Le wingsuiteur Fred Fugen « réapprend à vivre » après le décès de Vince Reffet, son « frangin » des Soul Flyers

HORS-TERRAIN Le 17 novembre 2020, « l’homme volant » Vince Reffet décédait durant un entraînement avec Jetman à Dubaï. Un an plus tard, son ami au sein des Soul Flyers, Fred Fugen, raconte son « travail de reconstruction »

Jérémy Laugier
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Fred Fugen a réalisé un incroyable vol en wingsuit cet été à 250 km/h, en passant entre des immeubles de la station d'Avoriaz (Haute-Savoie).
Fred Fugen a réalisé un incroyable vol en wingsuit cet été à 250 km/h, en passant entre des immeubles de la station d'Avoriaz (Haute-Savoie). — Dom Daher
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons au wingsuiteur Fred Fugen qui a perdu, le 17 novembre 2020, son acolyte Vince Reffet (36 ans), victime d’une chute mortelle avec Jetman à Dubaï.
  • Après 20 années partagées avec son ami dans les airs, Fred Fugen doit apprendre, depuis un an, à « se reconstruire » sans lui.

« Je pense sans arrêt à Vince et c’est dur tout le temps. Imaginez, on a passé 20 ans en binôme et on a partagé des milliards de trucs cool. Depuis son accident, je dois réapprendre à vivre. » Le wingsuiteur Fred Fugen (42 ans), conscient d’être « en plein travail de reconstruction », va devoir affronter le 17 novembre le premier anniversaire du décès de son complice de toujours, Vince Reffet. L’athlète Red Bull de 36 ans a en effet effectué une chute mortelle, il y a un an, lors d’un entraînement en Jetman (une aile motorisée, avec quatre mini-réacteurs) à Dubaï.

Dix jours plus tard, Fred Fugen, son si proche ami chez les Soul Flyers – ce spectaculaire duo des airs haut-savoyard –, a tenu à sauter en base-jump depuis une falaise au-dessus du lac d’Annecy, avec plusieurs proches de Vince Reffet. « Le jour suivant, on organisait une cérémonie pour disperser les cendres de Vince à La Clusaz, le spot où on s’entraînait le plus souvent ces dernières années », raconte Fred Fugen. C’est alors que ce passionné de parachutisme, depuis un vol aux côtés de son père à l’âge de 10 ans, fait face à un dilemme : doit-il brutalement stopper toute l’aventure des Soul Flyers ou au contraire vite se replonger dans de nouveaux projets ?

Les Soul Flyers Vince Reffet et Fred Fugen, ici en 2019 à Rotterdam (Pays-Bas).
Les Soul Flyers Vince Reffet et Fred Fugen, ici en 2019 à Rotterdam (Pays-Bas). - Jarno Schurgers / Red Bull Content Pool

« Pour lui, il n’y avait pas d’autre issue que de repartir à fond »

Dès le mois de décembre 2020, il opte pour la deuxième option, en se rendant au Liban pour le repérage d’un vol en wingsuit (avec une combinaison ailée) programmé depuis plusieurs mois avec son ami disparu. Non sans mal comme le confie l’intéressé : « C’était chaud de se remettre dedans, mais ce voyage m’a un peu changé les idées ». Producteur et réalisateur de nombreux projets des Soul Flyers, Dino Raffault l’accompagne. Il revient sur l’épreuve traversée par Fred Fugen.

Je le trouve hyper courageux depuis un an, car Fred et Vince, c’était des frangins, avec un destin exceptionnel. En même temps, je ne l’imaginais pas ressasser tout ça sur son canapé. Pour lui, il n’y avait pas d’autre issue que de repartir à fond comme il a toujours su le faire, et de faire ainsi vivre la mémoire de Vince. »

« J’arrive à imaginer ce qu’il aurait pensé »

L’agenda 2021 de Fred Fugen s’est ainsi rapidement rempli, à partir de janvier et un vol sur la face de Bellevarde (Savoie), impulsé là aussi quelques mois plus tôt avec Vince Reffet. « Je me suis mis en tête d’aller au bout des nombreux projets qu’on avait imaginés ensemble, révèle-t-il. Les réaliser, c’est une manière pour moi d’être encore avec lui. Ce qui est nouveau, c’est de réfléchir à tout ça seul. Mais on se connaissait tellement bien que j’arrive à imaginer ce qu’il aurait pensé. »

Vince Reffet et Fred Fugen partagent un vol en wingsuit à Dubaï en 2017.
Vince Reffet et Fred Fugen partagent un vol en wingsuit à Dubaï en 2017. - Max HAIM / AFP

En avril, Fred Fugen s’est donc rendu dans la vallée sacrée de Qadisha, au Liban, pour survoler une forêt de cèdres classée au patrimoine mondiale de l’Unesco, comme il avait prévu de le faire avec Vince Reffet. « Il n’y avait encore jamais eu de vol en wingsuit au Liban », indique le Haut-Savoyard, entouré pour l’occasion de Vincent Cotte et d’Aurélien Chattard, deux athlètes qui l’accompagnaient déjà régulièrement avant ce tragique 17 novembre 2020. Il multiplie finalement les exploits aériens en 2021, avec « au moins autant » de projets réalisés que sur ses années Soul Flyers avec son fidèle acolyte.

