Ligue 1 : La reconnaissance faciale arrivera-t-elle demain dans les stades de foot ?

FOOTBALL Le FC Metz expérimente un système de reconnaissance faciale pour repérer les personnes sous le coup d’une interdiction commerciale de stade

Nicolas Camus

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Des supporters font la queue pour entrer au Parc des Princes (photo d'illustration).
Des supporters font la queue pour entrer au Parc des Princes (photo d'illustration). — MARTIN BUREAU / AFP
  • Le FC Metz s’est retrouvé au cœur d’une polémique mercredi après des révélations sur une expérimentation d’un système de reconnaissance faciale dans son stade.
  • Le club lorrain confirme qu’il envisage de l’utiliser pour repérer des personnes interdites de stade, mais précise qu’il n’a effectué que des tests à vide, qui ne concernaient donc pas ses supporters.
  • La reconnaissance faciale aurait-elle sa place dans les stades de foot en France ? Ce dispositif mérite un grand débat, selon les personnes interrogées par « 20 Minutes ».

Quand deux sujets hautement sensibles entrent en collision, forcément, la déflagration est forte. Le FC Metz s’est retrouvé au cœur d’une grosse polémique, mercredi après-midi, quand le journaliste Olivier Tesquet, auteur du livre A la trace sur les dispositifs de surveillance qui se multiplient dans notre société, a révélé dans une interview accordée à Street Press qu’une start-up messine avait « testé un dispositif de reconnaissance faciale au stade de football de Metz ».

Cocktail explosif. D’un côté les supporters, déjà vent debout contre des privations de liberté ces derniers mois et qui en ont marre de jouer les cobayes de dispositifs sécuritaires, et de l’autre la reconnaissance faciale, perçue comme l’arme ultime d’un monde devenu orwellien. L’emballement a été rapide sur Twitter. Des fans se sont sentis trahis, espionnés à leur insu. Le club s’est défendu tout de suite sur le réseau social. Contacté jeudi par 20 Minutes, il dénonce un raccourci. « Les tests ont été effectués à vide, au stade, avec des employés de la société, assure Hélène Schrub, la directrice générale du FC Metz. Rien n’est fait dans le dos des supporters. »

De fait, aucun dispositif n’est en place ni n’a été testé grandeur nature. Le club réfléchit au moyen de contrôler les personnes sous le coup d’une interdiction commerciale de stade. Contrairement aux interdictions administratives, décidées par un préfet, et aux interdictions judiciaires, prises par un juge, leurs pendantes commerciales, créées en 2016 par la loi Larrivé, peuvent être décidées par un club, de manière unilatérale, au motif de « non-respect des dispositions des conditions générales de vente ou du règlement intérieur du stade relatives à la sécurité des manifestations ».

Mais la personne sanctionnée ne va pas pointer au commissariat, comme pour les deux autres interdictions. C’est au club de la repérer si elle essaie d’entrer. « C’est impossible pour nos stadiers, qui voient défiler des milliers de personnes, reprend Hélène Schrub. Donc on cherche comment faire appliquer ces interdictions. Quand Two-I (la start-up en question, spécialisée dans l’analyse de flux vidéo) est venue nous présenter cette solution, on s’est dit pourquoi pas. »

Concrètement, des caméras filmeraient les entrées et seraient reliées à un fichier contenant les photos des personnes concernées. Et « uniquement » elles, insiste la dirigeante. « En aucun cas nous aurons un fichier avec tous nos abonnés, tous nos clients ou pire encore, toutes les personnes qui entrent un jour au stade. Ça, c’est vraiment de la science-fiction, affirme-t-elle. Je comprends la peur et l’angoisse de certaines personnes, qui peuvent se dire que le club saura le détail de leurs déplacements dans le stade. Mais pas du tout. La base de données du logiciel ne sera alimentée que par des gens interdits de stade. »

La Cnil en première ligne

Le FC Metz ne donne pas de délais précis pour la mise en place du dispositif. Si les tests technologiques sont concluants, il faudra ensuite demander l’autorisation de constituer ce fichier à la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés, qui fait autorité en la matière). Une étape qui s’annonce rédhibitoire, selon Me Pierre Barthélémy, avocat de l’Association nationale des supporters (ANS). « Elle va leur dire non, car il n’y a pas de décret ou de loi qui l’autorise », assure-t-il.

Si la législation peut toujours évoluer, le sujet des données personnelles est sensible, et de l’avis des personnes sollicitées, mérite d’être débattu. C’est une certaine vision de notre société qui semble se jouer là, comme en octobre 2019, quand la région PACA avait entrepris d’instaurer un système de reconnaissance faciale dans deux lycées de Nice et Marseille.

« Cela semble disproportionné de recourir à ça pour des interdictions commerciales de stade, estime l’avocat. On ne parle là ni de délinquants, ni de personnes qui font courir un risque de trouble à l’ordre public, mais de gens qui n’ont pas respecté les conditions générales de ventes du club, qui ont par exemple insulté une fois un stadier. Est-ce que ça justifie qu’on déploie un dispositif aussi intrusif pour la vie privée ? Les principes généraux que sont la nécessité et la proportionnalité vont faire barrage au recours à cette technologie. »

Le 19 décembre, un colloque intitulé « Reconnaissance faciale : Interdiction, expérimentation, généralisation, réglementation. Où en est-on ? Où allons-nous ? » a eu lieu à l’Assemblée nationale. Les discussions devront aussi exister dans le football. Car le FC Metz ne serait pas le seul pensionnaire de Ligue 1 à envisager la chose. « On a discuté avec d’autres clubs, reconnaît Guillaume Cazenave, le directeur général de Two-I. Ils nous ont dit qu’ils ne voulaient pas se mettre les supporters à dos. Certains ont peur de leur réaction, peut-être par manque de connaissance sur le sujet. C’est légitime qu’il y ait débat, mais il faut qu’il soit informé. »

Fiable ou pas fiable ?

La protection des données est un enjeu, tout comme la fiabilité de la technologie. Sur ce point, la start-up évoque des études scientifiques selon lesquelles le taux de succès des algorithmes de reconnaissance faciale est de 99,5 %. Soit potentiellement une erreur sur 200. « Il faut accepter cette petite marge d’erreur qui permet de se concentrer sur quelques photos qui ont généré une alerte », estime Guillaume Cazenave.

Olivier Tesquet se dit dubitatif sur les chiffres scientifiques, issus d’expériences, car « dans les conditions réelles, ce n’est plus du tout la même chose ». En 2017, le Guardian, citant un rapport officiel, rapportait le chiffre de 92 % de signalements erronés lors d’un test de reconnaissance faciale effectué par la police galloise avant la finale de la Ligue des champions à Cardiff. Mais pour le journaliste et auteur, le débat ne doit pas être que technique. « Ce n’est pas juste “est-ce que ça marche ou pas ?”. C’est “est-ce qu’on a envie, collectivement, de déployer cette technologie-là ?” Que ce soit dans un stade, un espace public, etc. Mais je me réjouis qu’on en parle. »

Le dirigeant de Two-I aussi. Il sait bien que tout ça n’a rien d’anodin :

«De nombreuses personnes acceptent d’abandonner leurs données personnelles à des réseaux sociaux ou de communiquer leurs coordonnées bancaires à des sites d’e-commerce. Mais elles sont moins à l’aise à l’idée que leur visage puisse être saisi et analysé par un inconnu, caché derrière un écran. Dans le monde extérieur, le visage est ce que nous avons de plus personnel. On touche là à l’intime.»

La Ligue de football professionnel suit tout ça de très près, en tout cas.