Coronavirus : Comment les réunions en visioconférence ont redéfini le rapport que l’on a à notre image

CONFINEMENT, UN AN APRES Le recours à la visioconférence a complètement chamboulé le regard que certains peuvent porter sur eux-mêmes, boostant ainsi depuis un an le nombre d’opérations de chirurgie esthétique en France

Hakima Bounemoura
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L'application de visioconférence Zoom.
L'application de visioconférence Zoom. — Wilson Ring
  • Un an après l’entrée en vigueur du confinement, décrété le 17 mars pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, 20 Minutes revient sur l’utilisation généralisée de la visioconférence, devenue incontournable pour continuer à communiquer.
  • Le fait de se voir interagir au quotidien avec ses collègues a fait prendre conscience aux gens l’image qu’ils renvoyaient aux autres, mettant davantage en lumière leurs défauts physiques.
  • Depuis le premier confinement, « il y a eu un vrai boom des actes de chirurgie et médecine esthétique, et ça continue aujourd’hui », explique Tracy Cohen Sayag, directrice générale de la clinique des Champs-Élysées.

Une réunion de travail, un apéro entre amis, ou des cours à la fac… Cela va désormais faire un an que des millions de Français utilisent la visioconférence, via des applications comme Zoom, Teams ou Google Meets, pour pouvoir continuer à interagir avec les autres. Un moyen de communication jusque-là marginal mais qui, depuis le début de l’épidémie de Covid-19, est devenu incontournable.

Avec la généralisation du télétravail, les Français passent aujourd’hui de longues heures sur ces outils de visioconférence, et le regard qu’ils portent sur eux-mêmes a changé. Le fait de se voir interagir au quotidien avec ses collègues a davantage mis en lumière nos défauts physiques. Des chercheurs américains parlent de « Zoom Dysmorphia » ou « Zoom Face Envy » pour qualifier ce complexe qui naît chez des utilisateurs qui ne sont pas satisfaits de l’image physique qu’ils renvoient à l’écran.

« J’ai l’impression d’avoir pris dix ans »

Se voir tous les jours dans un écran n’est pas facile pour tout le monde. « Cela fait un an que je suis soumis au moins une fois par semaine aux visioconférences. Je ne me montre plus, je dis que la caméra n’est pas reconnue par le logiciel de visio », explique une lectrice de 20 Minutes. Même constat pour Dimitri et Amandine, qui refusent aussi de se voir à l’écran : « 99 % du temps, la webcam est coupée », « on désactive la caméra et tout va bien ». D’autres ont trouvé des petites astuces pour mieux se supporter à l’écran. « Moi, je me mets en contre-jour », raconte Janeta. Flo préfère, elle, « mettre son écran en tout petit, et je me supporte mieux ».

Beaucoup ont donc du mal à accepter l’image qu’ils renvoient. « J’ai l’impression d’avoir pris dix ans. Quand je peux, je coupe l’image laissant juste une photo », explique Marie, autre lectrice de 20 Minutes. « De mon côté, c’est un calvaire, j’ai demandé à retourner sur site », raconte Feladan. Pour les télétravailleurs, l’écran serait ainsi devenu un nouveau miroir, pas très flatteur. « Le télétravail, et le recours aux outils de visioconférence, a contraint les gens à faire face quotidiennement à leur image - en gros plan - et à prendre conscience de leurs imperfections, comme dans un miroir déformant. Nous avons dans l’imaginaire cette image parfaite qui est en décalage avec notre image de la réalité », explique à 20 Minutes Claire Dahan, psychologue et coach professionnelle.

Grâce à « l’effet Zoom », une hausse de 30 % des actes de médecine esthétique

Le recours à la visioconférence a, en conséquence, eu un effet un peu inattendu. Depuis le déconfinement, les cabinets et les cliniques de chirurgie esthétique ne désemplissent pas. La clinique des Champs-Elysées, l’une des plus importantes d’Europe, affiche ainsi une croissance d’environ 30 % par rapport à la même période l’année dernière. « Il y a eu un vrai boom des actes de chirurgie et médecine esthétique depuis la fin du premier confinement, et ça continue aujourd’hui. Tous les spécialistes en Europe et dans le monde ont fait la même constatation. Le recours quasi quotidien à la visio a renvoyé une image à des gens qui n’avait pas l’habitude de se regarder pendant des heures devant un écran », explique à 20 Minutes Tracy Cohen Sayag, directrice générale de la clinique des Champs-Elysées.

