Le snowboardeur Victor Daviet raconte l’extradition « irréelle » de l’équipe afghane, menacée de mort par les talibans

INTERVIEW Le snowboardeur professionnel de 32 ans confie à « 20 Minutes » comment il est devenu l’été dernier l’unique espoir de l’équipe nationale afghane, menacée de mort par le régime taliban

Propos recueillis par Jérémy Laugier
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L'équipe nationale afghane de snowboard, ici en janvier 2021 à Malam Jabba (Pakistan), lorsqu'elle a rencontré Victor Daviet (au centre).
L'équipe nationale afghane de snowboard, ici en janvier 2021 à Malam Jabba (Pakistan), lorsqu'elle a rencontré Victor Daviet (au centre). — Victor Daviet
  • Snowboardeur professionnel résidant à Annecy, Victor Daviet a vu son voyage au Pakistan, il y a tout juste un an, être suivi d'une tournure rocambolesque.
  • Le freerideur de 32 ans a ainsi aidé 14 jeunes snowboardeurs afghans, qu’il a rencontrés là-bas, à quitter leur pays, où ils étaient menacés de mort par les talibans.
  • Sept de ces jeunes sont encore dans une situation précaire, dans l’attente d’un visa et d’un pays d’accueil.

« C’est quand même une sacrée histoire », souffle Victor Daviet. Depuis l’été dernier, le freerideur professionnel de 32 ans était en première ligne pour extrader les 14 membres de l’équipe nationale afghane de  snowboard, menacés de mort par les talibans en raison de leur pratique de ce sport.

L’Annécien, vice-champion d’Europe slopestyle en 2010, ne s’imaginait pas être embarqué dans une telle aventure, qui a contribué à la naissance de l’association Snowboarders of solidarity (SOS). D’une improbable compétition au Pakistan en janvier 2021 à l’extraction de 14 jeunes Afghans (9 hommes et 5 femmes) ayant entre 19 et 23 ans, le snowboardeur raconte à 20 Minutes ce sauvetage de folie.

Victor Daviet a été vice-champion d'Europe slopestyle en 2010 avant de se spécialiser dans des vidéos de freeride.
Victor Daviet a été vice-champion d'Europe slopestyle en 2010 avant de se spécialiser dans des vidéos de freeride. - Salomon

Comment êtes-vous entré en contact avec l’équipe nationale de snowboard d’Afghanistan ?

Je suis parti en janvier 2021 au Pakistan avec Julien « Pica » Hery, un guide de Chamonix bien connu, excellent snowboardeur en freeride, et habitué des expéditions là-bas. Il a créé l’association ZOM connection pour développer les sports d’hiver au Pakistan, donc on s’est rendu là-bas pour distribuer du matériel sur place. On a aussi formé les Pakistanais au snowboard, au ski de rando et au hockey sur glace. Il faut savoir que le Pakistan, c’est 228 millions d’habitants et seulement 3.000 skieurs et snowboardeurs. Dans la station de Malam Jabba, il y avait une compétition internationale bien roots, avec un Belge, un seul télésiège, et donc l’équipe afghane qui s’était créée peu de temps avant. Pendant une semaine, on était dans le même hôtel que la dizaine d’Afghans présents et on passait nos soirées à boire le thé avec eux.

A quoi ressemble la pratique du snowboard en Afghanistan ?

Ils ont 20 snowboards dans tout le pays, c’est l’équivalent de ce que je reçois chaque année comme matériel personnel. Ils n’ont pas de station, pas de piste damée. Ils ne pratiquent leur passion qu’au bord des routes, sur des cols. Pour la plupart d’entre eux, c’était la première fois qu’ils montaient sur un télésiège à Malam Jabba. Mais leur team est bien organisée, autour de plusieurs membres qui étaient dans des associations de skateboard. Ça ressemble aux débuts du snowboard en France en fait. Ils sont juste un peu en décalage dans le temps, et sur le niveau aussi (sourire). En voyant leurs réactions, j’avais l’impression d’être un superhéros sur mon snowboard. Dès que je faisais une petite figure, c’est comme si j’effectuais un tour de magie.

