Comment les applis ont « révolutionné et rajeuni » la randonnée et les sports de montagne en France

HORS-TERRAIN Les applications Iphigénie et Whympr, très en vogue auprès des amateurs de pratiques « outdoor » ces dernières années, contribuent à accompagner un nouveau public vers les activités en montagne, à commencer par la rando

Jérémy Laugier
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L'application Iphigénie compte environ 100.000 utilisateurs, essentiellement français.
L'application Iphigénie compte environ 100.000 utilisateurs, essentiellement français. — Gaëtan Haugear
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons à l’émergence d’applications accompagnant au mieux la pratique de sports de montagne, comme Iphigénie et Whympr.
  • « Il y a eu une digitalisation progressive de la randonnée depuis une dizaine d’années, qui entraîne un renouveau des pratiquants », souligne ainsi Tim MacLean, fondateur de Whympr en 2017.

Qu’il semble loin, le temps des embrouilles familiales en montagne, lorsqu’on passait une demi-heure à tourner dans tous les sens une carte des années 1980 délavée, en priant pour arriver avant la nuit au refuge. La randonnée, à l’image des activités outdoor plus globalement, n’a pas manqué le virage du digital, comme en atteste Alice (25 ans). « C’est quand même extrêmement pratique de pouvoir consulter de nombreux morceaux de cartes IGN, y compris lorsque l’on n’a plus de connexion, comme cela arrive fréquemment en haute montagne », confie la jeune femme, qui était à peine majeure lorsqu’elle a eu recours pour la première fois à Iphigénie.

Non, on ne parle pas ici de mythologie grecque mais de « la doyenne des applis outdoor », perçue depuis 2010 comme « la référence en cartographie pure et dure », et donc « l’outil indispensable pour les randonneurs et alpinistes » selon Tim MacLean. Fondateur en 2017 de la start-up Whympr (application communautaire des adeptes de sports en montagne comptant plus de 10.000 utilisateurs gratuits et 1.000 clients payants), celui-ci a racheté en décembre dernier Iphigénie.

Grâce à la possibilité de télécharger des cartes IGN sur smartphones, la pratique de la randonnée en montagne s'est rajeunie.
Grâce à la possibilité de télécharger des cartes IGN sur smartphones, la pratique de la randonnée en montagne s'est rajeunie. - Gaëtan Haugear

« La rando, ce n’est désormais plus perçu comme un truc ringard »

« Il y a eu une digitalisation progressive de la randonnée depuis une dizaine d’années, qui entraîne un renouveau des pratiquants », souligne Tim MacLean, en s’appuyant sur les 15 % de croissance annuelle d’Iphigénie depuis 2010. Alors qu’une offre de 25 euros par an est proposée par Iphigénie, le critère économique se révèle déterminant. « Une carte papier IGN coûte 13 euros et il en existe plus d’un millier, précise Tim MacLean. Donc autant avoir toutes les cartes mises à jour dans sa poche pour une somme modique, non ? Et puis, sur appli, on peut toujours se repérer sur la carte via le point bleu GPS, ce qui est très précieux. »

Pareille précision aurait effectivement pu mettre un terme à tant de débats houleux (et autant de moments de doute) sur les sentiers de randonnée, un peu partout en France. Pour autant, la moitié des 100.000 abonnés d’Iphigénie (à 90 % français) a plus de 50 ans, ce qui nuance la tendance à un rajeunissement du public rando. Rédacteur en chef du magazine Wider et écrivain, Sylvain Bazin livre sa vision.

« La randonnée pédestre garde un public relativement âgé, mais je ne vois quasiment plus de pratiquants s’appuyer sur des cartes à l’ancienne. Le Covid-19 a été un catalyseur extraordinaire pour l’outdoor, et les applis sont une porte d’entrée facile vers les activités nature pour beaucoup de jeunes. Elles ont révolutionné et rajeuni la randonnée. Des vacances sur les chemins de rando, ce n’est désormais plus perçu comme un truc ringard pour la majorité des trentenaires. »

« On n’est pas encore le Tinder de l’escalade »

Un virage majeur qu’a notamment accompagné Whympr, appli « davantage tournée vers les 25-50 ans qu’Iphigénie », comme le précise Tim MacLean. « L’univers de la haute montagne n’est pas facile d’accès mais il n’est pas réservé qu’à ceux qui y vivent depuis une dizaine d’années, poursuit-il. C’est une expérience qui se construit peu à peu. L’apport du digital ne va pas faire grimper quelqu’un en haut du Mont-Blanc avec des crampons du jour au lendemain. Mais sans remplacer les conseils d’un guide, c’est un outil qui nous accompagne. »

En alpinisme, l'appli Whympr est très utilisée.
En alpinisme, l'appli Whympr est très utilisée. - Ulysse Lefebvre

Et ce avec à disposition un bulletin d’avalanche, plus de 150.000 descriptions d’itinéraires et des retours communautaires pour mettre en avant les sorties des utilisateurs, tout en créant des échanges. « Mais on n’est pas encore le Tinder de l’escalade », sourit Tim MacLean. Résidant à Chamonix, Alice utilise à la fois Iphigénie et Whympr pour sa pratique régulière de ski de rando, de trail et d’escalade.

« Il faut à tout prix ne pas dépendre d’un appareil électronique »

« La dimension sociale et communautaire de Whympr permet de rajeunir énormément la pratique des disciplines de montagne, estime-t-elle. Avant de partir, je me fie beaucoup à l’inclinaison exacte des pentes et aux nombreux posts d’utilisateurs indiquant où se trouve la bonne neige, mais aussi les secteurs à éviter en raison de séracs menaçants. » Coordinateur au département alpinisme à l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme (Ensa) de Chamonix (Haute-Savoie), Hervé Qualizza accompagne depuis de nombreuses années l’intégration de ces applications dans les formations, qui favorisent « une préparation à la fois plus facile et plus minutieuse ».

« Mais il ne faut pas qu’un randonneur lambda se dise qu’il peut affronter de mauvaises conditions météorologiques grâce à toutes les aides que lui procure aujourd’hui son smartphone, précise-t-il. La montagne est un environnement à risques et il faut à tout prix ne pas dépendre d’un appareil électronique, qui plus est souvent fragile avec le vent, le froid voire la neige. »

« On peut garder une grande liberté »

C’est pourquoi les stagiaires de l’Ensa apprennent autant à maîtriser carte, boussole et altimètre qu’avant l’apparition des nouvelles technologies. Il n’empêche que celles-ci ont réellement bouleversé les multiples pratiques outdoor.

« Grâce au point GPS d’Iphigénie, tu ne peux plus te perdre comme sur une carte classique, note Sylvain Bazin. Ce postulat ouvre des projets d’itinérance à des gens moins experts. Et on peut garder une grande liberté selon qu’on choisisse ou non de suivre la trace proposée par l’appli. » Car dans le fond, le charme de la rando reste aussi de crapahuter sans trop s’appuyer sur l’aide technologique, quitte à miser une énième fois sur son (mauvais) sens de l’orientation, non ?