Roland-Garros : Rafael Nadal triomphe encore, mais sa carrière ne tient plus qu’à un fil

TENNIS L’Espagnol continue d’écrire sa légende à Roland-Garros, mais il a beaucoup (trop ?) forcé sur son pied pour aller au bout du tournoi

Nicolas Camus
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Rafael Nadal a remporté son 14e titre à Roland-Garros en battant Casper Ruud en finale, le 5 juin 2022.
Rafael Nadal a remporté son 14e titre à Roland-Garros en battant Casper Ruud en finale, le 5 juin 2022. — Jean-Francois Badias/AP/SIPA
  • Rafael Nadal a facilement battu Casper Ruud (6-3, 6-3, 6-0), ce dimanche, en finale de Roland-Garros, pour s’adjuger son 14e titre Porte d’Auteuil et son 22e trophée du Grand Chelem.
  • Blessé de longue date au pied gauche, et particulièrement gêné ces dernières semaines, l’Espagnol a été contraint de subir un traitement très lourd pour pouvoir aller au bout du tournoi.
  • Le numéro 5 mondial a expliqué après la rencontre qu’il ne voulait plus jouer dans ces conditions, et qu’il allait expérimenter un nouveau traitement la semaine prochaine. Il avisera pour la suite de sa carrière en fonction du résultat.

A Roland-Garros,

C’est le 14e sacre, mais celui-là ne ressemble à aucun autre. Parce qu’il avait le pied gauche dans le sac, parce qu’il a été poussé au 5e set pour la troisième fois seulement en 114 matchs à Roland-Garros, et parce qu’il a dû se coltiner son plus grand rival, qui l’avait poussé dehors l’an dernier, dès les quarts de finale. Mais Porte d’Auteuil, Rafael Nadal est insubmersible. Il boit l’adversité avant de remettre la bouteille parfaitement derrière l’autre, en diagonale, devant sa chaise. L’Espagnol a écrit encore un peu plus sa légende, ce dimanche, en éparpillant Casper Ruud en finale(6-3, 6-3, 6-0). Il tient son 22e titre en Grand Chelem, désormais deux longueurs devant Roger Federer et Novak Djokovic. Peut-être son dernier. Peut-être pas.


Nadal lui-même était confus, au micro, quelques minutes après avoir reçu la Coupe des Mousquetaires des mains de Bille Jean King. « C’est difficile de décrire toutes les émotions que je ressens en ce moment, a-t-il dit au public du court central en train de l’acclamer. Je ne sais pas ce qu’il va se passer à l’avenir, mais en tout cas je vais continuer à me battre. » L’Espagnol, qui a pourtant connu bien des galères physiques, a souffert comme jamais dans sa carrière pendant cette quinzaine, à cause de sa désormais fameuse nécrose de l’os naviculaire (sur le coup de pied). Jusqu’à s’infliger un traitement de cheval pour pouvoir continuer à jouer. Car en rentrant à l’hôtel après son deuxième tour contre Coco Moutet, le taureau de Manacor ne pouvait plus poser la patte par terre.

La suite, c’est lui qui la raconte : « J’ai dû faire des injections au niveau des nerfs pour couper la douleur. J’ai pu jouer grâce à ça, mais je n’avais plus aucune sensation au niveau du pied, a-t-il expliqué en conférence de presse. C’est un risque, bien sûr, d’avoir d’autres problèmes, comme se fouler la cheville. Mais Roland-Garros est Roland-Garros, tout le monde sait combien ce tournoi est important, et je voulais continuer. C’était la seule manière de pouvoir jouer, je l’ai fait, et je ne peux pas être plus heureux aujourd’hui. »

Plus jamais ça

Des déclarations qui posent une foultitude de questions. Déjà, comment est-ce possible de jouer au tennis, A CE NIVEAU, sur un seul pied ? Comment se placer pour frapper, reprendre ses appuis, courir vers le filet, en ne sentant absolument rien dans son pied gauche ? Cela paraît impossible à quiconque a déjà mis un pied sur un court. Ensuite, sur le traitement en lui-même. L’Espagnol n’a pas souhaité préciser s’il avait bénéficié d’une AUT, cette autorisation d’usage à des fins thérapeutiques qui permet aux sportifs blessés d’utiliser sous certaines conditions des produits ou substances interdits (les corticoïdes par exemple). Il a simplement évoqué des produits anesthésiants, et « plusieurs injections avant chaque match ». Au passage, on était tombé sur Djokovic pour moins que ça après sa déchirure abdominale, lors de l’Open d’Australie l’année dernière.

Et pour la suite, alors ? La question est évidemment venue sur le tapis lors de la conf. Pendant la quinzaine, les spéculations sont allées bon train. Certains imaginaient qu’il tirerait sa révérence sur ce 14e titre obtenu en son royaume. Trop de douleurs qui lui gâchent la vie, comme il l’avait reconnu lui-même à Rome. Mais dans le sous-sol du Chatrier, le numéro 5 mondial n’a fermé aucune porte. Une chose est sûre, il ne veut plus jamais « jouer en tournoi avec le pied endormi ».

La chirurgie en dernier recours, mais…

Alors il va falloir trouver une solution pour estomper la douleur à long terme, mais sans s’acharner quotidiennement sur les nerfs. La semaine prochaine sera cruciale, en réalité. L’Espagnol va essayer un « traitement spécial », par radiofréquence, pour « couper la douleur au niveau des deux nerfs tout en gardant des sensations sur le pied », a-t-il expliqué. Comment ? En brûlant ces nerfs, oui oui. De l’efficacité de cette thérapie dépendra la suite de la carrière de Rafael Nadal. Voilà comment il voit les choses. Sans trémolo dans la voix.

« Si ça fonctionne, je vais continuer. Si non, ce sera une autre histoire. Je vais me poser la question de savoir si je suis prêt à faire une opération chirurgicale majeure, sans être certain du résultat, sans être certain que je serai à nouveau compétitif. On va avancer pas à pas, comme toujours. Je reste positif. »

Attention, la chirurgie n’est encore qu’une option, même si son traitement était insuffisant. Mais on l’imagine mal continuer à souffrir le martyre et mettre son corps ainsi en danger à 36 ans, après toutes les victoires qui ont été les siennes.

La question lui a été posée, d’ailleurs, de savoir s’il s’était fixé une limite à ne pas franchir pour ne pas boiter toute sa vie et gâcher son après-carrière. Car c’est bien de ça dont on parle. « C’est très clair, la vie est toujours plus importante qu’un autre titre, a-t-il assuré. Ce qui me fait aller de l’avant, ce n’est pas gagner plus de tournois du Grand Chelem que les autres, mais ma passion pour le jeu, le fait de vivre des moments qui vont rester en moi pour toujours. Si je ne me sens plus compétitif, je ne pourrai plus m’amuser. L’objectif est de me donner la possibilité de continuer à faire ce que j’aime. »

Rafael Nadal se trouve donc, ce dimanche soir, dans un mystérieux entre-deux. Pas à la retraite, mais peut-être plus si loin. Personne ne sait. On a juste notre petit doigt, qui nous dit qu'il reviendra au moins une fois ici, dans ce lieu qui a construit sa carrière, pour des adieux en bonne et due forme. Ses fans, et ils sont nombreux, sont déjà partis déposer un cierge là où ils pouvaient.