Vendée Globe : « Ma première expérience de course au large, j’ai fini en combinaison de survie », nous raconte Thomas Ruyant

INTERVIEW Vous avez posé vos questions à Thomas Ruyant. Le skipper « LinkedOut », actuel troisième du Vendée Globe, a pris le temps d’y répondre alors qu’il se trouve entre le cap de Bonne-Espérance et les îles Crozet

Floréal Hernandez

— 

Vendée Globe: Thomas Ruyant a répondu aux questions de nos (jeunes) internautes — 20 Minutes
  • Mal de mer, pause apéritive ou fragilité des Imoca de dernières générations, les questions des lectrices et des lecteurs de 20 Minutes à Thomas Ruyant ont été très variées.
  • Le skipper de LinkedOut raconte son quotidien sur son bateau, les réparations qu’il a dû entreprendre après la casse de son foil bâbord ou à cause de ses problèmes en haut de son mât de 28 mètres.
  • Après le sauvetage de Kevin Escoffier par Jean Le Cam, Thomas Ruyant explique aussi les règles de sécurité qu’il observe en mer et le matériel de survie dont il dispose.

Un foil cassé, des quarantièmes rugissants et quelques aléas techniques. Il y a une grosse semaine, 20 Minutes vous avait proposé de poser vos questions à Thomas Ruyant mais ces différents éléments ont repoussé l’interview par Skype avec le skipper de LinkedOut. Ce jeudi, on a pu établir la liaison vidéo avec l’actuel 3e du Vendée Globe. « Au début de l’océan Indien », le son était parfait à l’exception de petites coupures, l’image pixélisée et l’enregistrement vertical est devenu horizontal sans que l’on sache pourquoi.

Malgré ces aléas techniques, le navigateur ne s’est pas départi de son sourire et a pris le temps de répondre à quinze questions de lecteurs de 20 Minutes. Thomas Ruyant nous a même raconté une anecdote vieille de quinze ans qu’il a eu plaisir à se remémorer.

Zoé, 6 ans : Je suis le Vendée Globe avec ma classe de CP. Comment faites-vous pour dormir sur le bateau et naviguer en même temps ?

Pour dormir et naviguer sur ces bateaux en solitaire, on a un pilote automatique à bord. C’est un vérin électrique et l’électronique prend le contrôle du vérin. Nous, on donne un cap à ce pilote ou un angle par rapport au vent et ça nous permet de faire autre chose : régler le bateau, changer les voiles, faire la navigation, s’informer sur la météo, manger​, dormir. Ce pilote automatique prend la barre du bateau 99 % du temps.

Gabin, 5 ans : Quelles sont les qualités requises pour pouvoir se lancer un jour dans une aventure comme le Vendée Globe ?

La première chose pour prendre le départ d’une telle course, il faut avoir une grosse envie de relever ce défi. Moi, c’est une envie qui est venue sur le tard après des expériences en solitaire et en courses. Je ne suis spécialiste de rien mais je suis un touche-à-tout. Il faut être débrouillard, avoir un peu de courage, aimer les défis sportifs et l’aventure. Voilà les qualités pour pouvoir faire le Vendée Globe.

Luna, 9 ans : Chaque élève de ma classe suit un skipper du Vendée Globe et c’est moi qui vous suis ! Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir le sponsor LinkedOut ?

Le sponsor principal au départ s’appelle Advens, spécialisé en cybersécurité. Avec lui, on a choisi de mettre en avant LinkedOut car l’inclusion sociale en France est un vrai sujet et le but de ce tour du monde, outre l’objectif sportif, c’est d’aider des dizaines de personnes à retrouver le chemin de l’emploi en rendant visibles leurs CV. Avec Advens, on est convaincu que les mondes du sport, de l’entreprise et de l’associatif forment un très beau triptyque et avec la médiatisation du Vendée Globe, on est un porte-voix pour mettre en avant de jolis messages comme celui de LinkedOut.

Mehdi, 5 ans : Je suis en grande section à l’école Jacques-Prévert de Cessson. Et avec ma classe, on place chaque jour les bateaux des deux premiers sur une carte. Comment organisez-vous votre journée ? Et le Père Noël va-t-il passer sur votre bateau ?

Le matin, je fais un gros point météo, autour de ça, je vais rythmer mes repas, mon sommeil. Il y a de l’entretien du bateau à faire pour ne pas laisser le bateau se dégrader et le garder en bon état. Je suis très très occupé toute la journée. Est-ce que le père Noël va passer à bord ? J’espère bien (sourire), je l’attends de pieds fermes le 25 décembre sur mon bateau.

