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ALPINISMEL’accès à la haute montagne pourrait-il être interdit cet été en France ?

Réchauffement climatique : L’accès aux glaciers des Alpes et à la haute montagne pourrait-il être interdit cet été ?

ALPINISMEDes compagnies de guides ont suspendu la semaine passée l’ascension du Mont-Blanc par sa voie royale, en raison de dangereuses chutes de pierres constatées, au cœur d’un été aux chaleurs inédites
Un groupe d'alpinistes emprunte le couloir du Goûter, le 6 août 2018, pour boucler son ascension du Mont-Blanc.
Un groupe d'alpinistes emprunte le couloir du Goûter, le 6 août 2018, pour boucler son ascension du Mont-Blanc. - PHILIPPE DESMAZES / AFP / AFP
Jérémy Laugier

Jérémy Laugier

L'essentiel

  • L’actuelle canicule estivale a un énorme impact sur les glaciers des Alpes, qui peuvent se révéler encore plus dangereux qu’en temps normal.
  • Les principales compagnies de guides de Saint-Gervais et de Chamonix ont ainsi suspendu depuis la semaine passée l’ascension du Mont-Blanc par la voie du Goûter.
  • 20 Minutes fait le point sur les risques, à court ou moyen terme, de voir l’accès aux glaciers et à la haute montagne interdit par les autorités.

«C’était bluffant, je ne reconnaissais pas du tout une voie de la face nord que j’avais pourtant grimpée l’été dernier. » Durant ses dix ascensions en treize jours de sommets de plus de 3.600 m d’altitude dans le massif des Ecrins (Hautes-Alpes), l’alpiniste haut-savoyard Charles Dubouloz a souvent dû s’adapter ce mois-ci aux conséquences du réchauffement climatique sur la montagne. « L’état des glaciers est tellement sec cet été qu’il y a plein de crevasses partout, confie-t-il. C’est ahurissant comme tout a fondu à une vitesse folle. Ça aurait par exemple été du poker que de passer par le glacier de la Pilatte, donc on a préféré le contourner par des arêtes, même si ça rallongeait la voie de cinq heures. »

Charles Dubouloz a constaté début juillet que les glaciers du massif des Ecrins étaient très abîmés.
Charles Dubouloz a constaté début juillet que les glaciers du massif des Ecrins étaient très abîmés.  - Joseph Hallepee

Une prudence partagée par les deux principales compagnies de guides encadrant l’ascension du Mont-Blanc depuis Chamonix et Saint-Gervais (Haute-Savoie). Le 13 juillet, elles ont décidé de « suspendre temporairement et à titre préventif » les stages Mont-Blanc par la voie royale du Goûter, considérée comme la plus accessible. « En juillet, il n’y a généralement pas le moindre éboulement de 20 heures à 11 heures sur cette voie, explique Dorian Labaeye, président du Syndicat national des guides de montagne (SNGM). La semaine passée, les guides ont constaté des chutes de pierres à différents créneaux de la matinée, ce qui signifie qu’on n’arrive plus à prédire les risques pour les clients et pour nous. Cette décision propre aux guides est donc la plus raisonnable, et des plans B de courses ou un remboursement sont proposés aux clients. »

« Il y a toujours des gens qui veulent jouer à la roulette russe »

Avisées de cette suspension, les autorités de Haute-Savoie ont dans la foulée « fortement déconseillé » à leur tour la mythique ascension par le couloir du Goûter, situé à plus de 3.000 m d’altitude. Cela signifie-t-il qu’il n’y a plus le moindre alpiniste depuis neuf jours sur cette voie ? « Non, car il reste quelques alpinistes étrangers, poursuit Dorian Labaeye. Mais en deux jours, quasiment tous les guides ont arrêté de se rendre au Mont-Blanc car déontologiquement, on suit un usage local. » Les refuges du Goûter, de Tête Rousse et du Nid d’Aigle restent jusque-là ouverts au public (capacité de couchage de 214 personnes). Et malgré les recommandations multipliées, au moins une dizaine d’alpinistes (dont un guide jeudi) se rendent encore chaque jour dans l’emblématique refuge du Goûter (120 places).