Croissance de l'activité à la Clinique des Champs-Elysées.
Croissance de l'activité à la Clinique des Champs-Elysées. - Clinique des Champs-Elysées

« Après s’être retrouvés deux mois exclusivement en visio, que ce soit au niveau professionnel ou personnel [apéro visio…], certains ont commencé à remarquer un regard fatigué, des cheveux qui se dégarnissent, des rides plus apparentes, une peau terne… Globalement, un air fatigué. Ces personnes-là ont alors eu envie d’avoir recours à la médecine esthétique, et ont franchi le cap », précise Tracy Cohen Sayag. Les peelings, les injections ou encore la radiofréquence (technologie basée sur la diffusion de champs électromagnétiques) figurent ainsi parmi les actes les plus pratiqués. Un constat que l’on retrouve dans la plupart des cliniques de chirurgie esthétique du pays.

« Cela concerne principalement tout ce qui est autour du regard. C’est aujourd’hui la partie du visage la plus importante, celle que tout le monde voit, même avec le masque. Ce sont les poches sous les yeux, les cernes, les pattes-d’oie [petites rides au coin de l’œil], le front ridé, la queue du sourcil à remonter, la qualité de la peau… Et pour les hommes aussi, les petites pertes de cheveux sur le devant et la calvitie. Des choses auxquelles on ne faisait pas trop attention auparavant », détaille la directrice générale de la clinique des Champs-Elysées, qui précise que cela concerne autant les femmes que les hommes.

« J’ai fait une injection d’acide hyaluronique pour estomper mes cernes »

Isabelle, cadre dans l’événementiel, fait partie de ces personnes qui ont sauté le pas. A 44 ans, elle a décidé, il y a quelques semaines, de se faire injecter de l’acide hyaluronique pour estomper ses cernes. « Je n’en pouvais plus de me voir tous les jours avec ce regard fatigué, d’être confronté à ce miroir quotidien. Quand on fait des visio, c’est terrible de voir nos visages alignés comme ça les uns à côté des autres. Ça m’a donné des complexes par rapport à mes collègues », raconte-t-elle. « J’y pensais un peu déjà avant, mais avec le confinement, et ensuite le télétravail, j’ai franchi le cap. Et puis j’avais aussi envie de prendre soin de moi, et de me faire plaisir », ajoute Isabelle, consciente que l’image que l’on renvoie est aussi un vecteur de réussite professionnelle.

Comme elle, de nombreux quadras se sont laissés séduire ces derniers mois par la chirurgie ou la médecine esthétique. « Ils constituent l’essentiel de nos nouveaux patients, soit 80 % de la nouvelle clientèle que nous accueillons depuis un an. Contrairement aux jeunes générations – très à l’aise avec leur image –, les plus de 35-40 ans font moins de selfies, de stories sur Instagram, ou de FaceTime. Ils avaient donc moins conscience de l’image qu’ils pouvaient renvoyer, et font face aujourd’hui à un problème d’acceptation de soi », explique Tracy Cohen Sayag. « Il y a un fossé entre les générations, note également la psychologue Claire Dahan. Ce n’est pas facile de se regarder, surtout pour des personnes qui n’ont pas l’habitude de jouer avec leur image. Les jeunes ont pris l’habitude d’améliorer leur apparence avec des filtres sur les réseaux sociaux. Ils sont à l’aise avec l’idée qu’ils peuvent paraître "mieux qu’en réalité" et ça ne leur pose pas de problème. Ce qui n’est pas le cas des générations plus âgées. L’effet miroir les a déstabilisés. »

D’après les professionnels du secteur, d’autres facteurs liés à la crise du coronavirus seraient également à l’origine de la hausse des actes de chirurgie et médecine esthétique en France. Avec le télétravail, un autre frein a été levé, celui de la convalescence. Plus besoin de poser des congés, et d’informer son entourage ou ses collègues. Avec en plus le port du masque, tout se fait aujourd’hui dans la plus grande discrétion. Et avec les mesures de restriction, – l’impossibilité d’aller au resto, au ciné, au théâtre ou en soirée –, les gens n’ont aujourd’hui quasiment plus de dépenses « loisirs ». « Ils disposent donc d’un budget qu’il n’aurait jamais eu auparavant pour améliorer leur apparence », souligne Tracy Cohen Sayag.