Football : Les entraîneurs bientôt aussi chers que les joueurs au mercato ?
FOOTBALL•Le marché des entraîneurs de football ressemble de plus en plus à celui des joueurs, et recruter le bon technicien est une priorité dans la stratégie des dirigeants, quitte à débourser beaucoup d’argentAdrien Max
L'essentiel
- Le marché des transferts des entraîneurs de football ressemble de plus en plus à celui des joueurs.
- Si la majorité des transactions se font lorsque les entraîneurs sont libres de contrat, certains transferts peuvent atteindre des sommes en millions d’euros.
- Avec l’apparition d’une nouvelle pratique, ne plus licencier l’entraîneur pour ne plus avoir à lui verser d’indemnités.
Verra-t-on bientôt un top 10 des entraîneurs les plus chers de l’année 2023, comme on en voit fleurir pour les joueurs en période de mercato ? Le marché des entraîneurs de football est en pleine ébullition en cette intersaison, et de nombreux clubs, à l’image du PSG ou de Monaco en Ligue 1, cherchent leur prochain technicien. Un marché inflationniste qui ressemble de plus en plus à celui des joueurs, avec des profils tellement demandés qu’ils peuvent coûter plusieurs dizaines de millions d’euros.
Une « tendance » observée ces dernières années par l’économiste du sport, Luc Arrondel. « Aujourd’hui le marché des entraîneurs est comme celui des joueurs. Avec des rachats de contrat. Parce qu’il y a plus de mobilité, la durée de vie actuelle des entraîneurs est assez courte, en moyenne une saison et demie à deux saisons. Donc le turnover est plus fréquent, et donc le nombre de transaction augmente. Il suffit de voir le nombre d’entraîneurs qui s’entourent aujourd’hui d’agent », explique-t-il.
Fabrice Abriel, ancien joueur de l’OM, notamment, et entraîneur du FC Fleury en D1 féminine, relie aussi cette augmentation des transactions à l’instabilité grandissante du poste d’entraîneur. « On a des durées de contrat de plus en plus courtes. Quand j’ai commencé à entraîner, on avait des contrats de 13 ou 14 mois, aujourd’hui on est sur des contrats de six mois. Donc tu vois beaucoup de clubs changer trois fois d’entraîneur dans une saison, parfois des entraîneurs restent seulement 15 jours », constate-t-il. Dans un communiqué intitulé « Le mal est profond », l’Unicatef, le syndicat des entraîneurs de football professionnel, s’alarme d’ailleurs du fait que « seuls 4 entraîneurs qui ont débuté sur un banc de Ligue 1 le week-end du 5 et 7 août 2022 seront à nouveau en poste début août pour la saison 2023-2024 ».
La majorité des signatures se fait hors contrat
Une augmentation des transactions qui cache parfois le fait, comme pour les joueurs, la que majorité des transferts se fait hors contrat. On a pris l’habitude de voir défiler des sommes astronomiques pour des ventes de joueurs durant les périodes de mercato, mais l’agent Yvan Le Mée, à la tête de la structure Sport Profile, rappelle qu'« aujourd’hui 60 % des signatures sont des joueurs libres ».
Et c’est pareil pour les entraîneurs, « quand un club cherche un entraîneur, tu as 120, 130 entraîneurs diplômés, dispo et libre donc la tendance est quand même à trouver des personnes libres parce qu’il y en a sur le marché », avance celui qui gère notamment les intérêts d’Olivier Echouafni, l’entraîneur de l’US Quevilly, et de Stéphane Dumont sur le banc de Guingamp. Avec l’avantage d’un moindre coût économique pour le club. « Quand tu t’attaques à un coach sous contrat, c’est comme pour les joueurs, c’est un transfert. C’est plus compliqué, le club peut demander un montant important et dans une économie qui va plutôt vers le bas que vers le haut, c’est jamais évident de payer un transfert. C’est toujours plus facile pour un club de se positionner sur un joueur ou un entraîneur libre que de venir les acheter », estime l’agent.
