France – All Blacks : « Il a un vrai don »… Comment Fabien Galthié maîtrise sa communication

RUGBY Ancien consultant télé et conférencier d’entreprise, le sélectionneur des Bleus est un pro du micro

Nicolas Stival
Fabien Galthié lors de France-Géorgie, le 14 novembre 2014 à Bordeaux.
Fabien Galthié lors de France-Géorgie, le 14 novembre 2014 à Bordeaux. — Romain Perrocheau / AFP
  • Parfois disert, parfois laconique, Fabien Galthié n’est pas toujours facile à suivre dans sa communication.
  • Capable de passer en quelques mots d'un langage managérial à une ode au terroir, le sélectionneur ne parle jamais au hasard.

Une paire de centres Danty-Fickou bien gaillarde. Une troisième ligne Cros-Alldritt-Jelonch taillée pour lutter. C’est avec une formation très musclée que le XV de France entend faire rendre gorge à des All Blacks revanchards, samedi à Saint-Denis. Pourtant, Fabien Galthié a choisi un tout autre registre pour clôturer sa conférence de presse, jeudi à Marcoussis. « C’est un jeu, c’est l’enfance, a répondu le sélectionneur, interrogé sur la manière dont il vivait cette dernière semaine des test-matchs de novembre. Il y a toujours l’enfant qui est là au fond de nous, qui reste présent. »

Depuis le début de son mandat, après la Coupe du monde 2019 traversée comme adjoint de Jacques Brunel, le technicien de 52 ans alterne devant les médias entre envolées lyriques parfois surprenantes et propos extrêmement prosaïques (le rappel de la moyenne d’âge et de sélections après chaque compo par exemple).


Le ton est posé, les phrases émaillées de silences, à mille lieues du débit mitraillette de son lointain prédécesseur et actuel président de la FFR Bernard Laporte, véritable Eminem occitan. Certaines expressions sont devenues aussi emblématiques de l’ère Galthié que ses curieuses lunettes, comme les « finisseurs » (on disait auparavant « remplaçants ») ou la fameuse « flèche du temps », censée se ficher sur le toit du monde un soir de finale au Stade de France, le 28 octobre 2023.

Vous avez dit « éléments de langage » ? « Je ne pense pas, réplique Max Guazzini, ancien président du Stade Français, resté très proche de son ancien demi de mêlée et entraîneur. Fabien est comme ça. Il réfléchit, il analyse. Il ne tient pas un discours différent devant les joueurs ou devant d’autres personnes. »

Des promesses en attendant les grandes victoires

La « flèche du temps » trouve une traduction concrète à Marcoussis, où elle s’étale sur un mur du Centre national du rugby (CNR). Sont retracées les 18 rencontres disputées depuis le Tournoi des VI Nations 2020, avec pour chacune, outre le score, le rappel de l’action phare, du plus bel essai et de l’homme-clé.

Depuis bientôt deux ans, le XV de France n’a encore gagné aucune compétition. Mais alimenté par une fontaine de talents presque intarissable, il a reconquis un public échaudé par près d’une décennie de déceptions, entre promesses sur le terrain et ouverture en dehors. L’encadrement tricolore a ainsi aéré une sélection qui s’était refermée sur elle-même, avec davantage d’entraînements accessibles au public et aux médias, au cours desquels le staff ne cherche pas à brouiller les pistes quant à la future composition d’équipe.

D’une autre génération que ses prédécesseurs Guy Novès et Jacques Brunel, Galthié n’en oublie pas pour autant la notion de terroir, aussi indissociable du rugby que le Paquito l’est de la troisième mi-temps. Un bizut va obtenir sa première cape ? Le meilleur joueur du monde en 2002 salue son club formateur : Lombez-Samatan (Gers) dans le cas de l’ailier toulousain Matthis Lebel avant France-Géorgie « et ses éducateurs comme M. Trémouilles, s’il nous entend ». Depuis un an, les numéros des 23 joueurs français contiennent les noms des 1.941 clubs amateurs du pays, frappés de plein fouet par la crise du Covid-19.

De Montgesty à Marcoussis, via Hossegor

Pour inaugurer son mandat, le natif de Cahors avait invité la presse dans la salle communale de Montgesty, son village d’enfance dans le Quercy, où il venait de tenir séminaire avec son staff. Avec produits du coin à boire et à manger. Un mois plus tard, c’est à Hossegor qu’a eu lieu un second rendez-vous, sur les terres landaises du manager des Bleus Raphaël Ibañez.

