Coupe de France : « On nous envoie à l'abattoir », les clubs amateurs entre résignation et forfaits en cascade

FOOTBALL Le 6e tour aura lieu ce week-end alors que beaucoup de clubs engagés n’ont pas pu reprendre l’entraînement dans des conditions satisfaisantes

Julien Laloye avec T.G

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Emmanuel Macron et Noël Le Graët lors de la finale de la Coupe de France 2020.
Emmanuel Macron et Noël Le Graët lors de la finale de la Coupe de France 2020. — FRANCK FIFE / AFP
  • Les clubs amateurs encore qualifiés doivent jouer leur 6e tour ce week-end dans la voie qui leur a été réservée par la FFF.
  • Beaucoup envisagent de déclarer forfaits alors que les joueurs n'ont pas joué depuis 3 mois et viennent à peine de reprendre l'entraînement en groupe, sans dérogation pour le couvre-feu.
  • Noël Le Graët et la Fédération, accusés d'avoir voulu favoriser les clubs professionnels, n"échappent pas aux critiques.

Ils sont les seuls à prier pour un reconfinement immédiat, avec tous les infectiologues de France. Moins par peur du virus, les concernant, qu’en raison de la désagréable perspective de passer pour des pitres le week-end qui vient en coupe de France. Les clubs amateurs n’ont pas de mots assez forts pour assaisonner leur fédération de tutelle. Cette dernière a décidé de les envoyer au casse-pipe après trois mois sans matchs et presque sans entraînements. Décision le 19 janvier, matchs le 30 et le 31, débrouillez-vous avec ça.

Plusieurs clubs ont décidé de ne pas jouer

Alerte générale dans les club-houses, où les présidents et leurs entraîneurs de l’équipe fanion se grattent la tête : faut-il jouer au risque de menacer l’intégrité physique des joueurs ou déclarer forfait par esprit de responsabilité ? Après le petit club normand de Régionale 1, Flers, qui a ouvert le bal samedi, 20 minutes est parti à la pêche aux infos. Le bilan de notre échantillon ? Un forfait sûr, un autre probable, et deux clubs qui vont y aller à reculons après un sondage interne dans le vestiaire.

C’est le cas du fameux petit Poucet de la compétition, le club de l’Entente Sportive Paulhan-Pezenas, équipe de départementale (10e niveau du foot français) de la ligue occitane. « Je comprends que les gars aient envie de jouer mais certains n’ont pas couru depuis deux mois, c’est du suicide, s’emporte Thierry Perez, son président. On a fait quatre entraînements depuis la reprise, avec des étudiants qui n’ont pas pu se libérer pour la plupart. Alors après sur 90 minutes, sans prolongations, on sait jamais...On va y aller mais moi j'aurais marquer le coup et déclarer forfait ».

« On serait trop vite dans le rouge »

Un choix que va sans doute faire le petit club breton de Gars Saint Yves BB (7e niveau), lequel se faisait pourtant une joie de tomber sur le plus gros club du coin. Sauf que le Stade Briochin, pensionnaire de National, a continué sa saison comme si de rien n’était, quand les joueurs d’Eric Hernandez et Franck Fidry lambinaient sur le canapé. « En novembre au tirage on s’est dit " Chouette ça fera une belle fête, et puis pourquoi pas créer l’exploit ", explique ce dernier, entraîneur adjoint. Aujourd’hui, si on décide d’aller jouer, c’est comme aller à abattoir. C’est accidentogène, même une blessure cardio-vasculaire éventuellement, parce qu’on serait très vite dans le rouge face à une équipe pro qui s’entraîne tous les jours ».

Depuis la reprise de l’activité sportive en club selon des protocoles très rigides, seule une moitié de l’effectif s’est pointée pour des entraînements sans ballon. Et encore, c’était avant le couvre-feu de 18h, qui a définitivement plombé la préparation pour ce week-end, puisque la FFF n’a pas obtenu de dérogation spéciale dans le deal négocié avec l’État.