« Un entraîneur qui a de l’expérience, ça se paye »
Mais comme dans tout marché de l’offre et la demande, pour certains grands entraîneurs très demandés, comme pour les « top players », il faut payer. « Quand tu veux un entraîneur spécifique, jeune, moderne, qui fait jouer les jeunes, ce qui permet au club de faire un peu de trading et d’avoir des revenus, tout en ayant des résultats, ça se paye. Parfois les clubs peuvent aussi avoir peur de prendre quelqu’un qui ne travaille pas depuis deux ans, c’est plus facile de prendre quelqu’un qui a fait la saison précédente », explique Yvan Le Mée.
Ce qui fut notamment le cas de Bruno Irles, recruté par Troyes lorsqu’il était entraîneur de l’US Quevilly, avant d’être licencié en novembre 2022, mais aussi de Christophe Galtier dont le contrat à Lille a d’abord été racheté par Nice, avant filer au PSG l’été dernier contre une indemnité, et peut être de Régis Le Bris, pressenti sur la Côte d’Azur, mais toujours sous contrat avec le FC Lorient.
Mais la différence de durée de contrat entre les joueurs verrouillés par les clubs par « des contrats longs pour obtenir des indemnités de transfert », et les entraîneurs avec « des contrats beaucoup plus courts, deux ans, rarement plus », fait que « les entraîneurs arrivent plus souvent libres que les joueurs », pour Luc Arrondel.
Ne plus rompre les contrats, une nouveauté d’Italie
Et lorsque les clubs veulent se séparer d’un entraîneur, il n’est plus si rare de les voir continuer à le payer pour ne pas avoir à verser d’indemnité. Une nouveauté débarquée d’Italie, comme l’explique Yvan Le Mée :
« Il y a une grosse pression économique et sportive en Italie, c’est certainement le pays qui vire le plus d’entraîneurs en cours de saison. Et quand tu le vires, s’il a deux ans de contrat, tu vas au prud’homme et tu dois payer les deux ans de salaire, voire des dommages et intérêts. Ça coûte beaucoup d’argent. Donc le truc c’est de dire, on continue à le payer pendant les deux ans de contrat qu’il reste, ce qui coûte moins cher que de licencier. Et ensuite on attend que l’entraîneur retrouve un boulot, et à ce moment-là on casse le contrat et il n’y a pas d’indemnités à payer. » »
Une solution « très maligne, très logique », pour l’agent, mais qu’il n’a pas encore observé en France, même s’il admet pousser les présidents de clubs de Ligue 1 à en faire de même. « Parce qu’un coach veut travailler, il va trouver un autre club et se libérer de son contrat, ce qui est bon pour le président qui n’a rien à payer », poursuit Yvan Le Mée.
Si Christophe Galtier s’est fait chiper le poste d’entraîneur de Naples par Rudi Garcia, c’est tout simplement parce qu’il est toujours sous contrat avec le PSG, malgré l’annonce de son départ en fin de saison, et que les deux parties ne sont pas mis d'accord sur le montage de la solution financière privilégié pour « dédommager » Glatier.
Un autre exemple est aussi révélateur de ces nouvelles pratiques, celui de Nagelsmann, l’entraîneur du Bayern Munich remercié en cours de saison mais lui aussi toujours sous contrat. « Le Bayern veut un transfert parce qu’ils l’ont payé 25 millions à Leipzig, et l’entraîneur aurait payé 10 millions de sa poche. C’est pourquoi aujourd’hui le Bayern demande un transfert, parce qu’il y aura une partie qui retournera vers Nagelsmann qui avait lui même financé une partie de son arrivée au Bayern », confie Yvan Le Mée, qui voit là aussi une « logique » dans tout ça. Même si c’est l’une des raisons pour lesquelles il n’a pas signé au PSG.


















