Lyon : Faut-il être « cinglé » pour participer à la traversée de la ville à la nage en plein hiver ?

HORS-TERRAIN Deux cent trente-cinq nageurs, avec palmes, vont affronter dimanche (10 h) le Rhône et ses 8 °C pour une étonnante course de 8 km

Jérémy Laugier
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235 participants sont attendus dimanche à Lyon pour la 41e édition de cette étonnante course avec palmes.
235 participants sont attendus dimanche à Lyon pour la 41e édition de cette étonnante course avec palmes. — Rando vive
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons à la traversée de Lyon à la nage avec palmes. Cette étonnante course de 8 km dans le Rhône, habituellement entre 6 et 8°C en janvier, aura lieu dimanche (10 heures).
  • 235 personnes sont inscrites pour cette 41e édition d’une épreuve à mi-chemin entre compétition acharnée et rassemblement festif.

Amis lyonnais, ne vous étonnez pas si en vous baladant sur les quais du Rhône, dimanche matin, vous découvrez 235 courageux traversant Lyon à la nage. Il s’agit d’une des plus célèbres courses  avec palmes en France, organisée par  Thalassa Lyon Plongée pour la 41e fois. Au menu, 8 km à parcourir, à partir de 10 h, des berges de la Cité internationale à celles du lycée international de Gerland. Le tout dans une eau à la température comprise entre 6 et 8 °C, étant donné le moment de l’année : le troisième dimanche du mois de janvier.

La température du Rhône se situe entre 6 et 8°C à cette période de l'année.
La température du Rhône se situe entre 6 et 8°C à cette période de l'année. - Rando vive

« On nous demande toujours pourquoi on n’organise pas cette course en plein été, pour qu’elle soit plus sympa et plus accessible à tous, indique Renaud Helstroffer, président de Thalassa Lyon Plongée. Mais c’est justement là que se trouvent le gros challenge et la spécificité de notre événement de nage en eau vive : être le seul rendez-vous se déroulant en pleine ville en janvier, et donc dans une eau si froide qu’elle nécessite comme équipement une combinaison de 5 ou 7 millimètres. »

Les mineurs interdits de la course sans planche

Au vu des contraintes climatiques, cette traversée de Lyon est donc un peu à la nage ce que la SaintéLyon est au trail (78 km et 2.040 m de dénivelé positif, à parcourir de nuit début décembre), dans la région lyonnaise. Mais quelle est la véritable exigence sportive de cette discipline méconnue, alors que les derniers participants boucleront l’épreuve dimanche en environ deux heures ? Il convient déjà de distinguer les deux catégories proposées, à savoir la nage avec seulement des palmes et celle avec un support type hydrospeed.

L'épreuve est toujours marquée par son ambiance festive.
L'épreuve est toujours marquée par son ambiance festive. - Thalassa Lyon Plongée

« Avec une planche, on a seulement les jambes dans l’eau, explique Stéphane Dufour de Thalassa Lyon Plongée. Lorsqu’on s’en passe, il y a un côté plus extrême, avec régulièrement des cas de petite hypothermie, même s’il n’y a jamais eu d’hospitalisation de participant. C’est, par exemple, pour ça que les mineurs ne peuvent pas participer à notre course sans planche. »

12 bateaux de sauveteurs mobilisés

Outre un certificat médical, chaque participant optant pour la version crawl-tuba doit d’ailleurs être licencié auprès d’une fédération « d’eau » (plongée, natation, triathlon), ce qui limite sensiblement le nombre de participants (le record est de 423 en 2020 pour les 40 ans de l’épreuve). Un choix « pour la sécurité » assumé par Renaud Helstroffer : « Sur la SaintéLyon, lorsqu’un coureur est trop fatigué, il n’a qu’à s’arrêter sur le côté, là on ne peut pas risquer la moindre noyade. »

80 personnes sont mobilisées chaque hiver dans ce sens pendant les deux heures de course, dont 12 bateaux de sauveteurs. Technicienne de laboratoire au CHU de Clermont, Nadine Racat (44 ans) participera dimanche à sa 8e traversée de Lyon en monopalme, « en nageant façon dauphin ».