Cela pousse le maire de Saint-Gervais Jean-Marc Peillex à envisager la fermeture de ce refuge situé à 3.850 m d’altitude, comme il avait déjà pu le faire à une reprise en juillet 2015, face à des risques de drame comparables sur cette voie. « Il y a toujours des gens qui veulent jouer à la roulette russe, pointe l’élu. On a trop souvent affaire ici à des alpinistes urbains qui cochent une date en juillet et qui veulent faire le Mont-Blanc ce jour-là quoi qu’il en coûte, comme s’ils faisaient le Space Mountain. » Pour appuyer ses mises en garde, le maire de Saint-Gervais a relayé le 15 juillet une impressionnante vidéo, datant du matin même, qui montre une chute de pierres depuis l’aiguille du Goûter. Le 22 juin, un alpiniste de 73 ans était décédé dans ce même couloir du Goûter, victime d’un autre éboulement.

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« Il n’y a pas d’explosion de l’accidentologie en France »

Sur place, le permafrost disparaît actuellement en raison de la sécheresse et des énormes chaleurs, symbolisées par un record de température inédit de plus de 10°C au sommet du Mont-Blanc en juin. « Le manque de neige entraînant des risques d’éboulements devient régulier depuis 2015, avec tous ces épisodes de canicule, indique Ludovic Ravanel, géomorphologue et directeur de recherche au CNRS. La grande différence cet été, c’est la précocité de la canicule qui n’a jamais été aussi flagrante. Les conséquences sont évidemment bien plus problématiques sur l’état des glaciers quand l’épisode de canicule se produit dès le mois de juin plutôt que fin août. Les glaciers des Alpes étaient même moins endommagés à la fin du mois d’août 2021 qu’au début de ce mois de juillet. »

Dans ce contexte extrême, une interdiction d’accès aux glaciers et à la haute montagne pourrait-elle être envisagée en cet été aussi caniculaire que dangereux par endroits ? « Ça reste l’un des derniers territoires de liberté et il n’y a pas d’explosion de l’accidentologie en France, défend Ludovic Ravanel, en poste à Chamonix. Ça serait donc complètement aberrant d’interdire la haute montagne. La Tour Ronde et l’arête Kuffner au Mont Maudit sont fortement déconseillées par les guides mais on peut s’adapter tant il y a encore plein d’itinéraires à effectuer. D’ailleurs, les guides n’apprécient pas particulièrement l’ascension du Mont-Blanc, vu comme elle est massivement empruntée. Les compagnies de guides cherchent à vendre une expérience de haute montagne davantage que l’ascension spécifique d’un sommet. »

La peur de « la montagne mise sous cloche »

Directeur technique national de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), Luc Thibal est en phase avec ce discours : « On a une peur, c’est qu’on mette la montagne sous cloche dans un principe de précaution extrême, sans que cela ne s’appuie sur des raisons objectives. » Celui-ci redoute notamment le poids des images qu’a pu avoir l’effondrement meurtrier d’une partie du glacier alpin de la Marmolada (11 victimes), le 3 juillet en Italie.

« Je comprends l’état de choc que ça a créé jusqu’en France mais il s’agit d’un glacier en souffrance depuis plusieurs années, estime-t-il. En cet été particulier, on incite tout le monde à prendre deux fois plus de précautions avant de grimper quelque part. Mais réchauffement climatique ou pas, il y a toujours un risque en montagne. Et comme on sait que ça coûterait moins cher à l’Etat de fermer la haute montagne que de surveiller certaines portions, on craint une interdiction totale de l’alpinisme. » Même son de cloche du côté des guides, comme le résume Dorian Labaeye.