Louison, 8 ans : J’ai entendu à la radio le sauvetage de Kevin Escoffier par Jean Le Cam. Etiez-vous inquiet pour le marin en mer et content quand on l’a retrouvé ?

Ce sont des histoires de mer, on sait que ça peut arriver. Ce n’est pas des moments simples. Kevin est un super compagnon de route et un marin très performant sur ce Vendée Globe. Evidemment, j’ai été rassuré quand Jean l'a récupéré. Des avaries, il peut y en avoir, on est préparé pour ça. On suit des formations, des stages de survie, on a beaucoup de matériels de sécurité à bord dont deux radeaux de survie. Ce sont des choses auxquelles on est préparé mais ce sont des situations qui ne sont jamais drôles. Tous les deux, Jean et Kevin, ont bien géré et j’ai été soulagé d’apprendre le sauvetage de Kevin.

Plusieurs lectrices et lecteurs de 20 Minutes comme Margaux (35 ans), Hubert (66 ans), Antoine (36 ans), Vanessa (32 ans) veulent savoir comment vous faites pour faire passer le mal de mer quand il arrive…

(Rire) Le mal de mer, c’est propre à chacun. J’ai la grande chance de ne pas être malade en mer. Je n’ai donc pas vraiment de secret. Sur les débuts de course, les trente-six premières heures, il m’arrive d’avoir un petit temps pour m’amariner, pour me sentir bien. Pendant ces trente-six premières heures, j’ai un peu de mal à dormir, à manger mais je ne suis jamais trop mal. Il y a des petits produits qui existent pour faire passer ça, mais moi, je ne prends rien. C’est vrai de grands marins sont malades en mer. On n’est pas tous égaux là-dessus.

Christiane, 83 ans : Ne souffrez-vous pas trop du bruit que font les gréements continuellement ?

Les gréements font du bruit, les foils sifflent beaucoup. La coque est en carbone, on est à quelques millimètres de l’eau, et donc le bateau est bruyant. De temps en temps, j’ai un casque, des bouchons d’oreille sur mesures quand vraiment ça fait du bruit. Mais c’est important de ne pas se couper complètement du son du bateau car c’est aussi ça qui nous permet de savoir si le bateau est bien réglé, de nous avertir quand une avarie arrive. Quand j’ai cassé le foil, il y a une semaine, c’est le bruit de cette casse qui m’a alerté.

Bruno, 50 ans : Nous nous sommes croisés au Triangles du Soleil 2005 ou 2006 (régate sur un voilier de 6,50 m). Sur vingt-quatre heures, combien de temps passez-vous à la barre ?

(L’étonnement se lit sur son visage) Wouah ! C’est énorme (grand sourire), je me souviens très bien de cette course. Une course en double et c’est ma toute première course au large. En 2005, me semble-t-il. On s’était fait prendre dans un petit coup de vent en plein milieu du Golfe du Lion en Méditerranée. Je garde un souvenir très fort de cette course : on avait rempli le bateau d’eau, fini en combinaison de survie. C’était dantesque cette première expérience de course au large (sourire). Eh bien, je ne passe pas de temps à la barre. Comme je l’expliquais à Luna, ce sont des bateaux où il y a beaucoup de choses à faire à bord entre les manœuvres, les réglages, la météo, la navigation, se nourrir, dormir. Les pilotes automatiques sont très performants et ils barrent quasiment 100 % du temps. De temps en temps, je prends la barre pour essayer de sentir l’équilibre des voiles et du bateau.

Renaud, 30 ans : Dans quel état physique et mental êtes-vous après ces premières semaines de course ? Comment se sont passées la réparation en tête de mât à 28 mètres de haut et celle de votre foil ?

J’ai eu un début de course assez intense avec de grosses avaries – notamment la casse d’un foil –, plusieurs ascensions en haut du mât pour régler des problèmes de girouette et de hook – c’est un point d’accroche des voiles –, ces réparations et ces soucis techniques m’ont coûté beaucoup d’énergie. Aujourd’hui j’ai un bateau où tous les problèmes sont résolus même s’il m’en manque un bout car j’ai dû couper le foil bâbord. Je suis plutôt en forme, j’arrive à faire des bonnes nuits, à bien me reposer. J’espère avoir mangé mon pain noir. Je sais que je vais encore avoir des soucis car la course est encore longue.

Bernard, 65 ans : Etes-vous attaché quand vous allez sur le pont pour les manœuvres ? Comment ça se passe au niveau sécurité ?

