E-sport : Qu'est-ce que le « speedrun », le contre-la-montre collaboratif du jeu vidéo ?

HORS-TERRAIN Aux frontières de l’e-sport, le « speedrun » est une pratique qui consiste à finir un jeu vidéo le plus vite possible. Il demande parfois des milliers d’heures d’entraînement aux joueurs, toutefois loin d’être isolés dans l’épreuve

Louis Pillot
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« GrosHiken », spécialiste du « speedrun », lors du marathon « Speedons ».
« GrosHiken », spécialiste du « speedrun », lors du marathon « Speedons ». — Chloe Ramdani / Speedons
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons au monde de l’e-sport, et plus précisément au speedrun, pratique consistant à finir un jeu vidéo le plus vite possible.
  • « Le mot communauté est primordial dans le speedrun », précise « GrosHiken », spécialiste du jeu Celeste.

Quatre minutes, 54 secondes et 881 millièmes. C’est le temps qu’il a fallu à « Niftski », un Américain, pour terminer Super Mario Bros. En lisant cela, les plus nostalgiques d’entre nous se souviendront sûrement de leurs galères pour atteindre la fin du jeu, après plusieurs heures d’échec. Mais « Niftski » n’est pas un joueur comme les autres : il pratique le speedrun, qui consiste à terminer un jeu vidéo le plus rapidement possible, grâce à un entraînement acharné et l’aide d’une communauté d’autres joueurs.

La pratique est encadrée par des règles, résumées par Ronan « Realmyop » Letoqueux, ex-présentateur des émissions spécialisées 88 miles à l’heure et Speed Game. « On n’a pas de limite, à part celle de ne pas pirater le jeu. On a simplement besoin du jeu original et d’une manette. Ensuite, il y a des catégories, qui sont définies par la communauté. » Le speedrunner peut ainsi avoir à terminer le jeu, à ramasser tous les objets ou à battre tous les boss. Il peut aussi se voir fixer des handicaps : partager une manette avec un autre joueur, ou jouer… les yeux bandés !

4.000 heures de jeu en quatre ans

Avant de se lancer, « Realmyop » donne deux conseils : « Il faut être sûr d’avoir du temps, et choisir un jeu qu’on aime beaucoup. » Car dans le speedrun, l’entraînement est répétitif, et surtout très chronophage. Spécialiste du jeu Celeste, « GrosHiken » précise : « Le jeu est sorti en 2018, et j’y ai joué près de 4.000 heures, soit trois heures par jour en moyenne. Je n’arrive pas à faire des longues sessions mais certains peuvent jouer jusqu’à 6 ou 7 heures par jour ».

Pour s’améliorer, la méthode est propre à chaque joueur. Certains prennent des notes sur le chemin à emprunter, d’autres engloutissent les vidéos et privilégient le par cœur. Streamer et speedrunner sur plus d’une trentaine de jeux, « 1TLAU » juge que « le plus important, c’est de jouer ». « Je prends souvent une période d’échauffement d’une heure pour combler mes lacunes. Puis je lance une run [une partie chronométrée], et je joue, je joue, je joue. Quand je vois que ça bloque, j’arrête et je retourne à l’entraînement. Ça permet de revenir plus frais. » Résultat : il a passé plus de 3.500 heures sur Sekiro : Shadows Die Twice, que le joueur classique termine en une trentaine d’heures.

« Le mot communauté est primordial »

Malgré tout cela, les speedrunners sont loin d’être livrés à eux-mêmes. Car chaque jeu a sa propre communauté, omniprésente dès que l’on décide de se lancer. « GrosHiken » ne définit d’ailleurs pas le speedrun comme un acte individuel : « C’est une communauté qui joue à un jeu pour apprendre à le connaître le mieux possible et à le finir le plus vite possible. Le mot communauté est primordial ». L’aspect compétitif est ainsi quasiment mis de côté au profit de la coopération. « Dans l'e-sport, quand tu trouves une stratégie, tu la gardes pour toi. Là, le premier réflexe est de la partager. »

C’est en effet en groupe que les joueurs tentent de trouver le chemin le plus rapide. Certains n’ont même pas pour objectif la performance finale, mais bien la recherche : ils testent des techniques, dénichent des bugs, toujours dans le but de gagner quelques secondes. Des sites spécialisés, comme speedrun.com, hébergent les runs des autres joueurs. « Le speedrun, même si on le pratique seul, on ne le fait pas seul, assure "Realmyop". Souvent, d’autres personnes vont nous dire comment faire, nous expliquer certaines choses. Il y a toujours une phase d’apprentissage et de recherche. »

La nostalgie nourrit le speedrun

Pratique plutôt confidentielle, le speedrun a peu à peu gagné en popularité. D’abord grâce à certains évènements caritatifs qui l’ont mis en avant, comme les Games Done Quick aux Etats-Unis. Ou plus récemment en France avec « Speedons », organisé par le streamer « MisterMV ». Ensuite, et surtout, grâce au côté spectaculaire de chaque performance. « Le fait d’être bon ne suffit pas pour intéresser, et c’est pour ça que les événements valent le coup, précise "1TLAU". Sur scène, les joueurs font le show. Le speedrun repose aussi sur la nostalgie, et concerne des jeux auxquels tout le monde a joué : Mario, Zelda… »

L’avantage, c’est que la pratique est potentiellement infinie. En décrochant le record du monde il y a huit mois sur Mario Bros, « Niftski » a provisoirement pris la médaille d’or d’une communauté encore hyperactive, plus de 35 ans après la sortie du jeu. L’Américain a d’ores et déjà annoncé vouloir passer sous les 4’54”800. « C'est sans fin, conclut "1TLAU". Car il n’existe pas de run parfaite. » Alors il n’y a plus qu’à fouiller, et recommencer. Mais toujours avec les autres.