Ligue des champions : Joueurs inconnus, propriétaire opaque, Etat fantoche… Mais d’où sort l’épatant Sheriff Tiraspol ?

FOOTBALL Champion de Moldavie, mais implanté dans la capitale de la Transnistrie, Etat non reconnu par l’ONU, le Sheriff Tiraspol visera une troisième victoire en C1 ce mardi sur la pelouse de l’Inter Milan

Nicolas Stival
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La joie des joueurs du Sheriff Tiraspol face au Real Madrid, le 28 septembre 2021 au stade Santiago-Bernabeu.
La joie des joueurs du Sheriff Tiraspol face au Real Madrid, le 28 septembre 2021 au stade Santiago-Bernabeu. — AgenciaLOF / Action Plus / Shutterstock / Sipa
  • Après le Shakhtar Donetsk et le Real Madrid, le Sheriff Tiraspol va tenter de faire une troisième victime en Ligue des champions, ce mardi à San Siro contre l’Inter Milan.
  • Le club est la propriété du conglomérat Sheriff, incontournable en Transnistrie, région de la Moldavie qui a proclamé unilatéralement son indépendance.
  • L’effectif est composé de joueurs méconnus venus de toute la planète.

C’est l’énorme surprise de ce début de saison en Ligue des champions. Ce mardi, le Sheriff Tiraspol se déplace dans la tenue de leader du groupe D à San Siro, pour défier l’Inter Milan. Après avoir maté le Shakhtar Donetsk (2-0), le club moldave a créé l’exploit sur la pelouse du Real Madrid (1-2). A peine 32 % de possession et 3 tirs cadrés contre 11 côté Merengue, pour deux buts signés des très méconnus Jasurbek Yakhshiboev et Sébastien Thill, un Ouzbek et un Luxembourgeois…

Vu de chez nous, cela ressemble au bon vieux hold-up annuel d’un club de National 3 contre une écurie de L1 en Coupe de France. Ou, pour les fans de tennis, à la trajectoire de l’Ovni Emma Raducanu, lauréate du dernier US Open après être sortie des qualifications, sachant que Tiraspol a également traversé trois tours de qualif' et un barrage, soit huit matchs, pour gagner le droit de taquiner l’aristocratie continentale.

De là à imiter la Britannique jusqu’au bout, il y a un escalier bien raide que Wilfried Balima escalade pourtant au pas de course. « J’ai toujours dit que c’était notre année », assène à 20 minutes le Burkinabè, débarqué en 2005 dans l’ancienne république soviétique, présentée comme le pays le plus pauvre d’Europe.

« Ce n’est pas l’argent qui joue, c’est le terrain qui parle, poursuit le milieu de 36 ans, qui a basculé cet été dans l’encadrement. Le club a fait un recrutement intelligent grâce à l’entraîneur [Yuriy Vernydub, Ukrainien de 55 ans, en poste depuis l’an dernier] et au staff. »

L’argent, ce n’est pourtant pas ce qui manque au conglomérat Sheriff, propriétaire du sempiternel champion de Moldavie (19 titres sur les 21 derniers mis en jeu) et d’à peu près tout ce qui se produit en Transnistrie. Cette étroite bande de terre collée à l’Ukraine présente une superficie comprise entre celle des Pyrénées-Orientales et des Alpes-Maritimes, et Tiraspol (environ 130.000 habitants) y fait office de capitale.

« Sheriff est une énorme holding locale qui possède des supermarchés, des stations-service et beaucoup d’autres choses, jusqu’à un élevage d’esturgeons pour le caviar sous le nom d’Aquatir », détaille Emmanuel Skoulios, directeur de l’Alliance française de Moldavie, où il vit depuis 15 ans.

Allez, on s’éloigne provisoirement du sport et des poissons pour une petite leçon de géopolitique, façon Le Dessous des Cartes sur Arte. Agrégat d’entreprises à l’organigramme assez peu lisible, Sheriff a vu le jour en 1993, au lendemain de bouleversements politiques engendrés par l’effondrement de l’URSS.

Une forte influence russe

« La Transnistrie, qui a toujours eu sa dynamique propre, a fait sécession en 1990. Il y a eu une guerre en 1992 entre les forces armées moldaves et la 14e armée russe, qui offrait un protectorat à cette république sécessionniste », décrypte Dorina Rosca, maître de conférences à l’université américaine de Moldavie et chercheuse associée au CNRS.

