Tour de France : « Il faut s’accrocher et croire en soi », Romain Bardet redécouvre l'ambition du classement général

CYCLISME De retour au niveau qui l’a vu se battre pour le podium à plusieurs reprises, le leader d’AG2R la Mondiale ne veut pas se voir trop beau avant la dernière semaine dans les Alpes

Julien Laloye

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Romain Bardet joue de nouveau un rôle au classement général sur le Tour 2020.
Romain Bardet joue de nouveau un rôle au classement général sur le Tour 2020. — Stephane Mahe/AP/SIPA
  • En grande difficulté l'an passé, Bardet a retrouvé le niveau qui en avait fait un habitué du podium en 2016 et 2017
  • Le Français était venu pour jouer les étapes et éventuellement porter le maillot jaune, il se bat désormais pour une place de top 5 au classement général
  • Un peu en retrait derrière les favoris, Bardet n'ose pas rêver trop fort avant la troisième semaine décisive dans les Alpes

Il y a des retours de manivelle qui doivent faire plus plaisir que d’autres, si l’on se met à la place de Romain Bardet. Lors de la première journée de repos du Tour de France 2019, on était trois pelés et un tondu à demander des nouvelles de l’Auvergnat, complètement à côté de ses pompes, alors que la France du vélo avait les yeux de l’amour pour Alaphilippe et Pinot.

Un peu plus d’un an plus tard, le leader de la Groupama-FDJ tweete son spleen avec l’humour du désespéré, et c’est d’ailleurs à se demander si Bardet n’aspire pas l’énergie négative de l’autre grand coureur français de ces dernières années pour la transformer en potion magique, selon la théorie bien connue des vases communicants.

« J’apprécie d’être revenu à ce niveau »

Bref, Bardet est redevenu lui-même. Quatrième du général à 30 secondes de Roglic, comme à la belle époque de la chasse aux Sky. « Je suis très fier d’avoir relevé la tête et de pas avoir abandonné le Tour l’an passé. Quand on fait du vélo à 70 % de ses capacités comme l’an dernier, ça remet en question tous les sacrifices qu’on peut faire pour ce sport. J’apprécie d’être revenu à ce niveau sans faire de plans sur la comète. Le classement sera celui qu’il sera à Paris, je prends juste du plaisir à me battre sur mon vélo avec les meilleurs du monde ».

Le résultat d’un long break ordonné par Vincent Lavenu à l’automne 2019, quand son leader frisait le burn out professionnel. « Il a fallu qu’il gère cette usure physique qui le guettait. Il a pris le temps de régénérer, avec la particularité de cette saison 2020 où on a passé beaucoup de temps sans courir. Je dis toujours que quand un coureur a atteint un certain niveau, il est capable d’y revenir. Romain a fini deux fois sur le podium du Tour, on sait qu’il a cette capacité. Avec ses qualités de travailleur et sa volonté de réussir, il était tout à fait possible qu’il revienne à ce niveau. La concurrence est forte, mais Romain n’est pas très loin. Il ne faut rien s’interdire ». Sans le chuchoter trop fort.

« Le classement général était devenu une obsession pour Romain, là je le sens libéré »

Pour l’instant, on ne change rien à l’organisation très volage d’AG2R, où chacun peut cocher ses objectifs comme il l’entend​ – déjà une étape pour Peters, le maillot à pois sur les épaules de Cosnefroy – sans se sentir obligé de serrer la file derrière Bardet dès que la reco annonce un nid-de-poule sur le bord de la route. « Je n’ai pas besoin de sept équipiers au garde-à-vous. Je préfère quand l’équipe joue les victoires d’étapes et le maillot à pois. Je suis le premier à me réjouir de voir que les responsabilités sont diluées sur plusieurs coureurs et qu’il y a une dynamique positive. Je n’aurais pas été mieux classé avec sept gars à mon service. Quand il m’en manque un petit peu pour basculer au sommet avec le groupe de tête dimanche, c’est pas parce que j’ai un équipier de plus ou de moins ».

