Coronavirus : En famille ou entre amis, comment le confinement a changé nos liens

CONNEXIONS Si l'isolement s'est fait sentir pour une large partie de la population, le confinement n'a pas été forcément synonyme de perte de vie sociale

Lucie Bras

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Un homme utilise le service Zoom pour communiquer avec ses amis.
Un homme utilise le service Zoom pour communiquer avec ses amis. — Paul Marriott/REX/SIPA
  • De nouvelles applis, un nouveau groupe Whatsapp, des nouvelles habitudes hebdomadaires de rendez-vous entre amis… Pendant le confinement, il a fallu se réinventer pour continuer à garder un lien social avec l’extérieur.
  • « Le sentiment d’isolement a touché plus de personnes qu’avant. Il a fallu le compenser », explique Lise Bourdeau-Lepage, chercheuse au CNRS.
  • Pour garder le contact, certains ont fait preuve de créativité grâce à de nouveaux outils. Mais ces nouveaux rendez-vous pourraient disparaître avec le déconfinement.

Le 17 mars dernier, la France se retrouve confinée. Enfermés chez eux, les Français découvrent alors l'isolement social, d’autant plus dur à vivre quand on vit seul. Mais quand on fait le bilan, on constate une chose :  notre vie sociale s'est réinventée. Apéros en ligne, groupes familiaux, nouveaux rituels… Retour sur sept semaines très particulières pour nos amitiés superconnectées.

« J’ai toujours été anti réseaux sociaux. Mais avec le confinement et une famille répartie sur 180 km à la ronde, nous nous sommes créé un groupe WhatsApp afin d’échanger quotidiennement, s’envoyer vidéo et photos et surtout faire des visio et fêter nos anniversaires de confinés ! », raconte Aude. « Il a fallu combler ce vide et le sentiment d’isolement », confirme Lise Bourdeau-Lepage professeure de géographie à l’université Lyon-3 Jean-Moulin et docteure HDR en économie. « Ça a été ce que j’appelle la revanche de la cellule familiale et amicale », explique-t-elle. « On a constaté que les personnes confinées ont privilégié les contacts avec les amis ou la famille » : deux tiers des personnes interrogées dans son étude ont maintenu le contact une fois ou plusieurs fois par jour avec leur famille.

Un challenge par jour, pour « épicer » le quotidien

« C’est deux fois plus qu’avant le confinement. A l’inverse les contacts journaliers sur les réseaux sociaux ont diminué », commente-t-elle. « On a vu des créations de groupes familiaux dans lesquels il n’y avait pas de communication avant : ce qui fait le lien, c’est le souci vis-à-vis des autres », confirme Laurence Allard, maîtresse de conférences en Sciences de la Communication IRCAV-Paris 3-Lille 3.

Pour se retrouver en ligne, « certains ont fait preuve d’une grande créativité, en détournant des outils plutôt professionnels pour des usages de sociabilité, pour continuer à vivre », poursuit Laurence Allard. Zoom, Skype, WhatsApp ou Microsoft Teams ont alors servi à prendre l’apéro, mais aussi à des usages plus originaux… Exemple avec Natacha : « WhatsApp a illuminé mon confinement. Dès le premier jour, j’ai eu l’idée de lancer « 1 challenge a day » sur plusieurs de mes groupes WhatsApp… et le délire a duré 55 jours ! Ces challenges quotidiens ont épicé la routine », raconte Natacha. « Et dimanche c’est le cœur lourd et plein de beaux souvenirs que nous avons fait notre dernier », poursuit-elle.

Des squats à des milliers de kilomètres d’écart

Idem pour Bertrand, qui s’est amusé à reproduire des jeux télévisés avec son groupe d’amis : « Une fois par semaine, on se faisait le grand quiz du sport. Il y avait un présentateur et pendant deux heures on se challengeait sur des remakes de jeu (La famille en or, Le juste prix…) autour des thèmes du sport. C’était plutôt marrant et ça permettait de passer une soirée à rigoler sans penser à rien d’autre », commente Bertrand. Manon a eu la même idée avec ses copains d’école. « Ce qui est assez étonnant, c’est qu’avant on se voyait une fois par mois, et finalement, le confinement, ça nous a énormément rapprochés », constate-t-elle.

Pendant le confinement, les réunions Zoom se sont aussi transformées en… coaching sportif. Dans un quotidien confiné, ces squats entre amis n’ont pas de prix, comme le raconte Jean-Loup, qui a renoué avec des amis éloignés géographiquement lors de ces entraînements : « On a renforcé notre côté sportif ensemble. Je pense que durant ce confinement j’ai plus parlé de sport et de calories que de confinement et de coronavirus. Et ça quel plaisir ! »

« J’ai encore testé lundi soir… c’était horrible »

Mais pour certains, ces usages ont posé problème. « Dans ces rendez-vous en ligne, on ne peut pas parler en même temps. Dans une réunion classique, chacun peut couper la parole à l’autre, mais là, ça ne peut plus fonctionner, alors on adapte son mode de communication. C’est une grosse différence », insiste-t-elle. « On peut alors être plus à l’écoute de l’autre. A l’inverse, on peut tous faire autre chose pendant une téléconférence, ce qui pèse sur la qualité de présence », rappelle Marie Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS.

« Je n’étais pas aussi à l’aise que si j’étais physiquement avec mes amis, mais c’était toujours mieux que rien », reconnaît Anne-Laure. « Moi je n’ai pas du tout réussi à garder le contact via tous ces outils. J’ai encore testé lundi soir… c’était horrible. Au bout de 15 minutes j’ai dit à mes amies que j’arrêtais », raconte Marion. « Je n’arrive pas à suivre la conversation, ça me fatigue. Je trouve qu’il y a des blancs et qu’on ne se dit pas vraiment les choses. » Alors elle s’est adaptée : « Moi qui n’osais jamais appeler, qui suis très WhatsApp j’ai complètement changé mes habitudes, j’ai décroché mon téléphone », conclut-elle.

Des personnes isolées et invisibles

Et la frénésie de ces communications n’a pas touché tout le monde de la même manière. Là aussi, les inégalités se sont renforcées. « Il ne faut pas oublier que cette crise est aussi sociale », commente Lise Bourdeau-Lepage. « L’accessibilité à ce monde virtuel n’est pas permis à tout le monde. C’est une double peine pour ces personnes isolées, qui n’ont pas pu compenser de cette manière leur perte de vie sociale », rappelle Lise Bourdeau-Lepage. « Il faut bien se rendre compte que ces nouveaux outils de communication, Zoom, Skype, sont les outils de télétravail des classes supérieures, dont les usages ont été détournés, complète Laurence Allard. C’est très stratifié socialement. »

Que l’on soit connecté ou non, « cette crise montre que l’on a vraiment besoin des liens, ne serait-ce que via le téléphone », poursuit Lise-Bourdeau-Lepage. De là à ce que ces nouveaux rituels s’imposent dans le fameux monde d’après ? Nos expertes en doutent. « Ils vont sans doute disparaître », estime Marie Claire Villeval, « à part dans des cas particuliers où l’on est physiquement distant, mais dans la majorité des cas on va reprendre nos habitudes. » « Ce sera peut-être utilisé pour les personnes qui sont très loin de nous, mais on constate toujours que la nature humaine aime le contact humain », conclut Lise Bourdeau-Lepage. Une évidence qui tiendra... jusqu'au prochain confinement?