« On essaie de dialoguer au maximum avec les pouvoirs publics pour éviter d’en arriver à des arrêtés préfectoraux interdisant l’accès généralisé aux glaciers. Tout un écosystème serait plongé dans la difficulté. Mais on est jamais à l’abri d’une décision unilatérale de leur part. » »

Le précédent de février 1999 à Montroc

Sur ce point, Jean-Marc Peillex se veut rassurant pour le monde de l’alpinisme. « Je n’interdirai jamais l’accès à la haute montagne sur un plan juridique. Car je n’aurais ensuite plus le droit de rouvrir, vu qu’il y aura toujours un risque de chutes de pierres ». Dorian Labaeye évoque pareil cas de figure en février 1999, lorsqu’après une avalanche ayant tué 12 personnes à Montroc, le préfet de Haute-Savoie avait pris un arrêté pour interdire la pratique du ski hors piste, de la randonnée à raquettes et de l’alpinisme « hors des domaines aménagés ». Une interdiction inédite qui avait alors constitué « un petit traumatisme », dixit Dorian Labaeye.

Des gendarmes du PGHM observent les alpinistes lancés vers le sommet du Mont-Blanc, ici via le couloir du Goûter, en août 2018.
Des gendarmes du PGHM observent les alpinistes lancés vers le sommet du Mont-Blanc, ici via le couloir du Goûter, en août 2018.  - PHILIPPE DESMAZES / AFP

Vingt-trois ans plus tard, seules les 250 à 300 ascensions par jour du Mont-Blanc par la voie du Goûter sont donc pour l’instant mises à mal. Et ce, avec une fin de haute saison estivale avancée d’un gros mois par rapport à 2021. « Dieu est en colère et il n’a pas réalisé qu’on était en juillet et non pas en août, ironise Jean-Marc Peillex. C’est la preuve que c’est bien la montagne qui commande. Ceux qui ont décidé de grimper le Mont-Blanc à tout prix aujourd’hui emportent avec eux la mort dans le sac à dos. »

De nombreux guides désormais en vacances en août

Le maire de Saint-Gervais tient à relativiser la perte économique et touristique entraînée par cette situation, puisqu’il estime qu’il y a « entre 50.000 et 100.000 visiteurs quotidiens l’été dans la vallée de Chamonix ». Il propose de repenser le calendrier estival de l’alpinisme, au sortir de cette saison qui fera date. « Il va falloir s’adapter à la nature et l’idéal serait de démarrer la saison vers mi-mai, avant d’effectuer une pause en juillet-août et de reprendre en septembre. Mais il y a un vrai divorce entre le business du Mont-Blanc et les besoins réels de la montagne d’ouvrir plus tôt, car la compagnie du Mont-Blanc [société de remontées mécaniques] ne souhaite pas décaler sa saison de la sorte. »

L'aiguille du Goûter, emprunté pour atteindre le sommet du Mont-Blanc, ici en décembre 2020, dans de toutes autres conditions que cet été.
L'aiguille du Goûter, emprunté pour atteindre le sommet du Mont-Blanc, ici en décembre 2020, dans de toutes autres conditions que cet été. - imageBROKER.com/SIPA

Le président du SNGM Dorian Labaeye confirme : « C’est un travail de longue haleine d’obtenir un départ du tramway du Mont-Blanc à 7 heures dès le mois de juin. Ça a déjà été très difficile d’avancer la mise en place de ce tramway à début juillet cette année. En raison du réchauffement climatique, ça fait en tout cas un moment qu’on incite nos clients à venir plus tôt à la montagne, dès mai-juin, et qu’on les éduque à la flexibilité. » A tel point qu’août est devenu un mois de vacances classique pour de nombreux guides de haute montagne. « Il y a 20 ans, cela nous aurait semblé impossible, reconnaît Dorian Labaeye. Mais c’est devenu notre réalité. » Celle d’un monde où il fait encore plus de 8°C, en cette fin de semaine, au sommet du Mont-Blanc (4.808 m).

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