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Jusqu’à quand le tennis féminin français va-t-il traîner sa peine ?

Roland-Garros 2026 : Jusqu’à quand le tennis féminin français va-t-il traîner sa peine ?

réformeSeules deux joueuses françaises, Elsa Jacquemot et Diane Parry, sont qualifiées pour le 2e tour cette année. Du jamais-vu depuis plus de 40 ans
Nicolas Camus, avec Antoine Huot

Nicolas Camus, avec Antoine Huot

L'essentiel

  • Ce Roland-Garros 2026 marque un nouveau creux historique pour le tennis féminin français, avec seulement deux joueuses tricolores qualifiées pour le deuxième tour, et la crainte de plus avoir personne avant même les 8e de finale.
  • Cela fait de longues années, maintenant, que la Fédération fait le constat de la difficulté des joueuses à percer durablement sur le circuit. Des réformes ont été lancées, et les dirigeants appellent à la patience avant d’en voir les résultats.
  • Parmi les principaux chantiers engagés : une « cellule expert » pour aider les joueuses à appréhender le plus haut niveau, une détection des jeunes talents plus étendue et une formation désormais distincte entre les filles et les garçons.

A Roland-Garros,

Pour être tout à fait honnête avec vous, on avait prévu ce papier l’année dernière, alors qu’il ne restait plus qu’une seule Française qualifiée à l’issue du 2e tour de Roland-Garros. Mais comme cette dernière rescapée – Lois Boisson pour ceux qui étaient sur Mars – avait déboulé dans le paysage pour nous faire vibrer jusqu’en demi-finale, il n’avait jamais été publié. On ne voulait pas casser l’ambiance.

Pas grave, et c’est bien là le grand drame du tennis féminin français, il est encore d’actualité pour cette édition 2026. Et même encore davantage : les Bleues ne sont que deux à être sorties de la lessive du premier tour, le plus faible total depuis… 44 ans, une époque où le tableau principal ne comportait que 96 joueuses (contre 128 aujourd’hui).

Pour ne rien arranger, les éclaircies Elsa Jacquemot (67e) et Diane Parry (92e) auront fort à faire ce jeudi sur le Central pour voir le 3e tour. C’est même mission quasi impossible pour la première, opposée à la patronne du circuit Aryna Sabalenka ; plus jouable pour la seconde contre l’Américaine Ann Li (29e), sans qu’elle soit non plus favorite.

Le fossé entre les juniors et le grand circuit

Si la logique devait malheureusement être respectée, cette cuvée 2026 rejoindrait celles de 1981, 1986 et 2019 et 2023 dans les pires bilans de l’histoire du tournoi. On note l’accélération récente du phénomène. Les Françaises à Roland, c’est un peu comme la météo, ce qui était exceptionnel est en train de devenir la norme. Le fameux « trou dans la raquette » évoqué par Gilles Moretton lors de l’état des lieux de l’an dernier est toujours d’actualité.

Une fois ce constat posé, qu’est-ce qu’on fait ? Depuis plus de 10 ans qu’on suit ce tournoi, la question se pose à chaque fois. Les dirigeants de la Fédération évoquent des réformes, assurent que la relève arrive, qu’il faut laisser du temps. Les résultats chez les jeunes ont toujours été bons – Clara Burel, Diane Parry et Elsa Jacquemot ont par exemple toutes remporté le titre de championne du monde junior, respectivement en 2018, 2019 et 2020. Ksenia Efremova, petite pépite de 17 ans, a remporté l’Open d’Australie junior en début d’année. C’est souvent après que ça se gâte, lors du passage sur le circuit WTA.

Question de maturité

Entre celles pour qui le fossé est trop important sur le plan physique, celles dont la tête a du mal à suivre et celles qui se blessent au mauvais moment, les raisons sont multiples. « Quand on perd un match, on se fait fracasser par les gens à l’extérieur, illustrait Jacquemot en début de tournoi. Ce n’est pas évident. Chaque semaine on a une défaite, sur certaines périodes on a très peu de victoires. C’est un sport vraiment dur, vraiment ingrat. » L’année dernière, une « cellule expert » a été mise en place. Pilotée par Ivan Ljubicic, cette structure doit permettre aux meilleurs espoirs de bénéficier de l’accompagnement des grands joueurs fraîchement retraités dans leur ascension vers le très haut niveau.

Pour les filles, c’est Alizé Cornet qui s’en occupe. « On a des joueuses au profil super sympa et encore jeunes, estimait cette dernière récemment lors d’un point presse. J’entends souvent dire que le tennis féminin va très mal, mais laissons le temps à ces joueuses-là de s’épanouir. Le temps de maturité n’est pas le même pour chacune. Je vois ce qu’elles mettent au quotidien pour y arriver, l’investissement dans leur carrière. »

Alize Cornet coache Sarah Rakotomanga lors d'un match de Billie Jean King Cup contre la Serbie, le 12 avril dernier au Portugal.
Alize Cornet coache Sarah Rakotomanga lors d'un match de Billie Jean King Cup contre la Serbie, le 12 avril dernier au Portugal. - Miguel Reis/NurPhoto/AFP

On trouve aujourd’hui quatre Françaises dans le top 100 mondial. Mais, pas de bol, les deux meilleures ont connu de gros pépins. Lois Boisson, blessée dans la foulée de son fabuleux Roland avant de se résoudre à devoir couper totalement pendant sept mois, n’a jamais pu profiter des tableaux qui s’ouvraient automatiquement à elle grâce à son bond jusqu’à la 44e place. Après sa défaite d’entrée mardi, elle va reculer aux alentours de la 150e.