Cet apparent détachement fait du bien à tout le monde en interne. « Je trouvais que le classement général, c’était une obsession pour Romain, là je le sens libéré, confirme l’écraseur de pédales Olivier Naesen. C’est peut-être grâce à vous, la presse, vous ne l’avez pas trop énervé avec tout ça dans sa préparation, ça a été beaucoup mieux pour lui, on ressent tous ça dans l’équipe ». Il n’empêche que Bardet doit être un peu emmerdé sur les bords. L’idée de départ était de profiter de ce statut qui s’effrite pour aller décrocher le jaune en première semaine et se faire plaisir ensuite. Pour le jaune c’est mort, et pour la suite, faut voir. On ne laisse pas un Romain Bardet dans cette forme s’ébrouer comme un labrador en chaleur dans une échappée de vieux briscards du Tour.

30 secondes pour reprendre le jaune à Roglic qui est une jambe au-dessus, c’est énorme, à part sur un miracle. Je ne suis pas dans les tout premiers qu’il doit surveiller, il ne va pas me sauter dessus mais je ne m’attends pas à ce qu’il me laisse beaucoup de marge. Autant quand j’étais à 10 secondes il y avait une possibilité, autant j’ai lâché un peu de lest dimanche après huit jours parfaits, ce qui me laisse un peu de regrets ».

« Pour le maillot jaune, il faudrait un miracle »

Le Français évoque spontanément le sommet de Marie-Blanque, où il a trop attendu pour boucher le trou avec les grands favoris, comme s’il n’était pas persuadé lui-même qu’il fallait de nouveau se compter dans cette cour-là. « Je pense que j’ai été un peu trop prudent, j’aurais dû y aller à deux kilomètres du sommet, quand ils ont lancé la machine. Quand j’ai fait la jonction un peu plus tard, je n’avais pas encore récupéré de mon effort et je n’ai pas pu prendre la roue jusqu’au sommet ».

Il faut dire que si Bardet a bouffé du Tour plus corseté qu’une gouvernante londonienne sortie du Nordland College, il n’avait jamais vu les mecs rouler aussi fort devant, après six mois à piaffer dans l’écurie. « Il y a une nouvelle génération qui casse déjà tout, ça monte encore plus vite qu’avant. Il faut s’accrocher, croire en soi, et laisser faire le temps, on ne sait jamais. Pour l’instant les niveaux sont très homogènes, ça se joue à coups de secondes, mais c’est un Tour épuisant, où quand la bataille s’engage, il y a un ou deux coureurs du top 10 qui payent les pots cassés. Il s’agit déjà de ne pas être de ceux-là sur la semaine piégeuse qui s’annonce ».

Le fol espoir d’une troisième semaine qui casse les schémas

L’ambition « secrète » du leader d’AG2R, comme la résume Vincent Lavenu ? Que l’équipe évite les chausse-trappes de la deuxième semaine, à commencer par l'étape ouverte aux quatre vents ce mardi en direction de l’Ile d’Oléron, alors qu’elle était un peu passée au travers lors des bordures à Lavaur. Ensuite ? Compter sur des courbes physiques qui se croisent tout doucettement, même si personne ne rêve trop haut avec un contre-la-montre duraille placé à la veille de l’arrivée, qui verra l’Auvergnat concéder sa minute trente réglementaire.

En attendant, Pogaçar flingue à tout-va, mais sera-t-il aussi aérien dans les Alpes ? Plus radin qu’Harpagon, Roglic calcule le moindre coup de pédale, mais il se trouve que son équipe connaît plus de trous d’air qu’annoncé. Bardet, lui, s’imagine « dans la même dynamique que Bernal. Samedi, on était au bord de la rupture tous les deux, et dimanche, c’était déjà mieux même s’il était au-dessus. Il y a l’envie de me montrer, de jouer la gagne, d’être devant, sachant que pour moi les opportunités arrivent. Mais on n’a pas un réservoir de cartouches illimitées, il faudra essayer de trouver les ouvertures quand il y aura moins d’équipiers auprès des leaders ». Lavenu veut y croire : « le peloton n’est pas muselé, il peut se passer des choses tous les jours, tous les scénarios sont envisageables même si Roglic est fort ».