Aviez-vous alors projeté de vous revoir ?

Oui, comme je fais une série de vidéos de snowboard, Trip Roulette, je me suis dit qu’il fallait mettre ces jeunes géniaux en valeur. Donc le plan était que j’aille cet hiver en Afghanistan pour faire du snowboard avec eux. Puis, il y a eu cet appel du responsable du team afghan, le 17 août à 8 h 30, alors que j’étais en vacances avec ma copine à Paris. Il m’a dit : « Tu es actuellement la personne la plus proche de nous en Occident. Je suis désolé, notre trip ensemble en  Afghanistan ne va pas pouvoir se faire. Mais il faut absolument que tu nous aides à sortir du pays car on a reçu des lettres des talibans nous menaçant de mort ».

Les jeunes snowboardeurs afghans ont pour la plupart découvert pour la première fois une véritable piste damée l'an passé au Pakistan.
Les jeunes snowboardeurs afghans ont pour la plupart découvert pour la première fois une véritable piste damée l'an passé au Pakistan. - V. Daviet

Une lourde responsabilité…

C’est ça, j’ai un grand cœur, mais je suis juste un bon snowboardeur quoi. Mon premier réflexe a été de filer directement à l’ambassade afghane à Paris. Je me suis retrouvé au milieu de plein de gens, sans pouvoir obtenir la moindre réponse. Pour essayer d’aider le team, j’ai alors commencé à écrire sur Twitter aux ambassadeurs français à Kaboul, à des sénateurs, mais il y avait évidemment des millions de personnes dans cette situation. J’ai aussi demandé de l’aide sur Instagram et Facebook pour exfiltrer ces jeunes. C’était en partie une erreur car ça les mettait un peu à découvert sur Internet.

Mais c’est là qu’on constate que les réseaux sociaux ont quand même parfois un rôle positif. Car mes deux posts ont permis de créer un groupe sur Telegram rassemblant des personnes bénévoles déterminées à aider ces jeunes. Je suis tombé sur de véritables petits anges prêts à accompagner cette histoire, dont mes deux « american angels », une avocate et une personne très connectée, plus Laurent Pordié de la fédération française de snowboard et mon ami photographe-réalisateur Jérôme Tanon. Que des personnes au grand cœur avec qui on a créé l’association Snowboarders of solidarity.

Quels ont été les moments les plus stressants afin de permettre à ces 14 jeunes Afghans de quitter leur pays ?

Il a fallu trouver des fonds ainsi que des contacts sur place pour les faire sortir, soit par voie aérienne, soit par voie terrestre. Des missions se sont montées et elles ont échoué, avec d’énormes rebondissements. Des check points explosaient alors que tout était réglé. En septembre, on a une fois fait appel à une milice privée pour les faire sortir du pays par voie terrestre. On avait tous les documents, des visas pakistanais et canadiens. Mais ces visas n’ont pas suffi à passer la frontière, alors qu’on avait réussi à les amener de Kaboul jusque-là. C’était LE gros échec. On se croyait vraiment dans un film d’agents secrets, c’était irréel.

Comment ces jeunes ont-ils vécu tous ces rebondissements ?

Il faut savoir qu’ils n’avaient jamais grandi sous le régime taliban vu leur jeune âge. Ils vivaient un peu à l’occidentale, certains parlent bien anglais dans la bande. Et là, ce sont des jeunes de 20 ans qui ont dû quitter famille, études, passé, absolument tout, du jour au lendemain, pour sauver leur peau, voire aussi celle de leur famille qu’ils mettaient en danger en restant au pays. Le tout sans argent car les talibans ont bloqué leur compte en banque. Les cinq jeunes femmes du team étaient d’autant plus ciblées par le régime taliban, donc il a fallu les faire sortir en priorité.

Les jeunes snowboardeuses du team afghan étaient les plus menacées l'été dernier par le retour au pouvoir des talibans.
Les jeunes snowboardeuses du team afghan étaient les plus menacées l'été dernier par le retour au pouvoir des talibans. - V.Daviet

Quel a été le dénouement de ces multiples tentatives d’extradition ?