 On doit compter au moins une année d’entraînement pour se préparer pour une telle course. Quelqu’un qui n’aurait pas mis un pied dans l’eau depuis le mois d’août se mettrait par exemple en danger en s’inscrivant à Lyon. Il faut progressivement habituer son corps à descendre dans des eaux à 15, 10 puis 8 °C.
 

Une session d’entraînement dans un lac à 2 °C pour se préparer au mieux

Cette Clermontoise, habituée « au milieu de peloton », s’est carrément préparée, le week-end passé, en nageant une trentaine de minutes avec des amis dans le lac d’Aydat (Puy-de-Dôme), avec son eau à 2 °C. « Malgré les gants, les chaussons et la combinaison, tout le corps avait une sensation de froid, confie-t-elle. Il y avait de la glace sur une partie du lac. Mais comme ça, on sera à l’aise dans le Rhône, alors que nos copains venant du Midi sont généralement dans le dur en arrivant à Lyon. »

Catherine Garcin a remporté la précédente édition en bouclant les 8 km de traversée de Lyon en 1h01 avec son hydrospeed.
Catherine Garcin a remporté la précédente édition en bouclant les 8 km de traversée de Lyon en 1h01 avec son hydrospeed. - Catherine Garcin

Les meilleures performances sont très variables d’une année sur l’autre, un courant inhabituel a, par exemple, permis un record à 35 minutes sur une édition. En janvier 2020, Catherine Garcin a raflé la gagne en 1h01, en hydrospeed. S’il n’y a aucun athlète professionnel dans le monde de la nage en eau vive en France, cette sportive de 39 ans s’entraîne trois fois par semaine au club océanaute de Courbevoie (Hauts-de-Seine), en plus de pratiquer du vélo et de la course à pied.

Une galette et une bouteille de beaujolais comme compagnons de nage

« Les gens nous prennent un peu pour des cinglés d’aller nager dans une eau aussi froide, mais c’est notre sport à nous, affirme la multiple championne de France de la discipline. Nager avec des palmes peut être assez douloureux au début mais avec de l’entraînement, n’importe qui peut espérer finir une telle course. Surtout que tout le monde ne joue pas la gagne, certains sont surtout là pour l’ambiance et les déguisements. »

Car plus que la SaintéLyon, cette traversée de Lyon à la nage a des allures de marathon du Médoc ou du Beaujolais, entre « compétition extrême et loisirs ». « On a pris l’habitude de venir sur la course en dégustant pendant deux heures sur notre planche une galette des rois ou une bonne bouteille de beaujolais », raconte François Rispal, président du club subaquatique Beaujolais. Comme quoi, il n’y a pas forcément une dimension d'« exploit sportif » ici, hormis pour la tête de course, qui tourne à plus de 8 km/h. En 2020, le doyen finisheur (avec planche) avait ainsi 77 ans.

Lorsque les déguisements sont de la partie, les athlètes du Beaujolais ne sont jamais trop loin.
Lorsque les déguisements sont de la partie, les athlètes du Beaujolais ne sont jamais trop loin. - Thalassa Lyon plongée

« Dans le Rhône, on voit surtout des trottinettes au fond de l’eau ! »

Les abandons ne sont pas très fréquents, et généralement liés à la perte d’une palme ou à des crampes. La plus grosse frayeur autour de cette épreuve, durant les 40 premières éditions, a eu lieu en janvier 2020. « En voyant des nageurs passer, un mec situé sur un pont de la ville s’est mis en tête de se jeter à l’eau pour les sauver, se souvient Renaud Helstroffer. C’est évidemment lui qu’il a fallu sauver, et ça s’est bien fini. »

Cet épisode ultime du folklore, qui peut entourer la traversée de Lyon à la nage, n’occulte pas une dimension tactique dans la discipline. « Au niveau des ponts, il faut se débrouiller pour se retrouver dans le courant d’accélération et non dans les remous pouvant nous bloquer, indique Nadine Racat. C’est vraiment un sport de glisse, grâce auquel on peut voir des silures ou des écrevisses dans certaines courses. Bon, dans le Rhône, on voit surtout des trottinettes au fond de l’eau ! » C’est quand même autre chose qu’une simple plongée dans le Pacifique pour observer des raies mantas quelconques, n’est-ce pas ?