Route du rhum : Fabrice Amedeo raconte son incroyable naufrage « au milieu des flammes »
VOILE•Fabrice Amedeo a vécu une explosion et un incendie sur son Imoca lundi. Secouru par un cargo alors qu’il était en direction de Cascais (Portugal), le skipper a confié son naufrage à « Ouest France »J.Lau.
Fabrice Amedeo est l’incroyable rescapé du jour sur la Route du rhum. Victime d’un naufrage, lundi après-midi, alors qu’il se trouvait en direction de Cascais (Portugal) sur son Imoca, le skipper de 44 ans a été secouru par un cargo, après avoir dû abandonner son bateau. Désormais hors de danger, dans ce cargo qui va le déposer ce mardi matin aux Açores, il a livré un témoignage poignant à Ouest-France.
« Je me suis rendu compte dimanche matin que mon ballast avait explosé sur une vague et que j’avais plusieurs centaines de litres d’eau dans le bateau, indique-t-il. Je me suis arrêté pour être en sécurité et j’ai commencé à tout vider. À ce moment-là, les batteries touchées par l’eau sont tombées en panne et j’ai eu un black-out complet à bord. Je n’avais plus d’électricité : plus de pilote automatique, plus d’ordinateur, plus d’électronique. J’ai décidé, en concertation avec mon équipe, de faire route prudemment vers Cascais. »
« Je ne peux même pas ouvrir les yeux »
Dimanche après-midi, Fabrice Amedeo constate « une grosse fumée à bord du bateau ». Après un coup d’extincteur, il enfile sa combinaison de survie et alerte la direction de course, afin qu’un concurrent en Imoca se déroute pour lui porter assistance en cas de besoin. Comme la fumée finit par s’arrêter, le skipper reprend sa route vers Cascais. Une nouvelle fumée apparaît lundi midi à bord, et celle-ci est suivie d’une explosion.
« Je donne un coup d’extincteur mais rien n’y fait. La fumée n’est pas blanche comme la veille mais jaune. Le cockpit se gondole et jaunit. Les embruns d’eau de mer font comme le bruit de l’eau sur une casserole. Je comprends que je vais devoir évacuer. Au moment où je raccroche avec mon équipe, je suis à l’arrière du bateau prêt à déclencher ma survie. Un torrent de flammes sort de la cabine. Je suis au milieu des flammes. Je ne peux même pas ouvrir les yeux. Je parviens à pousser le radeau de survie à l’eau et à sauter. Normalement le bout qui tient la survie au bateau est censé lâcher. Il ne lâche pas. » »
« Etonnamment serein » sur son radeau
L’instant clé pour Fabrice Amedeo est là : il lui faut prendre place sur son radeau de sauvetage au plus vite. « Je me dis : "si tu veux vivre, tu as quelques secondes pour trouver le couteau et couper ce bout". Je le trouve finalement et je coupe. Mon radeau dérive sous le vent de l’Imoca qui est en flammes. Il va mettre 30 minutes à sombrer. Je lui ai parlé et je l’ai remercié. Nous devions faire le tour du monde ensemble dans deux ans… »
Le sauvetage du skipper est encore loin d’être effectif, d’autant que son téléphone satellite ne fonctionne plus en raison de l’eau reçue. « Je me dis : "personne ne sait que le bateau a coulé et que tu es dans ton radeau, si tu coupes la balise de ton Imoca que tu as pu emmener et que tu déclenches celle du radeau, ils auront l’info". C’est ce que je fais. » Il va passer près de quatre heures dans ce radeau lundi après-midi, en lançant un appel Mayday toutes les 30 minutes et en étant « étonnamment serein ».
« La mort n’a pas voulu de moi »
Cela ne dure pas, puisqu’il ne voit pas comment il va monter à bord « d’un tel mastodonte », à savoir un cargo se trouvant à 6 milles de lui. « Je suis en contact permanent avec le capitaine qui ne me voit pas : la mer est formée, il a le soleil dans les yeux et je suis un minuscule point orange, confie Fabrice Amedeo. Je percute deux fusées de détresse, il tente une première approche qui échoue. C’est très impressionnant d’être dans mon radeau pneumatique à quelques mètres de ce géant d’acier. A son passage, la mer se hache, le radeau se remplit abondamment d’eau. » Le skipper finit par se saisir d’une corde lancée par l’équipage du cargo.
« Tout se joue sur le fil. Il y a l’épaisseur du trait entre la réussite et l’échec, la survie et le drame. Mon Imoca Nexans-Art et Fenêtres a coulé en flamme sous mes yeux et ce sont tous mes rêves qui se sont engloutis avec lui. C’est une fois à bord du cargo que la peur et l’adrénaline sont venues. Mes jambes tremblaient. C’est fou cette capacité animale qu’a l’Homme à gérer une situation de survie. Et puis ça retombe. La mort n’a pas voulu de moi aujourd’hui ou plutôt la vie n’a pas voulu que je la quitte. Je suis dévasté mais le plus heureux des hommes car ce soir, ma femme et mes filles ne vont pas se coucher en pleurant. » Accueilli en héros par la vingtaine de membres d’équipage du cargo, il ne s’imagine pas changer de vie : « Cette aventure n’altère en rien ma passion pour mon métier et pour l’océan, je vais rebondir ».


