Plus en retrait médiatiquement, l’ex-talonneur reste un maillon indispensable du dispositif bleu, celui qui ouvre les conférences de presse. Ancien capitaine du XV de France (comme Galthié), Ibañez a également une belle expérience de consultant TV. Là aussi, comme Galthié, passé par Canal+ puis par France 2, où il a couvert (entre autres) les matchs des Bleus pendant une dizaine d’années, jusqu’en 2019. Un passage devant le micro pas vraiment déstabilisant pour l’actuel sélectionneur, habitué à multiplier les interventions en entreprise.

Sur le tournage d'« OSS 117, nuit noire à Marcoussis ».
Sur le tournage d'« OSS 117, nuit noire à Marcoussis ». - Anne-Christine Poujoulat / AFP

« Il a fait beaucoup de conférences, retrace Guazzini. Il était très apprécié pour sa façon de parler. Il a un vrai don. » S’il a levé le pied depuis le début de son mandat, Galthié donnait encore deux visioconférences début 2021 auprès de la Paris School of Business, pour évoquer son parcours puis développer le concept de « passion » auprès d’étudiants, avec exemples « inspirants » (Mozart, Maradona…) et conseils de vie à l’appui : « Quand on décide et que l’on fait, ce n’est pas grave de se tromper. Au moins, vous avez essayé. »

« Quand vous lui dites "bonjour", c’est la Nasa »

Ces séminaires trouvent un écho dans les interventions régulières de personnalités auprès des Bleus (et des Bleues) au CNR de Marcoussis, qui a accueilli tour à tour cette semaine Emmanuel Macron et Jean Dujardin. Longtemps vice-président chez Capgemini Consulting, spécialiste du « management et de la performance collective », Galthié ne laisse pas grand-chose au hasard. « Fabien est toujours dans la perfection, assène Jean-Luc Sadourny, ancien arrière du XV de France et compagnon de route du côté de Colomiers. Il se focalise sur les détails. Et quand vous lui dites "bonjour", c’est la Nasa. Il vous analyse déjà. »

« Il regarde tous les matchs du Top 14, plusieurs en même temps, raconte Max Guazzini. Je ne sais pas comment il fait. » Idem lorsqu’il s’agit de communiquer. Le sélectionneur se tient au courant de tout ce qui se dit ou écrit sur lui ou son équipe, que le ciel soit dégagé ou franchement orageux. Et il s’adapte en fonction : il était ainsi resté silencieux pendant vingt-cinq jours avant de réagir publiquement lors de l’affaire dite de « la bulle percée », au cours du dernier Tournoi des VI Nations.

Action-réaction

Cet automne, quand à la veille de France-Géorgie, L’Equipe relaie le malaise de certains joueurs de la liste de 42 Bleus, lassés de faire la navette entre Marcoussis et leur club, le Lotois réplique quelques heures plus tard devant les médias, en citant les Lyonnais Geraci et Cretin, le Racingman Diallo, le Montpelliérain Bécognée ou le Rochelais Dulin : « Il faut saluer leur présence et saluer le fait que le mercredi soir on leur annonce qu’ils rentrent. Ces joueurs savent très bien que s’il y a un blessé, ils rentrent et ils jouent. »

Une manière de montrer aussi que l’ancien coach parisien, toulonnais et montpelliérain, personnage clivant du rugby français, n’oublie pas les joueurs qu’il n’utilise pas, comme cela a pu lui être reproché lorsqu’il entraînait en club.

Raphaël Ibañez et Fabien Galthié ce jeudi, dans le cadre forestier de Marcoussis.
Raphaël Ibañez et Fabien Galthié ce jeudi, dans le cadre forestier de Marcoussis. - Anne-Christine Poujoulat / AFP

La communication interne ne passe pas toujours par la presse. Sous son mandat, en période internationale, joueurs et staff des Bleus se réunissent une fois par semaine pour des ateliers par groupes de dix. Au menu, de la technique, mais aussi d’autres thématiques, comme le « sacré » (comprendre : l’identité du XV de France). Le thème est récurrent et rappelle le « pacte » demandé aux joueurs aux prémisses du mandat de Galthié. Un atelier traite par ailleurs des « images et paroles », pas seulement médiatiques, mais aussi en lien avec les réseaux sociaux, les audiences de match et les événements qui rythment la vie du groupe.

Qu’elle s’adresse à l’intérieur du groupe ou au reste du monde, la com' du sélectionneur est aussi réfléchie que fragile par nature, car extrêmement dépendante des résultats. S’ils le peuvent, les All Blacks ne se gêneront pas pour sérieusement abîmer la « flèche du temps ».