« A l’époque, on avait beaucoup insisté sur la filiation culturelle et par le sang entre Moldavie et Roumanie. Cela avait incité les dirigeants de la Transnistrie [principalement russophone] à se distinguer de ce tournant en conservant ce qu’ils avaient vécu au sein de l’URSS. Encore aujourd’hui, on trouve des rues Karl-Marx et des références à Lénine. »

Comme tous les autres pays de l’ONU, la Moldavie, plutôt pro-européenne, ne reconnaît pas cette république autoproclamée « qui a son président, ses élections, sa monnaie, un Soviet Suprême et même son propre système d’immatriculations des véhicules », décrit l’universitaire.

Un complexe sportif de grand luxe

Sheriff appartient à son cofondateur Viktor Gushan, ancien membre du KGB, ce qui dit à peu près tout de l’influence russe toujours prégnante dans le coin. Le club dispose depuis 2002 d’un complexe sportif à plus de 150 millions d’euros sur 40 hectares, avec notamment trois stades de 14.000, 8.000 et 3.500 places (celui-ci est couvert). « Il y a aussi une piscine olympique, des cours de tennis et il y avait un hôtel qui n’existe plus, complète Emmanuel Skoulios. C’est énorme ! Le complexe est situé à l’entrée de la ville, on ne voit que ça ! »

Yuriy Vernydub, l'entraîneur du Sheriff Tiraspol.
Yuriy Vernydub, l'entraîneur du Sheriff Tiraspol. - HM Cropix / Sipa

C’est dans cet écrin décalé au cœur d’une région réputée pour son industrie lourde (métallurgie, production d’énergie), évidemment contrôlée par Sheriff, que s’ébroue un collectif très cosmopolite et sans l’ombre d’une vedette. Le 28 septembre à Bernabeu, Yuriy Vernydub avait aligné un onze de départ 100 % étranger, dans un 4-2-3-1 façon défense de Stalingrad :

  • deux Grecs (le gardien Athanasiadis, héroïque ce soir-là, et Kolovos)
  • deux Colombiens (Arboleta et Castañeda)
  • un Italien (Fernando Costanza)
  • un Luxembourgeois (S. Thill)
  • un Péruvien (Dulanto)
  • un Brésilien (Cristiano)
  • un Ghanéen (Addo)
  • un Malien (Adama Traoré, passé par Metz et Orléans)
  • un Oukzek (Yakhshiboev)

Pour trouver des Moldaves, il fallait se tourner vers le banc, avec trois joueurs. « Nous avons beaucoup d’étrangers, mais une très bonne cohésion », assure Wilfried Balima, qui détaille le fonctionnement de cette auberge espagnole délocalisée sur les bords du fleuve Dniestr.

Un vestiaire cosmopolite et polyglotte

« Le coach ne parle que le russe. Dans la salle vidéo, il y a trois traducteurs, anglais, espagnol et français. Mais seul le traducteur anglais est présent sur le terrain à l’entraînement. » L’ancien joueur de l’US Ouagadougou a également appris la difficile langue de Leon Tolstoï et de Maria Sharapova depuis son arrivée, dont le scénario illustre le si malin recrutement maison. « J’ai été repéré lors des Jeux de la francophonie au Niger en 2005. J’avais marqué contre le Mali et fait un bon tournoi. Le coach de l’époque était là et m’avait dit qu’il avait un projet pour moi. »

Les scénaristes du Bureau des Légendes auraient pu imaginer cette entité « secrète » avec des antennes déployées un peu partout dans le monde. Le club serait-il au service des velléités indépendantistes de la Transnistrie ? Pas si vite, ralentit Emmanuel Skoulios.

« Tous les Moldaves sont derrière le Sheriff, affirme le directeur de l’Alliance française. Il y a l’aspect politique, diplomatique et des populations qui ont des identités propres, certaines plus roumanophones, d’autres russophones. Mais il y a une grande facilité chez beaucoup de gens pour passer d’une langue à l’autre et ils font partie d’un même ensemble moldave. » Si le Sheriff l’emporte encore à Milan, c’est tout le pays qui pourrait donc klaxonner, de Tiraspol à Chisinau, la capitale officielle.