Un départ à minuit, une marche de 54 kilomètres… Pourquoi s’infliger une randonnée nocturne ?
#20Minuit•La Marche de la Bièvre, randonnée de 54 kilomètres au départ de Paris, est l’une des nombreuses marches nocturnes organisées chaque annéeBenjamin Chapon
L'essentiel
- Pour la plus courte nuit de l’année, 20 Minutes est passé en mode #20Minuit et est allé à la rencontre de ceux qui vivent, travaillent, dansent ou transpirent la nuit. #20Minuit, c’est une série d’articles, de vidéos, podcast ou quiz à lire, à regarder ou à écouter de jour comme de nuit.
- Pour cet épisode, nous avons remonté le cours de la Bièvre, rivière qui se jetait jadis dans la Seine, à Paris. Cette randonnée de 54 kilomètres a la particularité de se dérouler la nuit, à partir de minuit.
- De nombreuses longues randonnées nocturnes sont organisées au cours de l’année.
«Vous avez bien pris votre frontale ? » Sur la place Jussieu, à Paris, 900 randonneurs se sont donné rendez-vous. Nous sommes le 14 mai, il est 23h30. Le départ de la Marche de la Bièvre sera donné à minuit. L’arrivée, à Bièvres, se situe à 54 kilomètres. Soit entre neuf et onze heures de marche, au moins. Dans la foule, pas mal d’habitués, beaucoup de groupes. Johann, 24 ans, et ses amis font la Marche pour la deuxième fois : « l’an dernier on a pris ça comme un défi. on n’est pas vraiment des marcheurs, à part un peu de rando en vacances parfois. On a fait nos études ici, à cette fac, alors on avait trouvé ça marrant de s’inscrire. »
Minuit
Le groupe de marcheurs, après avoir récupéré un gobelet et un plan du parcours (et vérifié que la lampe frontale fonctionnait) s’élance à minuit pétante. La première heure de marche est euphorique. La foule met du temps à s’étirer et occupe toute la rue. Le chemin parisien serpente dans des rues où, autrefois, coulait la Bièvre, rivière aujourd’hui en grande partie transformée en égout souterrain.
Sur les trottoirs, les noctambules éberlués interpellent la foule de marcheurs. « Qu’est-ce que vous faites ? Vous allez où ? » Etonnement, leurs mines sont encore plus ébahies une fois l’explication donnée : « on marche toute la nuit en suivant la Bièvre. »
1h45 - Premier ravitaillement
Après dix kilomètres d’effort, il y a déjà eu quelques abandons. « J’étais avec deux copines mais finalement elles ont pris le dernier métro, explique Zoé. J’ai aussi vu des types prendre un taxi. Moi, je me sens bien alors je continue, même si je n’ai jamais marché plus de deux heures d’affilée dans ma vie. »
Même si elle réclame une bonne condition physique et un certain goût pour la douleur, la Marche de la Bièvre attire en effet bon nombre de primo randonneurs. Thierry s’est lancé dans la marche avec de banales tennis, un bermuda et un tee-shirt manche longue. « Je n’ai pas pris de sac parce que je suis déjà un peu lourd rien qu’avec mon corps », rigole-t-il son gobelet à la main. Pour lui comme pour les autres, le premier ravitaillement est l’occasion de boire beaucoup et manger un peu mais pas de s’attarder. Le chemin est encore long.
3h04 - Le doute
Après avoir traversé le périphérique, la longue file de randonneurs s’allonge du côté de Gentilly, Arcueil, Cachan, Fresnes… Il persiste quelques étonnés parmi les spectateurs, alcoolisés parfois, de l’étrange transhumance. « C’est quoi le délire exactement ?, nous avise un jeune homme rentrant de soirée et qui fait un bout de route avec nous. Mais en fait, vous marchez pour quoi ? »
Pourquoi ? Le mot est lâché. A ce moment de la nuit, noire malgré l’éclairage urbain, la question se pose avec d’autant plus d’acuité que les pieds commencent à souffrir. Qu’est-ce que je fais là ? Où suis-je ? Où vais-je ? Y aura-t-il des oranges au prochain ravito ? « Ma démarche est plus poétique que sportive, explique Nadine, 72 ans. Marcher la nuit, c’est sortir du cadre de son quotidien, essayer quelque chose d’inattendu. »
3h51 - « Les derniers kilomètres sont les meilleurs »
A ses côtés, Meriem, une ancienne collègue de travail apprécie, elle, le sentiment de communauté, de solidarité parmi les randonneurs. « Il y a des groupes, des amis, ça rigole, c’est sympa. Même les gens seuls, ils peuvent sentir cet élan. Ce n’est pas si souvent dans la vie. » Ok pour tout ça, mais pourquoi une si longue marche ? On aurait pu faire communauté sur 10 ou 12 bornes, non ?