13 membres de la team sont sortis en octobre par voie aérienne. C’était un peu en mode sauve qui peut. On les a mis où on pouvait dans des avions. Quand les troupes américaines sont parties fin août, l’entonnoir se resserrait et on a fait ce qu’on a pu. Il restait un dernier membre qui hésitait à laisser sa famille et qui a finalement quitté l’Afghanistan la semaine dernière. On ne voulait pas communiquer toute cette histoire plus tôt pour ne pas lui faire prendre encore plus de risques. On a pris pas mal de précautions et maintenant on a besoin d’aide, surtout au niveau des contacts politiques.

Se trouvent-ils actuellement tous en sécurité ?

Sept d’entre eux sont de manière provisoire ensemble dans un pays limitrophe de l’Afghanistan, en situation précaire avec un visa de tourisme. Nous recherchons un pays d’accueil leur offrant un droit d’asile. On n’arrive pas à avoir de visa pour eux car malheureusement, ce n’est plus un sujet d’actualité aux yeux du monde. On ne voit plus sur les réseaux sociaux des Afghans qui tombent des avions pour sauver leur peau. Les sept autres jeunes sont éparpillés sur la planète entre Canada, Etats-Unis, Allemagne et Suède.

Quelles sont les priorités de l’association concernant ces sept jeunes-ci ?

Avec Snowboarders of solidarity, on a collecté près de 5.000 euros pour leur venir en aide via un financement participatif sur GoFundMe. Perso, j’ai mis 3.000 euros de ma poche, et toute l’équipe autour de cette histoire les soutient du mieux possible. On a pu voir que la communauté du snowboard est une grande famille. Pour ceux qui sont déjà dans un pays d’accueil occidental, on veut leur permettre de s’intégrer au mieux dans leur nouvelle vie, de refaire du snowboard, de les connecter avec des universités. Il faut se rappeler qu’ils ont tout perdu. On veut leur apporter un peu de bonheur.

Victor Daviet, lors du Sosh Big Air d'Annecy en octobre 2017.
Victor Daviet, lors du Sosh Big Air d'Annecy en octobre 2017. - CHRISTOPHE SIMON / AFP

Rêvez-vous de tous les réunir un jour, en France ou ailleurs ?

Oui, mais on n’a jamais eu de retour jusque-là du gouvernement français. Idéalement, c’est certain qu’ils aimeraient être rassemblés. Dans un premier temps, ça semble être utopique. Ce serait incroyable de pouvoir refaire un jour du snowboard avec eux.

Dans les messages que vous échangez toujours avec ces jeunes aujourd’hui, le snowboard fait-il encore partie de leurs rêves ?

Oui, l’objectif de leur team à la base était de représenter leur pays sur une compétition internationale. Vouloir y parvenir via un nouveau sport, c’était une approche hypra moderniste de leur part. Surtout pour les femmes de l’équipe, c’était quand même énorme de faire du snowboard en Afghanistan. Ils aimeraient désormais participer à des Jeux olympiques en tant qu’équipe réfugiée.

A quel point votre vie de freerideur professionnel a-t-elle changé durant ces cinq derniers mois ?

C’est simple, je ne voyais plus que ça pendant tout ce temps. Quand tu as 14 personnes qui comptent sur toi pour sauver leur vie… On est toujours là, à vendre du rêve en tant qu’athlètes de haut niveau. La vie est belle pour nous : un running au bord du lac d’Annecy, boire une bière avec des potes, grimper tel ou tel sommet… Non, là je ne voyais plus aucun plaisir là-dedans. Le seul projet qui comptait, c’était de les faire sortir d’Afghanistan. C’est chose faite. C’est une belle grosse première étape et ils sont à chaque fois ultra-reconnaissants par messages. Mais ce n’est que le début de leur nouvelle vie.

La cagnotte organisée par l’association Snowboarders of solidarity, afin d’aider les réfugiés afghans, se trouve ici.