Même si la Dijonnaise de 23 ans pourra bénéficier d’un classement protégé sur huit tournois jusqu’en avril 2027, cette dégringolade n’est pas anodine dans sa progression. Pour appréhender le plus haut niveau, installer ses points forts, trouver des solutions sur ses points faibles, il faut accumuler des matchs dans les grands tournois.

Les incantations ne suffiront pas

Même constat pour Varvara Gracheva, foudroyée par une rupture des ligaments croisés fin mars, alors qu’elle était numéro 2 tricolore et 59e mondiale. Huitième de finaliste à Roland en 2024, quart de finaliste du Masters 1000 de Cincinnati l’an dernier, la joueuse d’origine russe va mettre beaucoup de temps avant de pouvoir se réinstaller dans les places qui comptent. C’est exactement ce qui est arrivé à Clara Burel, victime de cette même blessure en avril 2025. Elle en revient tout juste, et va devoir se bagarrer pour remonter de sa 1483e mondiale, elle qui était entrée dans le top 50 fin 2024.

On ne va pas vous faire la liste de toutes celles qui sont passées par l’infirmerie, mais ces trois exemples montrent qu’il faut aussi un enchaînement de circonstances favorables pour voir une joueuse percer durablement. Peut-être le prochain espoir se nomme-t-il Sarah Rakotomanga, 20 ans, qui a frappé un grand coup en septembre dernier en s’offrant son premier titre en carrière sur le WTA 250 de Sao Paulo, après un parcours atypique chez les juniors. Cornet exhorte :

« Il faut les pousser, rester positives, dans le bon état d’esprit. Ce n’est pas en les enfonçant, en répétant que le tennis féminin va mal qu’il va rayonner. Soyons dans un cercle vertueux. »

Cela peut aider, c’est vrai, mais les incantations ne suffiront pas non plus. L’année dernière, la jeune Carole Monnet (23 ans), nous avait bluffés par la profondeur de sa réflexion sur le sujet après son élimination au premier tour. Au rayon de ce qu’on peut améliorer, en vrac, selon elle :

L’accès aux courts

« A l’étranger, par exemple aux Etats-Unis, on trouve des endroits avec des allées où il peut y avoir huit courts. Ils sont ouverts au public, tout le monde peut jouer n’importe où. Chez nous, tous les clubs sont fermés. Il faut une licence, il faut réserver un créneau. C’est très compliqué. »

L’éveil des vocations

« A Roland, on n’a pas le droit de filmer les coulisses, on ne peut rien montrer, et donc on ne peut pas vendre du rêve. Je trouve ça dommage pour les petits garçons et les petites filles, parce que dans n’importe quel autre sport, ils font vivre ces moments, les coulisses, comment ça se passe et tout. De manière générale, ça manque de posters dans les clubs. On met toujours les mêmes, les grands anciens. Ce serait bien aussi de montrer la petite jeune de 10 ans qui a gagné le tournoi d’à côté. En fait, on vend très, très mal le tennis. »

Le développement de la pratique

« Aujourd’hui, on nous vend du padel. La Fédération en profite pour dire qu’on gagne des licenciés, mais si on ne compte pas le padel, je ne pense pas qu’on en gagne tant que ça. Il y a plein de courts qui ont besoin d’être rénovés, on ne le fait pas, on préfère construire des terrains de padel. C’est très bien le padel, mais c’est un autre sport. On doit prendre plus soin du tennis. »

Son discours résonnerait presque comme un programme pour la présidence de la FFT. En attendant, le titulaire du poste a annoncé lors de la présentation du tournoi un grand plan terre battue, pour que plus de jeunes apprennent à jouer sur cette surface si particulière bien plus tôt qu’aujourd’hui. Peu à peu, les 5.000 terrains en béton poreux construits dans les années 80 et 90 vont être transformés, pour porter le nombre de courts en terre à près de 10.000 (sur 31.000 au total en France).

Sur la formation des jeunes proprement dite, le directeur du haut niveau Ivan Ljubicic a également pris la décision de séparer les garçons et les filles. « On faisait à peu près la même chose pour les deux, et ça ne fonctionnait pas très bien, car les besoins sont différents, a-t-il expliqué à nos confrères de L’Equipe. Les filles sont plus précoces. »

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« Dans les sept, dix ans, les choses vont payer, veut croire Gilles Moretton. Il y a cinq ans, 240 filles étaient détectées dans nos territoires, avec parfois un niveau régional et pas national. Aujourd’hui, on en a détecté près de 460, toutes d’un niveau national. » De la patience, donc, encore et toujours. Ce qui n’empêchera pas ce jeudi de zyeuter le Central tout l’après-midi avec l’espoir d’assister à une belle surprise.