Chimpanzés, orques, corbeaux… Au sein d’une même espèce, certains animaux développent leur propre culture
truc de wouf•Certains groupes d’animaux adoptent des comportements que l’on ne retrouve pas chez leurs congénères de la même espèce, preuve qu’ils développent une culture propreManon Minaca
L'essentiel
- Loin d’être uniformes, les groupes sociaux d’une même espèce animale peuvent développer des comportements indépendants de la génétique et de leur environnement qu’on ne retrouvera que chez eux.
- C’est par exemple le cas chez les chimpanzés en Ouganda, les orques au large de l’Argentine ou les corbeaux de Nouvelle-Calédonie, qui ont tous développé des techniques de chasse différentes de leurs congénères.
- La notion de culture animale, aujourd’hui acceptée par les spécialistes, remonte à plusieurs décennies et st aujourd’hui acceptée par la communauté scientifique.
Les animaux sont fascinants, et ils nous le montrent un peu plus chaque jour. S’il est bien connu qu’ils ont une personnalité, les chercheurs en comportement animal révèlent depuis le milieu du siècle dernier un élément que nous partageons avec nos amis les bêtes : la culture. Certains d’entre eux adoptent des comportements indépendants de la génétique et de l’environnement que n’ont pas leurs congénères de la même espèce et qu’ils transmettent de génération en génération.
Les premières descriptions de culture chez les animaux remontent aux années 1950, chez des macaques au nord du Japon. Dans les années 1960, ce sont ensuite les travaux de Jane Goodall, célèbre éthologue, qui ont révélé que les animaux utilisaient des outils, qui ont ouvert la voie aux travaux sur le sujet. En 1999, un papier scientifique pionnier est publié : des chercheurs y « ont répertorié une gamme d’utilisation d’outils ou de comportements sans outils, donc de culture immatérielle, qui variaient en fonction des sites d’études au sein d’une même espèce », explique Sabrina Krief, professeure au Muséum national d’histoire naturelle, directrice du Sebitoli Chimpanzee Project.
L’usage des outils chez les chimpanzés
Ces comportements spécifiques à un groupe d’individus sont surtout observés chez les animaux « qui ont une intelligence supérieure », pointe Damien Jayat, auteur de Les animaux ont-ils une culture ? (éditions Edp Sciences, 2010). Il s’agit notamment de primates, de cétacés ou de certains oiseaux. C’est d’ailleurs le comportement des chimpanzés que Sabrina Krief étudie depuis 2008 dans le parc national de Kibale, en Ouganda.
Dans un article publié en mai, son équipe et elle racontent avoir découvert que les chimpanzés du nord du parc, à Sebitoli, « utilisaient des baguettes pour fouiller le sol, chercher du miel et extraire des produits d’abeilles », ce que ne font pas d’autres communautés de chimpanzés du parc. La zone étudiée étant relativement petite, les différentes communautés du parc « ont quasiment les mêmes gènes et évoluent dans le même environnement », précise la chercheuse. Il y a donc « peu de chances pour qu’il y ait une variation environnementale assez forte pour expliquer ces différences ».
Ce ne sont pas les seules différences culturelles que les primatologues ont relevées chez les chimpanzés : pour la séduction, par exemple, « certaines communautés tapent du talon, d’autres cognent contre un tronc avec leurs doigts, certains miment l’accouplement sexuel »… Autant de variants culturels qui remplissent une même fonction et recherchent le même résultat.
Des techniques de chasse très culturelles
Chez les cétacés, les orques illustrent particulièrement bien ce concept : elles n’utilisent pas toutes les mêmes techniques de chasse. « Au large de l’Argentine, il existe un groupe où les femelles chassent les lions de mer en s’échouant exprès sur le sable pour les attraper avant de se remettre à l’eau avec des mouvements du corps », décrit Damien Jayat. Une technique « hyperdangereuse parce qu’elle peuvent mourir si elles restent échouées » qu’elles apprennent et transmettent à leurs petits, et « qu’on n’observe que chez ce groupe d’animaux et pas chez les autres orques ».
Sur le même principe, le corbeau calédonien, endémique dans l’archipel, découpe des tiges dans des grandes feuilles avec lesquelles ils peuvent aller chasser les insectes. Mais « ils ne vont pas découper les tiges avec la même forme en fonction des populations », rapporte Damien Jayat, preuve, là encore, d’un comportement culturel chez ces animaux.
L’idée d’une culture animale a fait son chemin
Ce constat d’une culture animale a pu surprendre, « surtout au vu de la tradition, notamment chrétienne et catholique, dans laquelle l’homme est forcément très différent des animaux », relève Damien Jayat. La culture a donc été longtemps considérée comme le propre de l’homme, l’élément qui le différenciait. Chez les spécialistes du comportement animal, il n’y avait, en revanche, « pas de raison que cette notion de culture soit réservée à l’homme », et ce terme « est accepté dans la communauté ».
« On a souvent eu l’impression qu’en mettant une espèce dans un environnement, elle allait se comporter un peu partout pareil », confirme Sabrina Krief. Mais on s’est finalement rendu compte « qu’un même environnement ne produit pas les mêmes effets et que les animaux ne sont pas des machines qui ne répondent qu’à des hormones ou à des stimulations sensorielles », poursuit la professeure. Les individus d’une même espèce peuvent ainsi apprendre des choses différentes, ne pas comprendre les mêmes choses et ne pas avoir envie de faire les mêmes choses. On a définitivement bien plus en commun avec les animaux qu’on ne le pense.


