Quand je suis dans mon cockpit, je ne suis pas accroché car il n’y a pas de risque de passer par-dessus bord. Par contre quand je me déplace pour faire un changement de voile à l’avant, je suis accroché. J’ai une petite banane à la ceinture dans laquelle j’ai différentes balises de détresse au cas où. Parfois, les bateaux ont des mouvements difficiles à prévoir, même si je me déplace prudemment sur le pont, je m’accroche. J’ai des lignes de vie qui courent sur toute la longueur du bateau et une longe avec un harnais autour de la taille qui me permettent de progresser sur le pont en étant accroché.

Fred, 49 ans : Avec votre foil scié, à défaut de gagner en vitesse, est-ce que cela va vous handicaper et vous faire perdre de la vitesse ?

Ces grands foils, c’est la révolution de ces bateaux, ça nous permet d’aller à des vitesses folles et parfois, à certaines allures et quand les conditions le permettent de quasiment voler avec nos bateaux. Forcément avec ce foil en moins, il y a une perte de performance sur un bord, qui est de l’ordre de 20 %. C’est un gros handicap. Mais je ne lâche pas.

Sébastien, 47 ans : Plusieurs Imoca de dernière génération ont eu des avaries. Ces bateaux ne sont-ils pas trop fragiles pour les courses au large dans les mers du sud ?

C’est une bonne remarque. Ce sont des bateaux qui sont solides malgré tout, de vrais coffres-forts. Mais ils vont de plus en plus vite et donc là il y a eu beaucoup d’avaries à la suite de chocs avec des ofni. Quand on tape un objet flottant à 15 nœuds ou à 30 nœuds, ça ne fait pas les mêmes dégâts. Un bateau qui va vite est un bateau léger, on va chercher ces limites-là. En course, on tire sur les machines et parfois, on va un peu trop loin. Là, c’est tout l’enjeu de la trajectoire que je vais essayer d’avoir dans les mers du sud : je vais essayer de préserver mon bateau en n’allant pas dans les houles ni les vents les plus forts mais d’aller vite dans des conditions acceptables pour tenir dans la durée.

Yannick, 48 ans : Comment appréhendez-vous la navigation dans les mers du sud ?

C’est très différent de notre façon de naviguer en Atlantique. Ici entre le cap de Bonne-Espérance et les îles Crozet, on est un peu loin de tout, il fait plus froid, les dépressions et les vents sont plus forts, la mer est plus grosse. Forcément, on fait un peu plus attention. On sait que le sauvetage est plus compliqué dans ces mers-là. On les appréhende très différemment de l’Atlantique et de la navigation qu’on pourrait y faire. J’essaie de naviguer prudemment même si j’essaie d’aller vite.

Julie, 39 ans : J’ai remarqué que certains skippers ont été alimentés en bière par une brasserie des Sables-d’Olonne. Vous autorisez-vous de temps en temps des petites pauses apéritives ? Et si oui, à quelles occasions ?

(Rire). Ça n’arrive pas souvent, à bord, je ne bois quasiment pas. Depuis le départ du Vendée Globe, je me suis permis deux apéros. Un premier au passage de l’équateur où j’ai pu déguster un bon vieux rhum de mon pote Pierrot. Et j’ai bu une petite bière au passage du cap de Bonne-Espérance. C’est l’un des trois caps mythiques de ce Vendée Globe avec le cap Leuwin et le cap Horn qu’ils restent encore à franchir. J’ai bu quelques gorgées bien agréables mais je n’ai pas fini ma canette.

Fred, 48 ans : Je suis Dunkerquois comme vous. Sera-t-il possible de vous croiser sur les pontons de la cité de Jean Bart et LinkedOut sera-t-il amarré dans le port de Dunkeque ?

(Sourire) Bien évidemment, je reviens très régulièrement dans le Nord et à Dunkerque où mes parents vivent toujours. Moi, je vis en Bretagne car pour ces projets-là [les courses au large], c’est compliqué d’être ailleurs et les compétences sont en Bretagne. Je reviendrai à Dunkerque et sur les pontons du centre régional de voile et ceux du Yacht Club de la mer du Nord. Mon papa a un bateau amarré à Dunkerque. On se croisera sur les pontons. Est-ce que mon Imoca viendra à Dunkerque ? Pour l’instant ce n’est pas prévu. C’est vrai que je suis toujours revenu avec mes bateaux dans le Nord. Là, le projet est allé très vite pour préparer ce Vendée Globe et je n’en ai pas encore eu l’occasion.

20 secondes de contexte

Partenaire de Thomas Ruyant lors de la Transat Jacques-Vabre en octobre 2019, 20 Minutes continue d’accompagner le skipper nordiste sur le Vendée Globe 2020.