JO-2022 : Après de nombreux « sacrifices personnels », Agathe Bessard rêve de Pékin grâce au skeleton

HORS-TERRAIN L’athlète savoyarde de 22 ans est la seule pratiquante de haut niveau de skeleton dans l’histoire du sport français

Jérémy Laugier
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Agathe Bessard pratique le skeleton depuis l'âge de 14 ans.
Agathe Bessard pratique le skeleton depuis l'âge de 14 ans. — Viesturs Lacis - Rekords
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons au parcours d’Agathe Bessard, en passe de devenir la première athlète française de l’histoire à participer à l’épreuve de skeleton aux Jeux olympiques, en février prochain à Pékin.
  • La Savoyarde de 22 ans a eu recours ses dernières semaines à un financement participatif (12.000 euros récoltés) afin de pouvoir vivre son rêve olympique.

« Autour de La Plagne, le nom de mon sport parle quand même un peu. Mais le plus souvent, on me le fait répéter plusieurs fois. C’est fatigant à force, donc je suggère aux gens d’aller consulter Google. » Cette discipline passion ultra-méconnue que pratique la Savoyarde  Agathe Bessard depuis ses 14 ans, « l’âge légal pour commencer à l’époque », c’est le  skeleton. A savoir un sport individuel d’hiver spectaculaire sur une planche spéciale ressemblant à la luge, mais qu’on utilise ici à plat ventre, tête en avant, après une course d’une trentaine de mètres lors de la poussée.

Tout en pratiquant durant son enfance la gymnastique et le ski alpin, la native d’Albertville (Savoie) ne cesse de lorgner vers le skeleton. Une drôle d’idée qui s’explique assez facilement : son père Alain a organisé les épreuves de bobsleigh et de luge sur la piste de La Plagne, lors des JO d’Albertville en 1992, soit sept ans avant la naissance d’Agathe. « Elle était souvent à mes côtés et elle a vite aimé la vitesse de cette discipline, explique celui qui est resté depuis 30 ans le directeur technique de cette unique piste homologuée en France. Mais je ne l’ai pas incitée à aller dans cette voie, bien au contraire. »

Révélée à Lillehammer en 2016 lors des Jeux olympiques de la jeunesse

Ça n’empêche pas la jeune fille de vite apprendre par cœur les 19 virages de son spot favori, situé à quelques kilomètres du domicile familial. Son grand décollage a lieu en 2016 avec les Jeux olympiques de la jeunesse à Lillehammer (Norvège), où elle remporte la médaille de bronze. Un premier podium sur le circuit senior de la Coupe du monde dès 2017, là aussi à Lillehammer, puis deux places de vice-championne d’Europe junior en 2019 et en 2020, et voici Agathe Bessard lancée à 22 ans vers ses premiers JO, en février à Pékin.

Elle participera vendredi à la 4e étape de Coupe du monde à Winterberg (Allemagne) et elle devrait devenir la première athlète tricolore de l’histoire à prendre part à une olympiade en skeleton. « C’est déjà l’une de mes grandes réussites d’avoir été la première Française à participer à des Coupes du monde », indique la jeune femme brune d’1,61 m.

« Des sensations qu’on ne retrouve nulle part ailleurs »

« Ma fille va accomplir son rêve donc c’est bien entendu une grande fierté pour moi, poursuit Alain Bessard. Ce qui est impressionnant, c’est qu’elle s’entraîne quasiment tous les jours, même en dehors de sa saison de compétitions. Elle pense skeleton matin, aprem et nuit. » L’intéressée ne peut que confirmer : « Depuis toute petite, j’ai toujours répété à mes parents que je ferai du skeleton. Autant le bobsleigh et la luge ne m’attiraient pas du tout, autant il y avait un truc avec le skeleton. Se retrouver entre 120 et 140 km/h avec le visage à quelques centimètres de la glace, ce sont des sensations qu’on ne retrouve nulle part ailleurs ». Elle a beau assurer que « tous ceux qui essaient ce sport l’adorent », Agathe Bessard regrette depuis ses débuts en France de se sentir à ce point seule au monde. Il faut dire que le skeleton n'a fait son retour aux JO qu'en 2002 à Salt Lake City (Etats-Unis), après 54 ans d'absence.

