Présidentielle 2022 : « On a tendance à négliger l’aspect humain du jeu politique », souligne Clément Viktorovitch, à l'affiche d'un jeu de rôle sur Twitch

INTERVIEW Politologue spécialiste de la rhétorique, Clément Viktorovitch accueillera mercredi sur sa chaîne Twitch la deuxième édition d’un jeu de rôle baptisé « Game of rôles : les deux tours »

Clément Viktorovitch et ses acolytes lors de la première édition de « Game of Rôles - Les Deux Tours », en janvier dernier
Clément Viktorovitch et ses acolytes lors de la première édition de « Game of Rôles - Les Deux Tours », en janvier dernier — Capture d'écran
  • Comment une simulation de campagne électoriale peut-elle en révéler les ressorts ? Clément Viktorovitch et France Info ont lancé une émission sur Twitch qui fusionne la mission d’information de la radio et la tradition… du jeu de rôle sur table.
  • De manière surprenante, le premier épisode a permis de mettre en lumière certains mécanismes méconnus de la course à l'Elysée.
  • Le deuxième épisode a lieu le 23 février à 20h avec des streamers à succès, qui vont tenter de se faire élire président ou présidente d’un soir.

A chaque campagne présidentielle ses innovations éditoriales. A ce jeu-là, France Info et Clément Viktorovitch, le politologue spécialiste de la rhétorique ont frappé un grand coup. Ils proposent sur Twitch une série de jeux de rôle sur table qui reproduit une campagne électorale. Le but ? Le spectacle, bien sûr, avec notamment des streamers et streameuses françaises de renom. Mais aussi transmettre des informations et des données sur les thématiques de la campagne dont ont à débattre les candidats et candidates d’un soir, avec la participation d’un journaliste de la station.

Le premier épisode a eu lieu début janvier, avec une victoire du streamer Mister MV sous les traits de « Paul-Jacques Charenton » du parti « La France en fait ». Prochain rendez-vous le 23 février à 20h sur la chaine Twitch de Clément Viktorovitch avec un lineup alléchant : Angle Droit, Antoine Daniel et Joueur du Grenier. Le politologue est revenu avec 20 Minutes sur les leçons politiques de ce premier épisode, qui dépasse le simple jeu.

Clément Viktorovitch, à Paris en 2019.
Clément Viktorovitch, à Paris en 2019. - ISA HARSIN/SIPA

C’est quoi, un jeu de rôle sur table ?

Pour le dire simplement, c’est une fiction, une narration interactive, dans laquelle un maître du jeu, qui est en fait le narrateur, raconte une histoire. Traditionnellement, c’est plutôt des histoires d’heroic fantasy, de fantastique ou de science-fiction. Des joueurs autour de la table incarnent des personnages, prennent des décisions, agissent, prennent la parole. Et c’est de cette interaction – à la fois des joueurs entre eux et des joueurs avec le maître du jeu – et ces jets de dé – qui matérialisent le destin – que se construit progressivement une narration. C’est exactement ce qu’on fait avec Game of rôles, les deux tours. La seule différence, c’est qu’on raconte une aventure politique qui est celle d’une campagne électorale.

Dans le jeu, les quatre joueurs et joueuses incarnent des positionnements politiques différents, et gagnent – ou perdent – différentes catégories d’électeurs au gré de l’évolution de la partie…

Dans le système imaginé par Fibre Tigre, le créateur du jeu et le narrateur, l’électorat a été divisé en catégories, avec toute la part de simplification que cela comporte, évidemment. En tant que joueurs et joueuses, on est en compétition pour cet électorat. Le juge de paix, qui va décider du succès ou l’échec de nos entreprises, c’est d’abord le maître du jeu lui-même qui est là pour estimer si nos actions sont appropriées ou non, si ça lui semble être de nature à nous apporter des voix ou pas.

Mais le plus important, puisque c’est une simulation de campagne électorale, ce sont les viewers qui sont devant leur écran et qui votent à de nombreuses reprises pour décider de l’issue d’un événement ou d’un débat. C’est comme ça qu’à la fin de la soirée, au terme de trois heures de confrontation tout de même, l’un des joueurs ou l’une des joueuses devient le ou la présidente.

Le premier soir, vous avez incarné un candidat qui promeut le référendum sur tout, et vous avez pu explorer la difficulté d’être « mono sujet » dans une campagne présidentielle…

Je travaille depuis très longtemps sur la démocratie participative et délibérative et je me demandais, en tant que chercheur et citoyen, jusqu’où pourrait aller un candidat dont la proposition serait radicale-démocrate : un référendum sur chaque sujet. Evidemment, on ne peut pas estimer que ce qui s’est passé dans le jeu se passerait dans la réalité assurément, mais on a des éléments de réponse. Car j’ai observé que, dans le jeu, mon positionnement, au tout début de la soirée, est inquiétant pour les autres candidats. Et il convainc ! C’est moi qui gagne le premier vote.

Le problème, c’est que, progressivement, devant réagir sur des débats thématiques en étant limité à cette exigence idéologique de dire « Je ne prends pas position, c’est le peuple qui doit le faire », on se rend compte que ma proposition devient ronronnante et puis fini par être ridicule. À la fin de la soirée, au moment où j’ouvre la bouche, quelqu’un autour de la table me coupe en me disant : « Oui bon on sait vous allez proposer un référendum. » Mes propositions sont alors prises par la dérision et je finis bon dernier sur tout tous les votes des électeurs.

