. Et même là, l’intéressée a une mémoire très floue des années (2013 et 2017) de ces deux sacres suprêmes. Tout simplement car ils n’ont pas une si grande signification que cela à ses yeux.

Dans mes plus grandes fiertés, il n’y a jamais de compétition. Mes expéditions dans des rapides complexes sont au final moins accessibles, avec un niveau d’exigence plus élevé. Hors de question pour moi d’échanger ce que je fais en ce moment contre une place aux JO de Tokyo. Je suis bien plus épanouie avec le kayak de haute rivière que je ne l’étais en équipe de France. »

« Ses films sont des grands huit émotionnels »

« Elle commençait un peu à s’ennuyer en slalom, confirme Anthony Colin. Elle avait besoin d’une échappatoire, de cet espace de liberté que constitue le freeride, pour aller jouer dans les vagues. » Chez Red Bull depuis sept ans, Nouria Newman parcourt le monde entier, de la Nouvelle-Zélande à l’Equateur, en passant par la Patagonie (Chili), le Wyoming (Etats-Unis) et une expédition en solitaire de 375 km sur trois rivières au Ladakh (Inde), qui a failli lui être fatale en 2018. « J’ai eu de la chance, je me suis fait aspirer sous les rochers et mon accident aurait pu être bien pire », commente-t-elle brièvement aujourd’hui.

Nouria Newman a vécu sa plus grosse frayeur durant son projet solo au Ladakh (Inde) en août 2018.
Nouria Newman a vécu sa plus grosse frayeur durant son projet solo au Ladakh (Inde) en août 2018. - Ali Bharmal / Red Bull Content Pool

Réalisateur de The Ladakh Project, David Arnaud revient sur cette séquence forte dans la carrière de la kayakiste de 29 ans : « On la voit alors pleurer, toute seule face à cette GoPro qui devient un journal intime. C’est glaçant de la découvrir à ce point au fond du trou, et ses films sont d’ailleurs des grands huit émotionnels. Nouria apporte de la nuance et de la sincérité dans un milieu où les Américains font systématiquement un high five à la caméra, même quand ils ont du sang qui sort de la bouche. »

« On n’est pas fous, on essaie de trouver la bonne ligne »

Une sincérité qui explique aussi le succès des vidéos de la jeune athlète, qui dépassent régulièrement les 500.000 vues sur le web. Sa récente aventure islandaise permet au grand public de découvrir son minutieux travail de recherche en amont des descentes. D’ailleurs, comment la kayakiste peut-elle vraiment maîtriser les périlleuses deux secondes d’une chute d’une vingtaine de mètres ?

« Cette partie n’est pas souvent montrée dans notre sport, explique Nouria Newman. Les gens ont l’impression qu’on se balance dans les rapides comme ça, comme si on était dans un tonneau. Mais on n’est pas fous, on essaie de trouver la bonne ligne. C’est un peu comme un puzzle. Toute la partie technique, qui permet de déterminer quel appui mettre à tel moment, me plaît beaucoup plus que l’adrénaline pure d’une chute. Tout le corps travaille pour impacter la position du bateau. Dans les années 1990, il y avait une part de hasard, mais si tu n’as pas envie d’avoir très mal, tu te places au mieux et tu fais en sorte de ne pas dépendre du hasard. »

Nouria Newman durant son aventure à l'assaut des chutes islandaises, en octobre dernier.
Nouria Newman durant son aventure à l'assaut des chutes islandaises, en octobre dernier. - David Arnaud / Red Bull Content Pool

« Si on devait toujours faire ce qui est recommandé… »

Aussi étonnant que cela puisse paraître, celle qui vit désormais entre Tignes et Val d’Isère (Savoie) s’est davantage blessée durant sa vie de slalomeuse que de freerideuse. « On a un sport qui pardonne beaucoup, jusqu’au moment où il ne pardonne plus, estime l’intéressée. On se blesse très peu, au pire on se casse le nez ou on se coupe les doigts. Mais il peut y avoir directement une sanction bien plus grave, avec un risque de mort. » A l’image de sa très grosse frayeur en Inde, Nouria Newman a appris à vivre avec ce danger ultime.

C’est sûr qu’il vaut mieux ne pas être seule car c’est une discipline dans laquelle on s’assure la sécurité les uns les autres. Mais on a parfois envie d’être face à soi-même, à ses peurs. Si on devait toujours faire ce qui est recommandé, je ne sais pas si on ferait grand chose, et c’est encore plus vrai en ce moment. En escalade, personne ne va dire à Alex Honnold que ce qu’il fait seul est trop dangereux. »

« Nouria est manager de sa propre carrière d’athlète »

Tout comme le célèbre grimpeur américain, Nouria Newman transcende sa discipline. « Techniquement, elle surclasse tout le monde avec son bagage de compétitrice en slalom, révèle David Arnaud. Freestyle, expéditions en rivière, sauts de chutes, elle est au top de son sport dans toutes les conditions, et je ne connais personne au monde, hommes et femmes confondus, qui en fasse de même à si haut niveau en kayak. Nouria est unique, d’autant qu’elle est vraiment dans le do it yourself, en ramenant le plus souvent ses propres images de ses aventures, avec GoPro et drone. »

Nouria Newman en pleine action dans une cascade de la rivère Wind, dans l'Etat de Washington (Etats-Unis), en juillet 2018.
Nouria Newman en pleine action dans une cascade de la rivère Wind, dans l'Etat de Washington (Etats-Unis), en juillet 2018. - Erik Boomer / Red Bull Content Pool

Son ancien entraîneur Anthony Colin résume : « Là où de grands athlètes ont souvent besoin de trois ou quatre personnes pour les entourer, Nouria est manager de sa propre carrière d’athlète. Ce niveau d’organisation et d’autonomie est impressionnant, car croyez-moi, elle n’est pas dans un hôtel 4 étoiles avant ses sauts. » Non, Nouria Newman carbure aux road trips sauvages avec réchaud et tente, comme lorsqu’elle suit l’alpiniste  Tiphaine Duperier sur la deuxième partie de son expédition en Islande. Décidément tout en nuances, elle suggère même : « La gymnastique n’est-elle pas en fin de compte un sport aussi extrême que le mien, lorsqu’on voit un salto fait au-dessus d’une poutre ? ».