Ligue des champions: Tottenham, preuve vivante qu'on peut gagner sans recruter?

FOOTBALL Le club londonien a la particularité de n'avoir recruté aucun joueur lors des deux derniers mercatos

Nicolas Camus

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Harry Kane lors du quart de finale retour de Ligue des champions entre Tottenham et Manchester City, le 9 avril 2019.
Harry Kane lors du quart de finale retour de Ligue des champions entre Tottenham et Manchester City, le 9 avril 2019. — Phil Duncan/ProSports/REX/Shutterstock
  • Tottenham reçoit l’Ajax Amsterdam mardi soir en demi-finale aller de la Ligue des champions.
  • La particularité des Spurs cette saison est de n’avoir recruté aucun joueur, une grande première pour un club de ce niveau.
  • Cette absence sur le marché est autant un choix qu’une nécessité, et si elle n’a pas empêché les belles performances cette saison, elle ne pourra pas se poursuivre indéfiniment.

Pour un peu, on aurait cru à l’exploit d’un petit club bulgare ou slovène (no offense) face à un géant d’Europe. La qualification de Tottenham  pour les demi-finales de la Ligue des champions aux dépens de Manchester City a réveillé quelques haters du foot business. Les Spurs, zéro euro dépensé lors des deux derniers mercatos, qui éliminent les Citizens, ceinture noire 3e dan en dilapidation de petrodollars depuis plus de dix ans, c’est la victoire d’une certaine idée du foot.

La « jalousie » des autres clubs

Bon, il ne faut pas s’emballer non plus. Les Spurs, comme tout membre d’un championnat anglais où même les promus peuvent se mettre de claquer plus de 100 millions d’euros en un été, ne sont pas sans le sou. Eux aussi sont capables de mettre 40 plaques sur un jeune défenseur censé devenir le futur van Dijk, au hasard Davinson Sanchez, en 2017. Mais leur mutisme depuis l’été dernier sur le marché des transferts et leur réussite en C1, où ils pourraient bien disputer la première finale de leur histoire, en font tout de même une vraie bizarrerie du foot actuel. Et une fierté pour ses fans.

« Toutes les équipes se renforcent énormément en Angleterre, les gros comme les petits, et au final nous sans recruter un seul joueur on parvient à confirmer en restant dans le top 3-4, apprécie Chahin, l’un des trois CM du compte Tottenham Hotspur France. C’est ce qui crée de la jalousie chez les autres clubs, qui n’arrivent pas à repasser devant malgré de gros investissements. Quand tu recrutes, tu dois rentabiliser avec des résultats. »

Entré l’an passé dans l’histoire en devenant la première équipe de Premier League à passer l’été sans recruter, le club du nord de Londres agit autant par choix que par nécessité. Le choix, c’est celui de son président depuis 2001, Daniel Levy. L’homme a la réputation d’être très dur en affaires. « Il vous serre les boules jusqu’à ce que vos yeux se mettent à pleurer », avait un jour raconté avec finesse un dirigeant d’un club anglais qui venait de négocier avec lui. On comprend mieux pourquoi Kyle Walker est parti à City pour 52 millions, ou Gareth Bale au Real pour 101. Quand Levy décide d’un prix, il l’obtient. Et quand il décide de fermer le robinet, personne ne peut s’y opposer.

« L’activité sur le marché des transferts n’est pas tenable dans la durée »

On repense là aux belles déclarations de son entraîneur, Mauricio Pochettino​, il y a un an tout juste. L’Argentin avait demandé au boss d’être « courageux » sur le marché des transferts afin d’attaquer la saison de l’entrée dans le nouveau stade armé jusqu’aux dents. « Je pense que Daniel va m’écouter », avait-il ajouté. Raté… Pourquoi ? Une partie de l’explication se trouve dans cette analyse que Levy avait livré à la BBC il y a deux ans : « Nous avons le devoir de gérer le club de façon appropriée. Une partie de l’activité sur le marché des transferts n’est pas tenable dans la durée. Quand vous dépensez 200 millions de livres de plus que ce que vous gagnez, ça finit par vous rattraper. »

Si Pochettino s’était apparemment fait une raison, vantant les mérites d’un groupe inchangé et arguant que de toute façon, il y avait tellement de bons joueurs qu’il était compliqué d’en trouver de meilleurs, le technicien a tenu à clarifier les choses il y a deux mois :

« Parfois, vous me faites dire que je suis heureux de ne signer personne. Ça suffit. Je suis content de travailler avec mon équipe mais j’ai toujours été ouvert pour y ajouter de la qualité. En football, vous devez vous améliorer à chaque mercato. »

Pas sûr, à nouveau, qu’il soit entendu. On touche là à la seconde partie de l’équation : la nécessité. La frugalité de Levy s’explique également par le coût faramineux de son nouveau stade, inauguré début avril. Le Tottenham Hotspur Stadium, avec ses 62.000 places, sa plus grande boutique d’Europe (2.000 mètres carrés, tout de même), son bar de 60 mètres de long pouvant servir 10.000 pintes à la minute, ses deux écrans géants de 325 mètres carrés, son terrain rétractable aux normes NFL et sa propre fusée pour aller passer le week-end sur la Lune, a coûté 1,16 milliard d’euros. Dont 621 millions d’emprunt, qu’il va falloir rembourser.

Alors en attendant de profiter pleinement des revenus générés par ce bijou, il va falloir se serrer la ceinture. Comme le voisin et rival, Arsenal, après la livraison de l’Emirates Stadium. Mauricio Pochettino, au club depuis 2014 et qui a prolongé l’année dernière jusqu’en 2023, peut-il perdre patience ? Le coach argentin jouit d’une énorme cote. Il pourrait signer où il veut en Europe s’il claquait la porte.

« Il aimerait faire une Ferguson ou une Wenger »

« Je ne pense pas que ça influera sur son avenir, estime Chahin, qui ne rate pas une actu des Spurs depuis six ans. Il a un gros contrat, il est le cœur du projet. Le premier objectif était le Top 4, ensuite de créer le stade. Maintenant on peut passer à la suite, c'est-à-dire remporter des trophées. Il est demandé mais il a toujours déclaré sa flamme pour le club, où il aimerait faire une Ferguson ou une Wenger. »

On voit mal, il est vrai, l’ancien défenseur du PSG se faire la malle quand ça devient intéressant. Son président va tout de même devoir montrer quelques signes d’ouverture. Si cette saison sans renfort est une belle réussite, on ne mettrait pas non plus notre PEL sur sa jumelle l’an prochain dans les mêmes conditions. Mardi, pour ce premier round face à l’Ajax, les Spurs sont privés de Kane, Sissoko, Aurier, Winks, Lamela (blessés) et Son (suspendu). Fatal, à ce stade de la compétition ? Tottenham n’est plus à une bizarrerie près.