Clément Viktorovitch et Fibre Tigre, le maitre du jeu, dans le premier épisode de
Clément Viktorovitch et Fibre Tigre, le maitre du jeu, dans le premier épisode de - Capture d'écran Clément Viktorovitch

C’est là que vous faites un parallèle avec ce qui est arrivé à François Asselineau lors du débat des 12 candidats en 2017…

François Asselineau était un candidat mono-sujet puisque lui disait « tout commence par le Frexit », la sortie de la France de l’Union européenne. Sa tactique rhétorique, dans cette soirée où il avait peu de temps de parole cumulé, c’était de ramener les autres candidats au fait qu’eux ne maîtrisaient pas le débat européen. Pour démontrer que lui le maîtrisait, il avait à cœur d’appuyer chacune de ses prises de position par des références aux traités européens. Au début de la soirée, quand il commence à citer à l’article près les traités, on sentait une forme d’inquiétude chez les autres. On voyait des regards dans le vague, un silence accueillait ses prises de position… Il y avait quelque chose de performatif qui était efficace.

Mais au fur et à mesure, à force de citer les articles des traités à chaque fois qu’il prenait la parole, ça devient ronronnant. Et puis, ça devient l’objet de moqueries. A la fin, les plans de coupe sur les autres candidats ne montrent plus des regards inquiets, mais des sourires moqueurs. Et pour lui, c’est évidemment terrible. On voit donc bien la difficulté que c’est de s’illustrer dans un débat quand on porte un seul sujet. Le spectacle télévisuel – parce qu’un débat, aussi sérieux soit-il, est toujours une forme de spectacle, c’est bien ce qui nous retient devant la télé des heures durant – exige une forme de renouvellement de soi.

Autre point que vous avez mis en évidence lors du jeu, c’est la difficulté d’encaisser des coups et les mauvaises nouvelles, d’autant que la fatigue s’accumule…

Nous, les analystes, nous avons tendance, parfois, à négliger l’aspect humain du jeu politique et à tout interpréter en termes de positionnement, de stratégie, de calcul. Et quand nous parlons d’erreurs, nous parlons d’erreurs tactiques. On néglige qu’il y a aussi un aspect humain et qu’à ce titre, les personnalités politiques sont, elles aussi, victimes de chocs psychologiques. Dans le jeu, je gagne le premier vote et, alors que tout est fait, dans le jeu, pour que je ne gagne pas, je ne peux pas m’empêcher – et c’est intéressant – de rêver à la victoire. Le jeu suscite une forme de compétition naturelle, qu’on retrouve évidemment dans la compétition électorale. Je m’engage donc à corps perdu dans le deuxième débat où j’ai l’impression d’être plutôt impactant. Mais au moment du vote, je finis dernier.

Et là, il y quand même une piqûre d’ego. Immédiatement s’enclenche une forme de ratiocination intérieure [une réflexion intense], c’est-à-dire qu’on est un peu en boucle intérieurement : « Qu’est ce qui s’est passé ? Est-ce que je peux rectifier le tir ? » Pour parler comme sur Twitch, je suis « stun », je suis peu choqué.

Or, c’est là que je suis emmené par le maître du jeu dans une aventure où je fais une erreur stratégique. C’est un cas très classique d’une usine qui s’apprête à fermer. Je viens voir les ouvriers mobilisés, je leur fais un discours et le maître du jeu me demande si je veux rencontrer le patron de l’usine. Comme je n’ai pas exactement compris la situation et que je ne veux pas commettre d’impair, je refuse. Résultat, je passe pour quelqu’un de lâche. Je rate l’aventure. Autour de la table et dans le tchat, tout le monde se demande pourquoi je n’y suis pas allé. C’était la solution stratégique la plus élémentaire mais je suis incapable de la trouver car je suis encore dans le dans la gestion interne de la mauvaise nouvelle que je viens d’avoir juste avant.

Une nouvelle fois, ce n’est pas un événemement totalement fictif…

Ce sont des choses qu’on voit : des responsables politiques qui sont sonnés et qui, du coup, réagissent d’une manière inadaptée. On peut penser au nombre de fois où une punchline est tellement violemment reçue par un homme politique pendant un débat que, derrière, la réponse est très en dessous de ce qu’il aurait fallu avoir. L’exemple parfait, c’est la réponse de Nicolas Sarokzy à la tirade « Moi, président » de François Hollande en 2012. Elle n’est pas du tout à la hauteur qu’il vient de prendre. Par ailleurs, sur le fait de gérer la fatigue, de gérer les ressources mentales, il y a une anecdote qui a été racontée par l’acteur lui-même : Benoît Hamon.

En mars 2017, il enchaîne un grand meeting à Bercy et le débat à cinq sur TF1 le lendemain. Le meeting est une franche réussite, le discours est excellent en termes de technique discursive, c’était probablement l’un des meilleurs discours, sinon le meilleur discours de 2017. Le problème, c’est que Benoît Hamon arrive le lendemain dans ce fameux débat fatigué de la veille. C’est lui qui le raconte : il n’a pas eu le temps de bien le préparer. Pendant le débat, il n’est pas bon, il n’a pas les bonnes punchlines et même il n’a pas la ressource psychologique, cognitive d’être attentif. Lui-même raconte qu’il y a des moments où il regardait la balle passer en étant spectateur du débat et même plus acteur. Il était dans les cordes, comme moi dans Game of rôles.