Le groupe senior a bien été sondé pour venir s’entraîner à 6h du matin, mais la plupart des joueurs ont décliné. « Il y en a qui bossent très tôt, et puis on n’a pas accès aux vestiaires, ni rien, ça veut dire débarquer au travail en tenue de foot ? », peste Eric Hernandez, l’entraîneur principal. C’est lui qui devra faire passer la pilule dans le vestiaire si la décision du forfait est entérinée : « Ça va râler c’est sûr, mais il est hors de question de risquer leur santé ».

Noël Le Graët sur le banc des accusés

En Alsace, le ton est monté aussi. L’équipe d’Illkirch-Graffenstaden, une ville juste à côté de Strasbourg, ne se rendra pas sur la pelouse d’Haguenau, dimanche prochain. Un boycott à l’initiative du président du club, Guy Massaloux, médecin généraliste dans le civil. Le dirigeant dénonce « l’absurdité » d’une telle programmation après trois mois sans match et surtout en plein rebond de la pandémie. « Alors qu’on est en train de tout faire pour l’endiguer, on va jouer au foot ? C’est irresponsable dans notre situation. J’ajoute que les labos, médecins ou pharmaciens ne sont pas à disposition des footeux pour leurs tests [la veille du match et le jour même]. Ils ont d’autres priorités et tout ça a un coût. Et si on provoque un cluster à l’arrivée ? Non, vraiment, je ne peux pas cautionner ça. »

Le capitaine de la formation de N3, Vincent Destenay, non plus. « Je ne comprends même pas pourquoi on a ce débat. La situation du pays est plus importante qu’un match, on a pris la bonne décision ». Sera-t-elle sanctionnée financièrement ? Guy Massaloux indique que la Ligue du Grand-Est l’a assuré du contraire. « Je ne sais pas, on n’en est pas là », nuance le président de l’instance Albert Gemmrich, avant de défendre la programmation de la FFF : « Heureusement que la Fédération a fait en sorte de jouer, pour sortir un peu de la morosité ambiante. »

Les clubs sont pourtant très remontés contre la gestion de l’affaire par Noël Le Graët. « On sent bien le foutage de gueule de la Fédération, fulmine Philippe Calvé, président du FC Parisis, le plus petit survivant en Ile-de-France. On va reprendre dans des conditions lamentables. Mais c’est logique. On a un président qui ne pense qu’à l’équipe de France et qui méprise les clubs amateurs depuis longtemps ». L’histoire de la voie professionnelle et de la voie amateur passe mal. La Fédération est soupçonnée d’avoir privilégié une Coupe au rabais. « Les forfaits des clubs amateurs, ça les arrange, c’est pour ça qu’on jouera, je ne veux pas leur donner raison ».

12 millions d’euros reversés aux clubs amateurs

Pierre Samsonoff, directeur de la Ligue de Foot Amateur au sein de la Fédé, a beau avancer sur RMC que « la Coupe de France est un levier majeur de redistribution, avec un total de 12 millions d’euros de dotations qu’il est fondamental de maintenir vis-à-vis du foot amateur », l’argument ne prend pas. Même en Betagne, terre natale de Noël Le Graët, on montre les dents. Le district du Finistère, celui du club de Gars Saint Yves, a envoyé une lettre rue de Grenelle pour se plaindre. « Je suis écœuré du foot, reprend Franck Fidry. Le foot amateur est complètement dénigré sur ce coup. Soit on nous dit que la Coupe de France est annulée pour les amateurs, soit on nous donne la chance de se préparer correctement ».

Un autre courrier est arrivé directement au siège du ministère, signé Régis Juanico. Le député Génération.s de la Loire, qui suit de près la chose sportive, demande à Roxana Maracineanu « d’ajuster le calendrier en fonction des clubs amateurs. J’ai bien compris que le critère numéro 1 de la fédération, c’était l’intérêt financier, mais il faut à minima des dérogations pour permettre l’entraînement en soirée et l’organisation de matchs amicaux afin de donner un sens au mot équité sportive ».

La ministre des Sport n’a pas prévu de bouger sur le sujet, d’autant que le conseil de défense prévu mercredi pourrait mettre tout le monde d’accord en cas de reconfinement. « Tout le monde a bien compris que si on ne jouait pas ce week-end, c’était fini pour la coupe de France, concède Thierry Perez, le président du petit Poucet occitan. Mais je serais soulagé, quelque part ».