« Un certain dépassement de soi, c’est la base de la randonnée sportive, explique Thierry, 52 ans et habillé sport de pied en cape (de pluie). Tu vas voir, le vrai bon moment c’est quand tu as l’impression que tu n’en peux plus mais qu’en fait, tu en peux encore. Les derniers kilomètres sont les meilleurs. »
4h30 - Une (dé) Marche écolo
Au plus profond de la nuit, un certain découragement peut gagner les randonneurs, plus personne ne parle. On suit les lumières rouges sur les sacs à dos devant soi. Sans réfléchir. Le parcours a gagné des communes désormais réellement baignées par la Bièvre - Verrières-le-Buisson, Massy, Ign…- qui apporte des bouffées de fraîcheur ; des odeurs humides, des bruits de jeunes grenouilles…
« Il y a un discours et une démarche écologique derrière la Marche, explique Agnès Theeten, présidente de l’association organisatrice. Le parcours suit le tracé de la Bièvre, y compris aux endroits où elle a disparu ou est souterraine. On met en valeur les tronçons où la Bièvre a rejailli, sous l’impulsion des communes. Parce qu’elle apporte de la fraîcheur et de la biodiversité en désartificialisant les sols. Cette Marche est une manière de saluer ces initiatives, comme celles des communes qui prennent soin de leurs bords de Bièvre en y aménageant des parcs. »
5h37 - Le chant des oiseaux et le bruit des bâtons de marche
Alors qu’on traverse une forêt autour des Loges-en-Josas et que le soleil envisage enfin de se lever, Hubert, 69 ans, explique qu’il apprécie particulièrement cette marche pour cette démarche militante. « Je vis à la campagne mais j’ai grandi à Paris. Partir de l’hypercentre, puis parcourir la banlieue ultra-bétonnée pour arriver dans ce coin de paradis, ça permet de réfléchir sur la place de l’homme dans l’environnement et de son impact. Où est-ce qu’on construit des habitations ? Quels lieux naturels doit-on préserver ? L’étalement urbain des maisons individuelles avec jardin et piscine me pose plus question que les tours de Gentilly… »
Ces considérations sont interrompues par le jaillissement d’une troupe de marcheurs armés de bâtons et de tenues moulantes flashy. Ce sont les marcheurs nordiques. Ils ont commencé la Marche à 4 heures, au départ d’Igny, et ne font « que » 30 kilomètres. Eux, sentent encore le savon et ne sont pas là pour lambiner. Le bruit de leurs bâtons sur les cailloux agace certains marcheurs partis à minuit et au bout de leur vie. « Il y a différents types de marche et de marcheurs, c’est comme ça, philosophe Catherine, 52 ans. Eux sont plus intéressés par le côté sportif que par l’aspect rando. Mais il faut partager le chemin… Je préfère voir le positif et constater qu’il y a un renouvellement des générations, j’ai vu plein de jeunes ! »
7h15 - Buc-sur-Bièvre
Le soleil est désormais bien levé et, après avoir fait le tour des étangs de la Geneste, source de la Bièvre, le parcours fait demi-tour pour une arrivée à la ville de Bièvres. Le dernier ravitaillement a lieu dans l’école élémentaire de Buc. Les organismes sont atteints. Certains s’allongent (grossière erreur). Mais il reste encore deux bonnes heures de marche. Le soleil commence à cogner et les derniers dénivelés sont particulièrement douloureux. Enfin, c’est l’arrivée dans Bièvres.
nos reportages #20minuit
On reçoit son diplôme de finisher et un gueuleton très sympathique. Timothée fait de la retape pour… les 100 kilomètres du Perche : « si c’est trop long pour vous il y a la rando nocturne Bourges-Sancerre, 59 kilomètres seulement. » L’expert en marche longue ne tarit pas d’éloge sur la marche nocturne : « vous êtes fatigué mais avouez que vous avez pris du plaisir. C’est une expérience unique de connexion avec soi et son environnement. La seule raison objective d’organiser une rando la nuit, c’est de moins déranger les autres usagers de la route et des chemins. Mais la seule raison valable, c’est le kif de pouvoir dire "je l’ai fait" ! »


