Fred Fugen partage un vol en Egypte avec son père, âgé de 80 ans

« Je ne m’étais pas imaginé que je serais capable de faire autant de choses sans lui, précise-t-il. Mais dès que j’ai une baisse de régime, je pense à Vince, à toute son énergie et à son envie, et ça me booste pour continuer tout ça. Je le sens avec moi pour me pousser. Il avait l’habitude de dire qu’on continuait à voler aussi pour les potes qu’on avait pu perdre. Aujourd’hui, je continue donc à voler pour lui, mais pour moi aussi, car c’est toute ma vie. »

Après avoir collectionné six titres de champions du monde de freefly, Fred Fugen et Vince Reffet ont multiplié les spectaculaires projets, comme ici en 2014, le long de l'emblématique Burj Khalifa de Dubaï.
Après avoir collectionné six titres de champions du monde de freefly, Fred Fugen et Vince Reffet ont multiplié les spectaculaires projets, comme ici en 2014, le long de l'emblématique Burj Khalifa de Dubaï. - TIG MEDIA /CATERS NEWS/SIPA

Ses parents, tous les deux passionnés de chute libre de longue date, s’étaient même rencontrés dans un centre de parachutisme. Et une trentaine d’années après avoir sauté pour la première fois, durant l’enfance, avec son père Yves, Fred Fugen a encore remis ça le mois dernier, en freefly en Egypte, avec son père désormais âgé de 80 ans. Cet héritage familial ne cesse d’inspirer le Soul Flyer, qui a passé son été en base-jump, avec des amis et sa compagne. « On est partis trois semaines en vacances avec ma femme en Italie, et comme elle est aussi hyperactive que moi, on a fait du base-jump et de la rando tous les jours », sourit-il.

« C’est aussi une manière de me vider la tête »

Fred Fugen n’a pas pris le temps de souffler en 2021 : il a traversé en wingsuit à 250 km/h, à seulement 15 mètres du sol, le cœur de la station d’Avoriaz (Haute-Savoie), « un projet complètement taré », et a volé en Egypte, pour un autre projet en wingsuit inédit et « inoubliable » au milieu des pyramides, avec Vincent Cotte et l’Américain Mike Swanson. Autant de plans aux allures d’échappatoire comme il le reconnaît.

Malgré le départ de Vince, je prends énormément de plaisir à faire ces vols avec des potes. C’est absolument génial de pouvoir voler en wingsuit dans les montagnes. Notre sport amène des sensations de liberté inégalables. Quand je suis en plein vol à 200 km/h en moyenne, je ne pense à rien d’autre qu’à vivre l’instant présent, donc c’est aussi une manière de me vider la tête. »

Fred Fugen retrouve Jetman, neuf mois après l’accident mortel de son ami

Le tout sans jamais songer au pire ? « On faisait déjà extrêmement attention, Vince et moi, assure Fred Fugen. J’essaie de faire encore plus attention mais c’est dur. Nous sommes dans des sports engagés, dans lesquels il y a un risque, et on l’accepte. Il faut comprendre que l’accident de Vince, c’est avec Jetman, une discipline expérimentale et très différente du base-jump et de la wingsuit qu’on pratique depuis tant d’années. »

Surnommé « l’homme volant », Vince Reffet avait « poussé très loin » la pratique de Jetman, en devenant le premier athlète au monde à décoller du sol pour s’envoler à 1.800 m d’altitude, et ce en atteignant la vitesse de 400 km/h. Pour Fred Fugen, l’une des épreuves les plus rudes de l’année a donc été de refaire une quinzaine de vols en Jetman, en août en Espagne. Les premiers effectués dans le monde entier depuis le 17 novembre 2020.

« Il y a désormais une motivation supplémentaire »

« Ce jour-là, j’ai eu une vraie appréhension, reconnaît-il. Mais je n’étais pas tout seul, je faisais confiance aux ingénieurs. Je suis reparti sur des vols "classiques", et pas à basse altitude comme Vince en faisait. C’était donc moins engagé que lorsqu’il a eu son accident. C’était important pour moi comme pour tous les gars de l’équipe de passer cette étape. » « Soulagé » d’avoir validé ce moment dans sa « reconstruction » personnelle, il envisage de lancer un film sur « l’ensemble de notre carrière ».

Des six titres de champions de monde de freefly dans les années 2000 aux exploits des Soul Flyers comme A Door in the sky, lorsqu’ils se sont élancés d’une falaise en wingsuit en 2017 pour se glisser à l’intérieur d’un avion en plein vol, dans « une scène digne de James Bond » (dixit Dino Raffault), il y aura de la matière. « Peut-être qu’un jour, j’arrêterais tout ça, lance Fred Fugen. Mais il y a désormais une motivation supplémentaire : j’ai aussi envie de voler pour rendre hommage à Vince, et lui faire honneur. » Parole de Soul Flyer.