 Il n’y a vraiment personne dans le skeleton en France, c’est frustrant. Le premier problème, c’est de ne pas avoir le droit de commencer enfant. Vu qu’on peut entrer au club des sports d’une station à 6 ans, on ne va pas s’orienter vers une nouvelle activité plus tard alors que tous nos copains restent au ski. Si la seule piste française était à Paris et non à La Plagne, ce serait peut-être différent. »
 

Son destin aurait alors été chamboulé, alors que la Savoyarde a tout de même été rejointe récemment sur le circuit par Paige Alford, une Franco-canadienne. Qui dit discipline très éloignée des radars médiatiques dit préparations de courses folkloriques voire galères. Toujours domiciliée chez ses parents, Agathe Bessard se retrouve ainsi à consacrer une bonne partie de son temps à la réservation de ses vols et nuits d’hôtels. Si la fédération française des sports de glace, la FFSG, a pris en charge son année précédente (pour un montant autour de 20.000 euros), contrairement à l'Agence nationale du sport (ANS), ce n’est pas le cas pour cette saison olympique si spéciale.

90.000 euros à récolter pour gérer une saison en intégralité

« Les sports considérés mineurs sont actuellement délaissés tant qu'ils ne gagnent pas, décrypte Alexandre Vanhoutte, manager des équipes de France de descente et vitesse à la FFSG. Le Covid-19 a impacté les finances de la fédération, avec toutes les annulations de galas sur glace. Si ces athlètes habitués à beaucoup prendre sur eux obtiennent des résultats majeurs, ça va les aider.» Un coup dur pour Agathe Bessard, d’autant qu’il lui faut déjà mettre de sa poche environ 10.000 euros d’équipements pour être performante dans sa discipline. Au total, une athlète doit récolter 90.000 euros pour gérer une saison en intégralité.

C’est pourquoi Agathe, qui poursuit ses études en L3 au Staps de Grenoble dans une structure dédiée aux athlètes de haut niveau, a lancé  un financement participatif ces dernières semaines. Elle a atteint les 12.000 euros visés afin d’avoir « une chance de vivre ce rêve olympique ». « Il y a tellement d’investissement et de sacrifices personnels, y compris sur l’aspect financier, que si ce n’est pas un rêve d’enfant derrière, ça ne peut pas marcher, précise-t-elle. Ce n’est pas possible de vivre du skeleton. Les athlètes allemands s’en sortent en étant par exemple salariés de l’armée ou de la police. » Comme il était « impossible » pour elle de bénéficier d’un entraîneur français, elle a misé pour cette saison clé sur Lelde Prideluna, ancienne athlète lettone ayant terminé 7e aux précédents JO.

« On espère que la fédération pourra se projeter sur quatre ans »

Sixième coach dans la jeune carrière de la Française et entièrement à la charge de celle-ci, Lelde Prideluna réside durant ses séjours dans les Alpes chez… des voisins de la famille Bessard, qui l’hébergent gratuitement dans le petit village des Villards, près de La Plagne. Alain Bessard résume les difficultés de sa fille, qui s’appuie sur une partie de l’héritage de ses grands-parents pour financer sa saison.

 Il y a beaucoup de sports confidentiels en France. Pour tous ces athlètes, si les parents n’ont pas une certaine aisance financière, ils ne peuvent pas prétendre au haut niveau. On essaie de se débrouiller et on espère que la fédération pourra ensuite se projeter sur un vrai programme pour quatre ans, jusqu’aux JO de Cortina en 2026. »
 

Ce parcours tortueux, au vu des nombreux aléas structurels, pourrait constituer une force, à en croire sa nouvelle coach. « La première fois que j’ai entendu parler d’Agathe, j’ai compris qu’elle ne prenait jamais rien pour acquis, apprécie Lelde Prideluna. J’adore la voir contredire les statistiques, donner tort aux gens, et devenir une femme forte et indépendante. Un adage dit qu’il n’y a pas d’étoile trop lointaine ni de rêve trop grand. » Pour autant, Agathe Bessard estime « ne pas être médaillable » à Pékin, où elle vise un top 15. Tout en citant Nelson Mandela : « Un gagnant est un rêveur qui n’abandonne jamais ».